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PUBLIÉ LE 01/02/2012
Magazine » Air du temps

Prendre le risque de vivre

Stéphane Allix a découvert les écrits de Chögyam Trungpa en 2007 lors d'un voyage à Dharamsala où il était venu rencontrer des maîtres bouddhistes afin d'étudier le Bardo Thödol, le Livre des morts tibétain. Ces textes lui ont fait prendre conscience que la mort ne nous interrogeait que sur une seule chose : notre vie.

Ma découverte des écrits de Chögyam Trungpa fut un choc. Constatant que le déchaînement du matérialisme réduisait dans nos sociétés la spiritualité à une simple quête égocentrique, il proposa une révolution spirituelle : ne plus s’abandonner à une autorité extérieure et vivre l’enseignement comme un dogmatisme savant auquel se conformer, mais faire confiance à sa propre intelligence en apprenant à l’aiguiser. Ainsi, il écrit : « L’instinct religieux est le même chez tous les êtres humains, mais dans toutes les religions, l’obstacle à cet instinct spirituel, cette intelligence primordiale, c’est le dogme. C’est l’obstacle, parce que les choses sont préparées d’avance plutôt qu’expérimentées spontanément. »

La première fois que j’entendis parler de lui, je me trouvais dans le nord de l’Inde, contre l’Himalaya, dans le village de Dharamsala, siège du gouvernement tibétain en exil. Nous étions au printemps de l’année 2007, et j’étais venu en Inde afin de rencontrer des maitres tibétains pour étudier le Bardo Thödol, le Livre des morts tibétain. J’avais eu la chance de pouvoir questionner un docteur en philosophie bouddhiste, grand érudit, Ringou Tulkou, qui avait étudié sous la direction de différents maîtres appartenant aux quatre écoles du bouddhisme tibétain. C’est Ringou Tulkou qui me conseilla le premier la lecture d’un ouvrage de Trungpa : Transcending madness que l’on pourrait traduire par « transcender la folie ».
Je trouvais bien vite l’ouvrage dans l’une des nombreuses librairies du village, et me mis à le dévorer. Plus précisément, j’essayais alors de comprendre si ce que décrivait le livre des morts tibétain correspondait à ce que d’autres traditions racontaient sur le processus de la mort et sur l’après-vie. Je voulais comparer notamment le texte avec le récit fait par ces personnes ayant traversé des expériences de mort imminente, ou celui de médiums.
Je commençais à être frappé par les similitudes.

Cependant, je continuais à m’interroger sur la nature de la réalité des déités et autres entités que le défunt rencontrait — à en croire le Bardo Thodol — dans son voyage après sa mort. Le Bardo-Thödol mentionne quantité de divinités, de déités très spécifiques, comment doit-on les comprendre lorsque l’on n’est pas de culture tibétaine ou bouddhiste ? J’avais inlassablement posé cette question à différents lamas. L’un d’eux — Tenga Rinpotché — m’avait notamment répondu : « Ces déités sont identiques en ce qui concerne les causes qui les génèrent. Leur apparition est due à une base commune à tous les êtres sensibles. Cette base est commune parce que ce qui apparaît dans le Bardo sont des aspects de notre propre esprit. Ce que le bouddhisme enseigne est que dans notre esprit existent toutes les qualités du Bouddha, elles sont là comme les bases de notre esprit, et cela est identique pour tous les êtres sensibles. Toutefois, les apparitions des différentes divinités, la façon dont cela se produit, dépendent de notre culture individuelle. »
J’allais le constater dans son livre, Chögyam Trungpa prolonge cette idée et replace les descriptions exotiques des textes sacrés au cœur de la psychologie occidentale. Je découvris qu’il avait fondé l’Institut Naropa, dans le Colorado, et qu’il était à l’origine d’un programme de psychologie s’inspirant directement du Bardo. Evoquant les six types d’êtres sensibles vers lesquels le défunt peut s’égarer, il écrit : « ces six sphères servent à décrire les six mondes que nous créons comme autant d’aboutissement logiques des moments de forte intensité émotionnelle que sont la colère, l’avidité, l’ignorance, le désir, l’envie et l’orgueil. [.] Les six mondes forment le contexte où se déroule l’expérience du Bardo, qui est décrite comme l’expérience d’une zone mal définie. Les Bardos surgissent en tant qu’expériences intensifiées de chacun des mondes, et fournissent du même coup une possibilité d’éveil ou de confusion totale. » Trungpa écrivait que tous ces mondes dont on peut faire l’expérience dans le Bardo sont des extrapolations des états psychologiques humains que l’on rencontre dans la vie, dans la névrose, dans les rêves, ou dans la mort. Seule l’intensité de l’expérience change.
Les formes, les visions qui apparaissent au défunt peuvent être comprises comme des portraits psychologiques. « Les expériences du Bardo ne transforment pas notre vie ; elles en sont la continuité. » dit Chögyam Trungpa. Dans la mort, vous prolongez la personne que vous êtes. La mort est le prolongement de la vie, rien de plus, rien de moins.
Ce qui apparaît après la mort, ce sont d’autres mondes certes, mais « ces mondes ne sont pas des terres étrangères, ni des situations extérieures. Ils sont à l’intérieur de nous : nous avons des problèmes domestiques, émotionnels, spirituels, relationnels. Ils sont tous manifestes ; ils sont là sous nos yeux. Et chacun de ces problèmes a sa porte de sortie. » A lire Trungpa, je comprenais que la mort devenait une belle occasion de se regarder dans les yeux.

Depuis plusieurs années mes pas me poussaient à travers le monde à la poursuite d’une question vertigineuse. Une question centrale, obsédante, qui avait fait irruption dans ma vie le 12 avril 2001 lorsque mon frère Thomas était mort devant moi, lors d’un accident. Avec Trungpa, une autre porte s’ouvrait, une autre perspective, grâce à laquelle je réalisais bientôt que la mort ne nous interroge que sur une seule chose : notre vie.
Dans les semaines qui suivirent mon retour en France, je rendis visite à mes parents. Comme à chaque fois, j’allais dans la pièce qui avait été la chambre de mon frère, parcourant du regard les étagères débordantes des innombrables livres qu’avait lus Thomas. Soudain, mon regard fut arrêté par un petit livre de poche de… Chögyam Trungpa. Je le pris entre mes mains. Il portait le titre de « Bardo ». En l’ouvrant je découvris qu’il s’agissait de la traduction française de Transcending madness. Quelque part dans ce livre, Trungpa écrit que la mort n’est pas une terre étrangère… c’est devenu une telle évidence, que c’est le titre que j’ai choisi de donner à mon propre livre dans lequel je raconte mes années d’enquête aux frontières de la mort.
J’ai la sensation, comme une évidence, que Chögyam Trungpa a été un être vraiment à part. La lecture de la biographie que lui a consacré Fabrice Midal me l’a confirmé. Aussi suis-je particulièrement heureux, à l’occasion du 25e anniversaire de sa mort, de vous permettre de découvrir la richesse et la pertinence de son enseignement.


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