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PUBLIÉ LE 22/12/2014
Magazine » Entretiens

A quoi servent les rituels ?

Au nom de la raison et de l’émancipation de l’individu, notre société a délaissé les rituels. Ils ont pourtant un rôle à jouer dans la progression de l’être. Décryptage avec Ghislaine Bourgogne, psychanalyste spécialiste des thérapies traditionnelles.

Quelle est la différence entre un rite et un rituel ?
L’un et l’autre sont une série d’actes codifiés qui se reproduit et se transmet. Le rite n’est pas forcément chargé de symbolisme : on peut en avoir pour sa toilette, pour son petit déjeuner… Le rituel, lui, est chargé de sens. Il a pour fonction de mettre en œuvre le symbole, dans un cadre collectif. Tout le monde se trouve un jour confronté au sens de l’existence : qui suis-je ? Où dois-je aller ? Nous devons aussi affronter des angoisses, en lien notamment avec la maladie et la mort. Face à ces interrogations, surgit le besoin de se rassembler, de se relier en tant que semblables et de se refonder dans un sentiment d’appartenance à une nature commune, mais aussi de faire alliance avec un principe supérieur. Le rituel répond à ces besoins.

En quoi nous connecte-t-il à un principe supérieur ?
Pour qu’un individu puisse se sentir semblable à un autre, il y a besoin d’un tiers référent. Celui-ci va prendre la forme d’une unité supérieure fondatrice. Ce qui me permet de reconnaître un autre homme comme frère, c’est de considérer que nous avons un père commun. L’être humain est à la recherche de cette filiation, de cette reliance. Le rituel crée un espace-temps dédié, symbolique, pour s’y reconnecter.

Peut-on parler d’espace sacré ?
Le sacré, c’est ce qui crée en nous le sentiment d’un lien avec le divin. L’homme est doté d’un libre-arbitre, qui lui permet d’exercer un certain contrôle sur sa destinée. Ce libre-arbitre engendre des interrogations : est-ce que j’agis de manière juste ? Suis-je sur la bonne voie ? Sous-entendu : mon inspiration est-elle bonne ? Ce besoin d’inspiration est fondamental chez l’être humain, car il le relie à une source autre. Il est le signe que nos aspirations ne sont pas que matérielles. Les enjeux sociaux et environnementaux actuels mettent plus que jamais l’homme face à son futur. Pour trouver l’inspiration juste et se sentir en lien avec la source, il ne suffit pas de s’asseoir, de fermer les yeux et de battre des mains : nous devons nous mettre dans des conditions particulières, nous désencombrer des pensées parasites, nous rendre perméables. Là est aussi l’un des rôles du rituel.

Comment savoir si l’on est en présence d’un rituel opérant, transcendant ?
Le rituel puise normalement son origine dans une révélation. Une personne, à l’occasion d’un songe, d’une vision ou d’une illumination spontanée, se trouve en contact avec la source et reçoit l’inspiration de faire telle ou telle chose. Elle va appliquer ce qui lui a été recommandé, puis le transmettre de manière précise. Le rituel ne s’invente pas : il se reçoit. Il existe une technologie du sacré : on ne doit pas faire n’importe quoi. Inventer ses propres rituels, c’est courir le risque qu’ils soient inopérants, voire contre-productifs. Dans les sectes, par exemple, il existe pléthore de rituels, mais comme ils ne sont pas en lien avec une source véritable de fraternité et de reconnaissance de l’autre, ils ne sont qu’un outil d’emprise. Avant de participer à un rituel, il est important de se demander à quelle source on va se relier et quelle personne va le guider : a-t-elle reçu une transmission ? Dans le cadre de quelle filiation ? D’où lui vient son inspiration ? Est-elle suffisamment débarrassée de son ambition personnelle et de son désir de pouvoir ?

Un autre élément important est l’intention avec laquelle on aborde le rituel…
On voit certaines personnes accomplir toutes sortes de rituels par superstition, pour se protéger. Leur intention alors est de conjurer leurs peurs, pas de grandir dans leur humanité. Tout est affaire d’intention. On peut accomplir des rituels sans en connaître la signification symbolique ; si on les accomplit en conscience, ils auront une portée, mais si on les suit de manière automatique ou sans s’y impliquer, ils resteront stériles. Dans le bouddhisme tibétain, par exemple, il existe des rituels très codifiés ; ils sont expliqués dans certains textes, mais ce n’est qu’en les expérimentant qu’ils finissent par prendre un sens. Les tibétains disent que sur un chemin de vie, il existe plusieurs types d’empêchements : les obstacles externes (un camion en travers de la route, par exemple), les obstacles internes (un blocage psychologique ou autre) et les obstacles secrets, d’ordre spirituel, qui entravent la compréhension tant que la connaissance n’est pas suffisante. En attendant, il faut se mettre dans la bonne intention.

