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PUBLIÉ LE 03/06/2011
  • redigé par INREES INREES
    La rédaction

LE LIVRE À LIRE

Carnets de voyages intérieurs

Jan Kounen
Mama Editions
Magazine » Témoignages

Rencontrer ses peurs

Jan Kounen côtoie depuis près de 10 ans les guérisseurs Shipibo du Perou. Il se définit lui-même comme un apprenti ayahuasqueros. Dans son livre Carnets de voyages intérieurs, il nous raconte le déroulé d'une cérémonie chamanique, ses dangers et nous décrit la force des plantes qui nous plongent vers nos peurs les plus profondes.

Ce lendemain de cérémonie, je suis mal. Il m’est plus souvent arrivé d’être très heureux et comblé au petit matin, mais là je suis vraiment mal. Si je ferme les yeux, je vois mes formes arachnoïdes expurgées la nuit et ravalées le matin ; mes pulsions profondes éveillées la nuit me regardent droit dans l’âme. Je sens monter en moi des désirs orgiaques de viande crue et de sexe bestial, moi qui, sensible la veille, avais du mal à avaler quelques grains de riz et me voyais comme un colibri humain. […]
La journée me permet de voir un autre visage de la bestiole assez terrifiante que je suis aussi. Un prédateur, empli de pulsions.

Bien au fond de l’être existe sans doute l’amour inconditionnel, mais avant de le trouver, il faut creuser dans la boue. En tout cas, l’amour inconditionnel m’a quitté, je suis dans la fange de mon être.

Dans la jungle, pendant les périodes de diètes, lorsque la nuit tombe, c’est pour de bon. Elle vous tombe littéralement sur les épaules. L’énergie change et votre corps se transforme en plomb. Puis, la cérémonie approchant, la peur fait son entrée. Ce n’est qu’un malaise léger, qui vous fera penser : « Heu, ce soir je ne crois pas que je devrais prendre la liane car je ne suis pas très bien. » Cette pensée, on l’a si souvent qu’on prend vite l’habitude de ne pas s’y arrêter. Mais cette nuit-là, elle prend la forme d’une terreur.

Pas de détente possible avec la pensée : « Je ne peux pas faire autrement que d’y aller, aie confiance, ce n’est qu’un mauvais moment à passer. » La confiance dans la connaissance du maestro a une grande importance. Je l’ai eue dès le premier jour. Elle a été mise à rude épreuve, mais elle est le refuge. Je m’assois pour me préparer. Il y a plusieurs Occidentaux, des amis aventuriers qui ont voulu m’accompagner dans la jungle pour, eux aussi, vivre cette expérience.

Mon problème du soir concerne ma propre survie. En général, le curandero ne fait pas de discours au groupe. Seulement de petits entretiens personnels dans la journée. Mais ce soir, surprise ! Guillermo s’adresse à tous : « Ce soir, certains d’entre vous vont rencontrer la peur. » Il a dit « Mieee-doooo. » Chaque syllabe du mot peur en espagnol se détache très bien. Il le prononce comme le prénom d’un ennemi que l’on va assassiner froidement dans l’heure qui vient. Un commando en partance pour l’assassinat de Maître Peur.
Un grand silence flotte dans le groupe. Heu… C’est quoi ?
Une invitation au bad trip ?
J’ai un gros spasme.
Brrrrrrrrrrrr.
Tout mon corps !
L’enfoiré ! Car cette annonce, elle est pour ma pomme ! Celui qui va rencontrer la peur, c’est moi, et d’ailleurs en bon élève, j’y suis déjà bien plongé. Il poursuit : « La peur doit se dominer. » Fin de la grande conférence en deux phrases.

Je souris, crispé. Ma tête doit ressembler à celle d’un acteur d’une comédie de boulevard. Le cliché du mec contracté qui veut donner l’air d’être détendu. J’ai une furieuse envie de m’enfuir loin, mais alors vraiment loin de tout ça. « Putain, mais pourquoi j’ai pas fermé ma gueule cet après-midi ? » En fait, le coquin m’avait bien laissé mijoter, et je suis à point.

C’est mon tour de boire la liane. En dernier. Il me sert la dose normale, un demi-verre, et me le tend lentement. Ma main va vite pour le saisir. Il arrête son geste et se pose avec tranquillité dans mon regard. Aucune émotion, aucune tension. Il me renvoie ma propre confusion. Il monte la bouteille à la hauteur du verre et, sur le point de verser, me demande : « ¿ Un poco más ? » (Un peu plus ?)

Mental vif, je compile instantanément ma journée : la peur montante, son attitude jusqu’à cette proposition. Aussitôt, tout est cristallin. « Un peu plus ? », c’est déjà la possibilité de refuser. Mais surtout la possibilité d’aller plus loin. Une invitation. À la confiance, encore une fois. Je maîtrise suffisamment ma terreur : « Je te fais confiance, fais ce qui te semble juste. » Une manière de dire : « O k ! Je te suis, mais ne me lâche pas mon ami, je suis très mal ce soir. » Il remplit le verre d’une triple dose. « Seigneur, Marie, Joseph… » C’est venu tout seul, une formule que ma grand-mère me disait en Corse lorsqu’enfant je revenais à la nuit, le corps recouvert d’écorchures après m’être perdu dans le maquis.

Je bois.
Un verre qui n’en finit pas.
Glou, glou et reglou.
À la fin, mon corps ressent un long spasme qui part des orteils pour aller mourir sur les zygomatiques tant l’amertume est forte. Après ce spasme artistique, Guillermo me regarde, inquiet, et me demande : « Ça a va ? » L’enfoiré, en plus il fait comme s’il s’inquiétait !… Mais, c’est trop tard, j’ai bu ! Grimaçant, je lui rends le verre et murmure un « oui, oui. » Il s’adresse alors au groupe : « Ce soir, Jan va chanter pour vous. »
Effet magique.
Ma peur s’est envolée.

Non seulement je vais traverser le voyage avec lui, mais voilà qu’en plus je vais le démarrer pour les autres ! Soudain soutenu par une mission inattendue, me voilà regonflé. Je m’installe, me concentre et me prépare à souffler le chant du serpent. Les peurs ne m’ont pas quitté, mais j’ai une force nouvelle. Avant que le moindre son ne sorte de ma bouche, Guillermo se met à souffler une mélopée inhabituellement rapide qui a pour effet immédiat de me projeter dans le voyage. L’extase et la peur. Les visions sont comme une toile tendue que l’on traverse sans cesse. L’extase ? Les crocodiles bijoux, à peine saisis par le mental, se retournent et deviennent d’immondes grouillements d’araignées. Se rendre à la peur. Ne pas la saisir. Se laisser traverser dans un frisson par elle reconnecte l’esprit et le corps, faisant jaillir de magnifiques visions, les deux faces. Je n’ai encore jamais vraiment réussi à traduire avec la pellicule ce passage d’un univers vers un autre. Il me reste donc des films à faire. La première partie du voyage de cette nuit-là est cependant modélisée dans D’autres mondes.

Sinon, je ne bouge pas de la nuit. Je ne bouge pas d’un petit doigt. Je ne tremble pas, recroquevillé telle une momie inca. Des êtres obscurs dansent autour de moi.


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