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© Bence Bakonyi
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PUBLIÉ LE 08/04/2013
Magazine » Enquêtes

Coma : conscience, es-tu là ?

Les gens qui reviennent du coma restent un mystère pour la médecine... Surtout s’ils disent en garder une mémoire. Conscience, es-tu là ? Sous quelles formes ? Qu’as-tu à nous apprendre ? Les expérimentations scientifiques se multiplient sur le sujet. Jusqu’à quelles conclusions ?

Que des personnes sortent parfois du coma, on le sait. Mais qu’elles en reviennent avec des souvenirs, parfois très précis, voilà qui est plus déroutant. Et pourtant… Dans son livre Uit Coma, publié en 2002 aux Pays-Bas, Alison Korthals Altes dit avoir observé sa famille et le personnel médical de l’unité de soins intensifs où elle se trouvait, pendant les trois semaines de coma où l’avait plongée un grave accident de voiture.
Partout dans le monde, des gens témoignent de plus en plus de la même chose, au point d’obliger la médecine et la science à étudier la question de plus près : comment détecter cette conscience rémanente ? Est-elle forcément d’origine cérébrale ? D’où viennent les perceptions extra-sensorielles qui s’y associent parfois ? Peut-on parvenir à communiquer ?


Une forme de lucidité


En 2006, une équipe du Coma Science Group de Liège et de l’Université de Cambridge crée l’événement en prouvant la rémanence d’une conscience chez une jeune Anglaise, plongée depuis cinq mois en état végétatif. L’expérience est novatrice : malgré son apparente incapacité à comprendre et réagir, les chercheurs lui demandent de s’imaginer en train de jouer au tennis et de déambuler dans sa maison. Surprise : l’IRM détecte une activité similaire à celle d’un sujet sain dans les zones de son cerveau commandant les fonctions motrices et spatio-visuelles.
Cinq ans plus tard, une nouvelle étude confirme que des gens en état végétatif peuvent saisir des instructions orales (en l’occurrence, celle de serrer puis relâcher les doigts et les orteils) et y répondre mentalement, mobilisant au passage leurs facultés d’attention, de compréhension, de mémoire et d’imagination. Preuve que leur esprit peut être présent et actif…

Autre révélation majeure du Coma Science Group : 40% des personnes diagnostiquées en état végétatif seraient en réalité en état de conscience minimale – un stade caractérisé par des signes de présence fluctuants mais réels (tels que la capacité à suivre du regard, à sourire ou à pleurer à des moments appropriés), mais que peu d’équipes médicales recherchent, souvent par méconnaissance des examens associés.
L’enjeu est de taille : dans cet état, les gens ressentent l’émotion et la douleur, ont une vie intérieure, peuvent parvenir à communiquer... Attention donc à bien savoir de quoi on parle, et de ne pas traiter trop vite de légumes des patients dont la conscience, même si elle ne s’incarne plus visiblement, est toujours là.

Mais aussi fondamentales soient-elles, ces avancées ne résolvent pas tout. L’absence d’activité cérébrale est-elle un critère suffisant pour statuer à l’absence de conscience ? Quand le cerveau ne répond plus, la conscience est-elle hors service, en sommeil, partie se balader ? Comment expliquer que des gens témoignent à leur éveil d’expériences qui vont bien au-delà de la rémanence physique d’un coin de vigilance?


Des perceptions extraordinaires


« Je me souviens m’être vue sur la table de réanimation, une multitude de médecins autour de moi, raconte la psychologue Fabienne Derselle, plongée à l’âge de 12 ans dans treize jours de coma diabétique. Un interne était terrifié, je ressentais ses émotions. Je voyais de tous les côtés à la fois, comme au-dessus de mon corps. En pensant à mes parents, je me suis retrouvée dans la salle d’attente, où ils se disputaient. J’avais l’impression de faire un avec eux. Je leur disais que j’allais bien, mais ils ne m’entendaient pas. J’ai ressenti une grande détresse. Puis j’ai été aspirée dans un tunnel. »

D’abord angoissant, jusqu’à ce qu’elle ressente une présence lumineuse, une paix infinie, un amour inconditionnel… Depuis, elle affirme pouvoir déceler le « champ magnétique » des gens, les maladies qu’ils sont en train de couver. « Une sorte de clarté de vision parfois très dérangeante », dit-elle en avril 2012 à la télévision belge.
Comme elle, d’autres ex-comateux témoignent d’informations acquises pendant leur période « d’absence », parfois déroutantes de justesse, sur l’humeur d’un soignant, un objet dans la poche d’une infirmière, un événement dans la pièce à côté ou à des kilomètres de là… Comment ont-il pu savoir ? Comment peuvent-ils s’en souvenir, vu le piètre état de leur cerveau ? Et quel est donc cet univers que certains décrivent avec tant d’intensité et de similitudes ? Faut-il y voir l’accès à une réalité immatérielle ? Le résultat hallucinatoire d’une dégradation du cerveau ? Ou l’activation, dans des circonstances exceptionnelles, de potentialités insoupçonnées ?


