Un matin de ses 19 ans, Bruno Tourneur s’est levé avec la sensation de n’être plus dans son corps, ni dans sa tête, ni nulle part ailleurs… Il ne se reconnaît même plus dans le miroir. Il souffre de ce qu’il qualifie de « dépersonnalisation perpétuelle ». Pour l’INREES, il se raconte avec une lucidité, une précision et un humour étonnant.
Orléans, le 7 mars 2010.
Bonjour mesdames, messieurs.
On m’a demandé de faire un article sur moi pour une rubrique que l’INREES de Stéphane Allix veut créer sur internet.
Alors, je m’accomplis.
Je m’appelle Bruno Tourneur, 44 ans et je vis près d’Orléans. Séparé avec la garde de mes 3 enfants.
Je vais donc vous parler d’un sujet un peu spécial qui me concerne de près (pas assez près, c’est justement le problème... j’y viens, j’y viens...).
Je dois vous raconter un peu ma vie pour que vous saisissiez (bien que ce soit quelque part insaisissable) mon but. Un but auquel vous allez même participer, sans rien faire, seulement avec la pensée (Oui, oui, Sourire).
- Bon vas-y accouche !
- Ok.
Ainsi, j’ai eu une enfance sans histoire, père ouvrier spécialisé dans une usine Péchinet, ma mère au foyer avec ses 4 enfants dont je suis l’aîné.
Aucun drame ni catastrophe dans cette vie. Banale, voire un peu pauvre d’esprit.
J’étais timide et moyen à l’école. Rien d’aidant pour améliorer le tableau.
Bref.
A l’âge de 19 ans est survenu un petit souci. Avec moi-même.
Quelque chose d’inhabituel. Plus que cela.
Quelque chose qui n’existe pas normalement. Qui ne se conçoit pas.
Je le dis comme cela :
Sans crier gare, je me suis réveillé un matin et je ne me sentais plus dans mon corps.
Je vais essayer de vous décrire car ce n’est pas une simple impression subjective, ou un sentiment comme quand on ne s’aime pas.
Moi je m’aime. (Sourire)
Soudainement, je ne me sentais donc plus dans mon corps, je ne me sentais plus dans ma tête.
Je ne me reconnaissais plus dans le miroir.
Dans le miroir, ce n’est pas comme se trouver « moche » ou décalé par rapport à une bonne image de soi-même. Non, ce n’est pas cela.
Ne plus se reconnaître dans le miroir car je n’y vois plus personne. Plus exactement, je ne suis plus là pour voir le reflet.
Plus là, plus présent désormais, oui.
« Comme » plus là.
Et pourtant j’en ai parfaitement conscience.
Plus là et se sentir nulle part ailleurs.
Plus là, au monde et pourtant je suis quelque part. Mais où ?
Mystère.
Ce n’est pas facile à comprendre.
Comme ne plus exister et exister quand même.
Ne plus exister : ceci sans avoir de problèmes psychologiques qui faillent…qui fassent par exemple que je sois mécontent de moi, ce qui ferait que je ne voudrais plus exister. Non, pas du tout.
Un phénomène sans cause apparente. Surprenant.
Tombé du ciel, comme ça.
Boum ! (Sourire)
Je ne sais pas ce que c’est et personne ne semble pouvoir me le dire.
Quelque chose qui sent l’impossible.

Plus désormais dans son corps et se sentir nulle par ailleurs. Et pourtant être quelque part, sans avoir aucune idée d’ « où c’est » et de « comment c’est ». Le néant.
Pas facile à imaginer pour vous, je pense.
Mon trouble ne se voit pas.
Oui, je parle au présent, car ce trouble, depuis l’âge de 19 ans n’a pas changé d’un iota.
Je sens parfaitement mon corps.
Si je touche la table, ou le clavier de mon ordinateur comme je le fais en ce moment, je sens la table et les touches. Je sens avec ma main.
Si je touche mon corps, je le sens.
Mais où va cette information du touché ? Je ne sais pas.
Je ne suis pas dans mon corps. Même si je l’utilise à ma guise.
Ou bien je ressens parfaitement. Mais je ne ressens pas ce que je ressens.
Pas là.
Faudra me poser des questions sur cet « état » si vous voulez mieux comprendre. J’y répondrai avec plaisir.
Bon !
Cet état pourrait être rigolo : ne pas être là, en étant là quand même. Comme pas de corps, comme pas de vie.
En fait pas tellement.
En effet, cela produit certaines conséquences embêtantes... oui.
Surtout au début.
Oui, ne plus se voir dans le miroir, eh bien, ça inquiète.
On se dit qu’on devient fou. Et la folie effraie.
