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Lundi 02 Janvier 2012 / Par Stéphane Allix
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Entretien inédit

Boris Cyrulnik : Complètement psychiatre

Rencontre avec l’un des plus célèbres psychiatres français. Un homme qui n’a eu de cesse de vouloir comprendre la vie, comprendre les tragédies de l’existence, comprendre comment les transformer.
Après la seconde guerre mondiale, survivant de la Shoah, vous vous taisez pendant 40 ans. Pourquoi ce déni ? Qu’est-ce que vous avez vécu ?
Je ne me suis pas tu : on m’a fait taire. Quand je racon­tais ce qui m’était arrivé pendant la guerre, ou bien les gens ne me croyaient pas, ou bien ils éclataient de rire, ou encore ils me disaient : « Oh ! les Juifs, arrêtez de vous plaindre, nous aussi on a souffert, nous non plus on n’avait pas de beurre ! » J’ai entendu cette réflexion, et beau­coup de survivants de la Shoah l’ont entendue. Quand on compare ce qui s’est passé – les crimes impensables qui se sont produits pendant la Shoah – et la réaction dérisoire des gens, ça fait taire.

Ne pas parler d’une expérience vécue affecte-t-il notre mémoire de l’événement ?
La mémoire n’est pas le retour du passé, c’est la repré­sentation du passé, un acte de reconstruction. On se rappelle de morceaux de choses vraies que l’on réamé­nage de manière cohérente. Parfois, ce qui arrive est tel­lement fou, tellement impensable, qu’on est obligé de le réaménager. Comme d’être dans le coma, ou près de la mort, ce n’est pas normal ; c’est une situation excep­tionnelle, extrême. Les gens qui font ces expériences en parlent un peu, et quand ils voient la réaction des autres, ils se taisent. Et quand ils se représentent ce qui leur est arrivé, ils font probablement ce que j’ai fait : ils ne mentent pas, mais arrangent la représentation de ce qui leur est arrivé.

Vous avez 6 ans et demi, vous êtes arrêté avec d’autres personnes et enfermé dans une synagogue. L’objectif de ce regroupement est la déportation, mais vous l’ignorez. Il y a d’autres enfants, un petit groupe, et vous savez que vous ne devez pas rester avec eux, c’est très fort, cette certitude. Est-ce une sorte d’intuition ?
Je ne sais pas. Ce qui est clair c’est que je ne voulais pas aller sur cette couverture, avec les autres enfants, parce que j’avais compris que c’était dangereux, et qu’il fallait que je sois tout seul pour me sauver. Je l’avais com­pris, ou je l’avais senti ? Ça n’est pas pareil… Je crois que je l’avais senti, plutôt… Dans le groupe, j’aurais été contraint d’obéir à cette dame qui s’occupait d’une trentaine d’enfants – ils sont tous morts par la suite. J’avais senti qu’il ne fallait pas que je reste près d’elle parce qu’elle était dangereuse. Il y avait la couverture, les boîtes de lait Nestlé, des tas de pièges à enfants – le lait concentré sucré, c’est un piège à enfants. Donc je me suis retrouvé tout seul, et je regardais comment les portes s’ouvraient, je regardais les fenêtres. C’était clair comme sont claires les sensations ; je ne pense pas que c’était le résultat d’un raisonnement. Vous avez dit intuition ; moi je dirai sensation. J’avais le sentiment – voilà, c’est ça – j’avais le sentiment que je ne devais pas rester là si je voulais reprendre ma liberté. J’ai fait plusieurs tentatives qui ont échoué et se sont soldées par des coups de pied aux fesses, des coups de crosse ; et puis une a marché.

Sentiment ou intuition ?
Intuition, c’est un mot que je n’aime pas trop. Le senti­ment, c’est une émotion provoquée par une représenta­tion : je perçois cette dame, je perçois la porte, je vois les hommes en armes, la porte qui se ferme, des gens qui rentrent, certains pleurent, des gens dorment par terre, on parle beaucoup de mort… c’est une forme d’intel­ligence préverbale. Avant la rationalité – pas au-delà. On pressent, on sent avant la parole. Ça n’est pas une rationalisation, mais une forme d’intelligence...
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Ecrivain, réalisateur et fondateur de l'INREES

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