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PUBLIÉ LE 23/12/2010
  • redigé par INREES INREES
    La rédaction
Magazine » Entretiens

Cécile de France : « La mort fait partie de la vie »

Rencontre avec l’actrice Cécile de France qui, pour préparer son rôle dans le dernier film de Clint eastwood, s’est documentée avec curiosité sur les expériences de mort imminente...

INREES : Est-ce que vous aviez déjà entendu parler des expériences de mort imminente avant le film ?

Cécile de France : Avant de faire mes recherches, ça ne me préoccupait pas vraiment. Pour moi, la mort fait partie de la vie, c’est une espèce d’acceptation, depuis toujours. Si je dois mourir demain, c’est comme ça. Ce qui me fait le plus peur, c’est de perdre des êtres chers. J’ai fait des recherches pour construire mon personnage, c’était passionnant, ça m’a rendu curieuse. J’avais envie de ressentir ce que mon personnage ressentait, même si selon moi, il faut avoir vécu personnellement ce genre d’expériences, y être confronté très intimement, pour avoir un avis définitif. En règle générale, pour moi, mystère signifie qu’il est un devoir, à la fois résolu et passionné, d’écouter sans juger ! Sur les EMI, la science n’a pas de réponse. J’ai lu les livres d’Elisabeth Kübler-Ross, de Raymond Moody. En en parlant autour de moi pour recueillir les témoignages, j’ai constaté que les langues se délient quand on pose des questions. C’est un sujet dont on parle très peu parce que ce n’est pas pris au sérieux. Comme mon personnage, on risque de perdre sa crédibilité au travail, chez soi. C’est un sujet difficile, un peu tabou. Le film m’a donné une excuse pour m’y plonger, avec une grande curiosité, une grande avidité de savoir. Quand mon personnage vit cette expérience, elle ignore que c’est une expérience au seuil de la mort. Elle est complètement bouleversée, obsédée par cette expérience et son existence va en être complètement chamboulée. C’est difficile d’abord parce qu’elle ne trouve pas les mots pour dire ce qu’elle a vécu, ensuite parce qu’on la prend pour une folle. Lorsqu’elle rencontre le docteur Rousseau, interprétée par Marthe Keller, c’est un réconfort incroyable parce qu’elle se rend compte qu’elle n’est pas seule, que son témoignage en rejoint des millions d’autres qui se ressemblent beaucoup. Elle se dit que ça ne peut pas être une coïncidence, elle continue ses recherches, collecte des témoignages et se lance dans l’écriture d’un livre. L’expérience traumatique devient positive et constructive. Elle améliore sa compréhension du monde, ses questionnements sur elle-même, sur l’univers, sur les limites de l’humain. Sa vie est bouleversée, mais gagne en profondeur. Et à partir du moment où la mort ne lui fait plus peur, puisque les sensations qu’elle a conservées en elle sont des sensations d’amour et de grande joie, de connaissance absolue, de légèreté totale, alors elle va changer fondamentalement. C’est un moteur positif. Son succès professionnel va devenir moins important, son esprit va s’ouvrir, elle va devenir plus mature, plus altruiste aussi. Au départ, c’est une femme de pouvoir qui est très matérialiste, ambitieuse. C’est aussi quelqu’un qui aime profondément son métier de journaliste, et qui le fait bien. Elle aime la vérité. Habitée par son expérience, elle va vouloir vivre pleinement sa vie, trouver le bonheur. Ecrire son livre est pour elle un acte altruiste, elle veut promouvoir les échanges scientifiques, elle veut aussi aider les gens qui vont mourir, rendre la mort plus acceptable. C’est constructif et positif parce qu’elle va reconstruire sa vie sur des fondations plus solides avec une philosophie différente. A la fin de son voyage, elle va trouver le vrai amour. Dans sa vie d’avant, très matérialiste, elle passait à côté des choses simples, elle n’était pas connectée avec son cœur. C’est un voyage initiatique.

Et pour vous ça l’a été aussi ?

Pas à ce point-là ! Mais ça m’a ouvert l’esprit, ça a attisé ma curiosité, ça m’a confortée dans l’idée que j’aime le mystère.

Quelle a été votre première réaction en découvrant le scénario ?

Déjà, d’avoir été choisie par Clint Eastwood, c’est hallucinant. J’étais si heureuse. D’ailleurs, c’est pour ça que la mort ne me fait pas peur. Ma vie est tellement incroyable ! J’ai lu le scénario, je l’ai trouvé très intelligemment fait, avec ces trois histoires qui convergent, ce thème qui n’est pas souvent abordé au cinéma. Ensuite, je prépare toujours mes rôles, j’adore ça. Aller acheter des livres d’Elisabeth Ku¨bler-Ross, me faire prêter ceux de Raymond Moody, commencer à en parler autour de moi, ça a été très facile, et très excitant !

Vous vous attendiez à ce que vous avez trouvé ?