Surtout que devant un tel phénomène sur lequel on n’a aucune emprise (c’est le cas de le dire puisqu’on est “ comme ” même pas là pour faire quelque chose, et que c’est justement ça le problème), on se demande comment cet état va pouvoir disparaître.
On envisage donc facilement sombrer dans la folie sans qu’aucune aide extérieure soit consistante. Oui, on n’est “ comme ” plus là pour attraper les échelles salvatrices qu’on pourrait nous offrir. Et encore faut-il trouver qu’elle sorte d’échelle on peut nous proposer.
Oui au début ça effraie. Après on s’habitue.
On apprend ce nouveau fonctionnement... au cours des années.
Ne pas se voir dans le miroir ne correspond pas à quelque chose de connu. Il n’y a pas de comparaison facile pour faire comprendre.
Je me vois pourtant et je vois rien en même temps.
Une manifestation quantique ? Là et pas là en même temps.
D’autres conséquences :
Désormais plus de sentiment.
Pas là, pas de sentiment.
Rien ne nous touche. Ou bien ce n’est plus pareil.
Ça marche d’une façon différente, séparée, différée, énigmatique, glaciale.
Plus de corps, plus de sexe.
Je suis devenu impuissant direct.
Ça, pour un jeune homme, ça attriste.
Plutôt, la sexualité n’était plus du tout ressentie comme quelque chose de sain et de naturel.
Mais comme un truc bizarre, moche, affreux.
Comme si tout était pervertisé. Et ceci véritablement. Pas de la façon d’un puritain qui imagine la sexualité.
Allais-je devenir un serial killer ? Un Jack L’éventreur ?
Dans la situation de l’époque, le pire devenait envisageable.
Je vous rassure tout de suite, je n’en suis pas un.
Plus de corps, ne pas se sentir dans sa tête : plus désormais d’intelligence.
Je ne pouvais plus comprendre certaines choses. Le brouillard.
Plus trop sûr que 1+1 = 2.
Ou voir un chien parler ne m’aurait plus étonné, sachant pourtant intellectuellement que c’est impossible.
Chercher sa tête.
Mais c’est avec sa tête qu’on cherche.
Mais là, justement, on ne l’a pas puisque que c’est elle qu’on cherche.
Alors comment faire ?
Piège ! (Sourire)
Voilà.
A l’âge de 19 ans, soudain « comme » plus de corps, plus d’image dans le miroir, plus d’intelligence, plus de sentiment, plus de sexe. Avec l’impression que ça ne changera jamais.
Un rêve infâme ?
On se suicide pour moins que ça. (Sourire)
Suicide ? Non, pas envie. Je ne le ressentirais même pas. Aucune valeur !
Tant mieux : un côté positif de ne pas ressentir. (Sourire)
Inconnu à soi-même.
Souffrir de ne pas souffrir.
Plus de force aussi. A l’école, je couchais ma tête sur la table.
J’ai dû arrêter mes études.
Moi je dis que ma vie a été sciée à la base. Direct !
Pliée, emballée, hop !
J’ai demandé à être hospitalisé.
On m’a donné un cocktail de neuroleptiques sans résultat sur ma sensation de planer.
Dans cet hôpital, on a dit à ma mère (pas à moi pour ne pas me faire peur) que j’avais une maladie mentale. Le neuropsychiatre a indiqué que s’il m’envoyait à l’asile, je n’en ressortirais peut-être pas.
En sortant de cet hôpital on m’a suggéré de me faire suivre.
Je ne demandais que cela.
J’ai vu une psychiatre.
Je lui ai demandé ce que j’avais.
Elle m’a dit « PSYCHOSE » !
Ça se marque au fer blanc comme terme...
Je lui ai demandé si c’était curable.
Elle me réponds « NON ».
Mais elle tends le bras vers la fenêtre pour me montrer le dehors en disant : mais vous savez, dehors, il y a plein de gens psychotiques et ils vivent bien.
L’affaire pourrait s’arrêter là.
On me donnerait un petit traitement, à vie, et puis c’est tout.
Le pauvre gars fera ce qu’il pourra.
Un peu « une vie de merde » quoi.
Une sacrée merde, oui. (Sourire)
NON !
Je demande à ma psy ce que je peux faire pour guérir.
Elle me dit : Je ne sais pas.
Faites Scherlock Holmes.
ALORS D’ACCORD !
Aucune psychose n’est expliquée.
Un problème inconnu.
J’oubliais une conséquence aussi :
Je ne sens plus le temps qui passe, comme s’il glissait sur moi.
Pas là, pas dans le temps : normal !
Oui, le temps s’est arrêté ce matin à l’âge de 19 ans.
Qui suis-je ?
Où suis-je ?
Inaccessibilité.
Inconnu à soi-même.
UN PROBLEME INCONNU D’INCONNU.
Voilà le problème à résoudre.
C’est le défi. La mission.