On sent une envie de renouer avec les rituels. Comment l’expliquez-vous ?
Un être humain est doté d’une dimension physique, psychique, mentale, mais aussi symbolique. Un individu peut autant souffrir de troubles affectifs et psychologiques que de problèmes dans son architecture symbolique et de non prise en compte de ses besoins spirituels. Nos sociétés connaissent une perte de repères et d’identité profonde. Comme le souligne l’anthropologue David Le Breton, les avancées de la science ont parcellisé notre relation au monde et favorisé l’émergence de la notion d’individu. Il existe un lien entre la façon dont nous concevons le corps et celle dont nous nous percevons. Au Moyen-Age, le corps était perçu comme relié à la nature, au cosmos, aux éléments. La médecine médiévale parlait de maladies d’eau, d’air, de feu… Les rites et rituels étaient nombreux. En agriculture, une partie de la cueillette était offerte à la terre pour la remercier et la régénérer. A la Renaissance, la maîtrise de la dissection et de l’anatomie a rendu le corps sécable ; l’être humain a commencé à se couper de l’ensemble. En Occident, la séparation est aujourd’hui très marquée, la reliance s’est perdue. C’est elle que nous essayons de retrouver en nous intéressant à des pratiques rituelles. Avant-guerre, Jung avait déjà identifié que plus une société serait dévorée par le matérialisme, la consommation et la technologie, plus elle aurait besoin de se relier au symbolique.

Les rituels ont disparu de nos sociétés. Où aller les chercher ?
Des gens en recherche de sens se dirigent vers des cultures où les rituels de transmission ont perduré. On peut se questionner sur le bien-fondé de cette démarche – mieux vaudrait aller chercher du côté de nos propres racines –, mais il convient aussi de remarquer que les archétypes mis en œuvre sont universels. J’ai vu des occidentaux se révéler en Amazonie, dans le cadre de rituels initiatiques traditionnels, alors qu’ils n’avaient aucune connaissance de ces pratiques ni de ces cultures. L’important, alors, est de veiller à ce que les conditions soient claires et cadrées ; sinon, cela peut créer des désordres énergétiques. En Amazonie, les diètes de plantes psychoactives obéissent à des rituels d’ouverture, de déroulement et de fermeture précis. Si ces derniers ne sont pas respectés, les dégâts peuvent être conséquents.

Faudrait-il réinstaurer des rituels de passage pour les adolescents ?
Le besoin de marquer le passage à l’âge adulte est réel. Le rituel de passage a pour fonction de reconnaître quelqu’un dans sa croissance, de l’accueillir dans un monde. Si cette nécessité n’est pas incluse dans l’organisation sociale, elle risque d’émerger en marge de celle-ci, voire de se retourner contre elle. En l’absence de repères, les jeunes créent entre eux leurs propres rituels. Dans la consommation d’alcool et de drogue, il y a la recherche d’un inconnu et d’un état différent. On note aujourd’hui une radicalisation : avant, quand les jeunes buvaient, c’était à qui tiendrait le plus longtemps. Maintenant, c’est à qui comate le plus vite, comme pour se débarrasser d’eux-mêmes.

Avons-nous besoin de rituels au quotidien, pour nous aider à vivre ?
Ce qui peut nous aider à vivre, c’est d’avoir des repères. Nous avons tendance à balayer nos racines, au nom de l’individualité. Cela peut être source d’angoisse, car nous avons besoin de nous sentir reliés. Nous devons parler à nos enfants (à leur niveau) de leur place et de leur filiation ; c’est ainsi que se construit le symbolique. A chacun ensuite de cerner les repères dont il a besoin, que ce soit au niveau matériel, psychologique, affectif ou spirituel. Plus l’individu avance du matériel vers le subtil, plus il est confronté à une perte de repères, plus la conscience de son identité spirituelle, au-delà de son identité égotique, devra être claire. Sinon, il risquera de dériver.

Cette démarche demande un engagement, là où la tendance est plutôt au zapping…
Au-delà de l’impulsion de départ à explorer le champ spirituel, il faut accepter de persévérer. Il est tout à fait possible de se lancer sur ce chemin sans connaître son identité spirituelle. On peut la découvrir en explorant une voie ; si l’on en suit 20, ce sera plus compliqué ! La conscience interne, transcendante, ne peut émerger que d’un travail de confrontation, de mise à l’épreuve avec discipline, constance et discernement de ses motivations – y compris de son désir de pouvoir. Sinon, on pourra faire des expériences étonnantes, mais on ne sera relié à rien.


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