Cécile de France Je ne m’attendais à rien en fait, je suis ouverte d’esprit, agnostique, mais très tolérante. Je pense que Clint Eastwood croit en l’âme de l’art par exemple, de la musique. Il y a là un mystère. Nous artistes, nous ne sommes pas de grands cartésiens ni de grands rationnels, on est forcément attiré par l’impalpable. Donc plonger dans ce sujet a été vraiment passionnant. Ça ne veut pas dire que je suis convaincue qu’il y a une vie après la mort. On n’en sait rien. Je me suis renseignée aussi du côté des médecins et de ceux qui n’y croyaient pas. Est-ce réel ? Y a-t-il un paradis ? Est-ce que ce sont des fonctions neurologiques du cerveau, puisque d’après Elisabeth Ku¨bler-Ross, lorsqu’on meurt, il y a un lâcher d’hormones et de neuro-transmetteurs du bien-être.
Ce qui est très étrange, c’est que cette explosion d’hormones et de neurotransmetteurs arrive au moment où le cerveau est hors service. Elisabeth Kübler-Ross raconte qu’elle était considérée comme une sorcière quand elle a commencé à en parler au public. Elle a travaillé dans le secret et je pense que c’est le cas d’autres médecins.
Le personnage joué par Marthe Keller dans le film les représente. Moi, je suis pragmatique, ce que je retiens, c’est qu’apparemment c’est une sensation très agréable (rires). Est-ce que cette période de préparation a été aussi l’occasion de rencontrer des gens ou d’avoir soudain une ouverture, une approche différente de personnes que vous connaissez ? On se rend compte que les gens n’osent pas en parler, du moins pas comme ça, pas à n’importe qui, parce que ce n’est pas du tout pris au sérieux. C’est seulement quand on s’intéresse et qu’on leur demande : « Mais alors, qu’est-ce que tu as vu ? Qu’est-ce que tu as ressenti ? Raconte-moi », qu’ils se sentent en confiance. Ils se disent : « Elle ne va pas me prendre pour une folle alors j’ose en parler ». Ce qui est surprenant, c’est qu’ils n’en parlent pas non plus comme de quelque chose d’extraordinaire. C’est intégré en eux. J’en ai rencontré trois ou quatre qui m’ont raconté des expériences au seuil de la mort. Plus on en parle et plus on se rend compte qu’il y en a qui l’ont vécu...
C’est assez étrange de se rendre compte qu’il y a beaucoup de tabous. Ils étaient touchés, je pense, de savoir qu’un film allait être fait sur le sujet. Il s’agissait d’amis ou de personnes que vous avez rencontrés pour l’occasion ? Des amis. L’une par exemple, qui était très malade et qui a failli mourir, une autre pareille, encore une, et puis quelqu’un qui connaît quelqu’un. Et toujours ces points communs comme ça entre toutes ces histoires. Et… ça fait beaucoup de monde en fait ! (rire)

audela4 C’est quand même surprenant qu’une expérience qui nous apporte peut-être des éléments de réflexion autour de la question la plus fondamentale de l’humanité arrive accidentellement dans notre vie, pour vous à l’occasion d’un rôle. A quoi attribuez-vous cette espèce de distance avec le sujet ?

C’est surtout le cas en France. Je pense qu’aux États-Unis, ils sont beaucoup plus ouverts. Il y a des médiums à tous les coins de rue, même si on ne sait pas ce qu’ils valent. J’ai lu aussi qu’il y a là-bas beaucoup plus de gens qui croient au psi réceptif, voyance, cognition etc. Il y a donc une grosse différence de culture. Même par rapport à d’autres pays, la situation en France est tout à fait particulière. Est-ce que c’est dû à l’esprit des Lumières ? A l’existentialisme ? Au laïcisme ? Cet esprit matérialiste, cartésien, logico-rationnel a tendance à fermer la porte au mystère. Les progrès de la science ont façonné nos esprits : on est composé d’atomes et quand le corps meurt, tout meurt avec ! Un point c’est tout. Alors que depuis l’origine des temps, il existe des croyances en la survie après la mort du corps. Mais peut-être que ça va changer et c’est intéressant de voir comment nos croyances vont évoluer et si la science va intégrer plus ouvertement les recherches là-dessus. Peut-être que les gens en ont marre de cet esprit matérialiste. Après en avoir fait le tour, ils vont peut-être s’ouvrir à quelque chose de plus insaisissable. L’humain a toujours envie de tout contrôler. C’est la grande angoisse universelle. Mais la mort, on ne la contrôle pas, même si la science fait son maximum pour ça. Donc cette angoisse symbolise aussi notre condition d’humain qui est celle d’un être mortel. Et puis, les gens ont peur de leurs opinions, ils ont peur de dire tout haut ce qu’ils pensent. On est vraiment dans une époque où ce genre de mystère nous perturbe.

C’est le cas de l’éditeur pour lequel Marie travaille dans le film. Il rejette complètement l’idée de son livre en public, mais plus tard, il la rappelle pour lui donner le nom de deux éditeurs anglo-saxons. C’est une sorte de schizophrénie ?

C’est vrai que devant ses collègues, il n’a pas voulu montrer son intérêt pour ce sujet. Il avait peur d’être discrédité comme mon personnage. Peut-être qu’effectivement, dans son intimité profonde, il était quand même touché et qu’il pensait qu’il y avait, pas en France, mais ailleurs, des gens qui seraient intéressés par le livre de Marie.

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