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PUBLIÉ LE 24/10/2012
Magazine » Entretiens

L'extase spatiale d'Edgar Mitchell

« Nous étions partis en techniciens, nous revenions en humanistes » En 1971, lors de la mission Apollo 14, l'astronaute Edgar Mitchell, sixième homme à avoir marché sur la lune, a vécu une expérience extraordinaire qui a profondément bouleversé sa vision de l'existence. Retour sur une épiphanie spatiale.

Que s’est-il passé lorsque vous êtes revenu de la Lune ?
Apollo 14 effectuait son voyage de retour. La mission avait été un succès, et je n’avais plus grand-chose à faire. Je pouvais jouer les touristes et regarder par le hublot. La capsule était perpendiculaire au plan de l’écliptique, en rotation pour maintenir l’équilibre thermodynamique : toutes les deux minutes, je pouvais voir la Terre, le Soleil, la Lune, les étoiles et un panorama complet des cieux, parsemés d’étoiles. En raison du manque d’atmosphère, elles étaient dix fois plus nombreuses et brillantes qu’observées par temps clair depuis la Terre. C’était vraiment féérique. C’est alors que j’ai vécu une connexion entre mes molécules et les étoiles. J’avais jusqu’à présent considéré cela par le prisme de ma formation en astronomie à Harvard et au Mit . Je savais que les molécules qui composaient le vaisseau spatial, le corps de mes collègues et le mien, étaient originaires d’anciennes étoiles. Mais dans la capsule, cette connexion n’était pas intellectuelle, elle était viscérale.

Que ressentiez-vous alors ?
Un sentiment d’extase et de bien-être qui me submergeait complètement. Je n’avais jamais rien ressenti de tel. Cela a continué jusqu’au retour sur Terre : durant trois jours, à chaque fois que je regardais par le hublot, la sensation de ne faire qu’un avec l’univers, l’extase, revenaient, avec autant d’intensité. Et avec elles une excitation, une joie bouillonnante, un sentiment de bonheur et d’émerveillement, qui me saisissaient quand je regardais les cieux et que, submergé par la beauté, je laissais libre cours à cette émotion.

Qu’avez-vous fait une fois revenu sur Terre ?
J’ai ressenti le besoin impérieux de comprendre ce qui s’était passé. J’ai cherché dans la littérature scientifique, et dans la littérature religieuse de différentes traditions, mais je n’ai rien trouvé. J’ai donc demandé de l’aide à des universitaires. Ils ont fini par dénicher une description en sanscrit, le langage de l’Inde ancienne, parlant de Savikalpa Samâdhi. Ces mots désignent un état dans lequel les choses sont perçues dans leur individualité, séparées les unes des autres, mais expérimentées intérieurement et viscéralement comme un tout, une unité, dans un sentiment d’extase. C’était exactement ça. Savoir que les Anciens avaient eu ce type d’expérience était très gratifiant. Je voulais aller plus loin. En étudiant de nombreuses cultures, je me suis rendu compte que les chamanes, les sorciers, les hommes-médecine, les dépositaires de différentes traditions spirituelles, avaient tous rapporté, oralement ou par écrit, des descriptions similaires.

Est-ce que d’autres astronautes ont eu la même expérience ?
La plupart d’entre nous ont eu des expériences de ce type. Il y a un livre intitulé The Overview effect, qui évoque ce qui se passe lorsqu’on considère la Terre dans cette perspective. Vues d’en haut, les frontières qui sont la cause de tant de conflits sont invisibles. Et plus la Terre devient petite dans l’immensité des cieux, plus l’expérience devient profonde.

Qu’est-ce que cette expérience a changé en vous ?
J’aime à dire que nous sommes partis dans l’espace en techniciens et en sommes revenus humanistes, capables de voir l’unité de l’humanité, l’unité de la Terre comme système vivant, tout en étant plus pacifiques et moins violents. Cela ne veut pas dire qu’on ne se met plus en colère ; mais on apprend à vivre en paix avec son environnement, la nature, ses voisins. Apprendre à aimer et à voir l’harmonie de la nature, voilà le point fondamental. Je pense que la plupart d’entre nous sont revenus avec des idées de ce genre. Nous étions la première génération de voyageurs de l’espace à quitter la Terre pour la regarder de si loin, depuis une petite boule dans les cieux. J’ai réalisé aussi que c’était peut-être à nous de poser sous un angle nouveau les questions que l’humanité se pose depuis toujours – Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? Je me suis dit que notre histoire racontée par la science était incomplète et erronée, et que l’histoire racontée par les anciennes sagesses était archaïque et erronée également. Il était temps de commencer à élaborer une autre histoire.


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