Cerveau or not cerveau ?


En collaboration avec Jean-Pierre Jourdan, président et directeur de la recherche médicale de IANDS-France (International Association for Near-Death Studies), le Coma Science Group s’est lancé depuis deux ans dans une grande étude des souvenirs de coma ou de mort imminente. Objectif : établir une immense base de données de témoignages puis la passer au crible de l’analyse lexicale, biologique, phénoménologique... afin d’essayer d’identifier une explication cérébrale au phénomène. « Il est important que cette hypothèse soit explorée jusqu’au bout, scientifiquement, par des spécialistes reconnus », estime le Dr Jourdan, qui travaille depuis plus de vingt ans à montrer l’intérêt de ces récits dans la compréhension de la conscience.

A condition de s’intéresser « vraiment » à leur contenu. « Jusqu’à maintenant, le monde scientifique les envisageaient de loin, en arguant que l’altération ou la stimulation de certaines parties du cerveau pouvaient induire les phénomènes. Celle des lobes occipitaux, par exemple, provoquerait l’effet “tunnel” ou “lumière”. Celle du lobe temporal droit : la sensation de sortir de son corps. » Mais il suffit de creuser un peu pour se rendre compte que ces explications ne tiennent pas la route. « Les gens ne décrivent pas seulement de la lumière, mais de l’amour, de la chaleur, quelque chose doté de caractéristiques précises. Parler de “tunnel”, c’est aussi une simplification : certains évoquent une rivière, d’autres un escalier. Ce qu’il faut retenir, c’est une symbolique de passage. »
Idem avec les sorties hors du corps : si plusieurs recherches expérimentales ont décelé que l’hyper-activation de l’hippocampe (par exemple sous l’effet de la peur) pouvait en induire la sensation, cette découverte ne recouvre pas l’entièreté du phénomène. « Les gens ne témoignent pas d’un voyage astral peuplé de visions extravagantes, mais plutôt d’une perception aigüe de leur environnement – aussi banal soit-il. Ils disent s’être sentis partout à la fois, avoir pu voir simultanément dans toutes les directions. » Comme si leur conscience était alors située ailleurs, dans une dimension leur permettant d’englober la situation de l’extérieur, hors de toute contrainte spatio-temporelle, puis de revenir avec des informations qu’ils ne pouvaient pas, vu leur état, capter par leurs sens habituels.

« Quand on entreprend ce type de démarche scientifique, ce n’est pas pour y prendre que ce qui vous intéresse et occulter le reste, poursuit le Dr Jourdan. A partir de bases sérieuses et solides, il faut avancer dans l’exploration, en osant se poser les bonnes questions. Si le Coma Science Group parvient à expliquer l’ensemble des caractéristiques de ces expériences par la neurologie ou la neurochimie, bravo. Mais si certains aspects restent inexplicables, il faudra le reconnaître. » Et oser alors investiguer d’autres pistes, quitte à bousculer les postulats actuels de la science et ce qu’on croit savoir des règles qui régissent le vivant.


Deux types de conscience ?


Parmi elles, de plus en plus de professionnels de santé émettent l’hypothèse d’une autre forme de conscience. « Je fais désormais la distinction entre une conscience analytique et une conscience intuitive, explique l’anesthésiste-réanimateur Jean-Jacques Charbonier. La première est reliée à nos cinq sens. Elle nous situe dans le temps et l’espace… Et occupe, au quotidien, toute la place. Quand elle se met en veilleuse, un autre champ de conscience peut se faire entendre, reliée aux capacités méconnues qui sont en nous. » Comme s’il y avait quelque chose derrière le bruit de notre mental, de nos perceptions ordinaires… « Des champs cachés, des informations qui seraient là, mais qu’on n’aurait pas appris à capter ni activer. » Plongés dans un état d’immobilité physique et de silence sensoriel, les comateux pourraient, eux, y avoir accès, « même s’ils n’en gardent que très rarement la mémoire », souligne le Dr Charbonier.
Loin de se considérer comme un « sentimentaliste crédule », le neurochirurgien américain Eben Alexander a fini par se ranger à cette hypothèse. « Le cerveau – en particulier son hémisphère gauche, celui qui génère notre sens de la rationalité et la sensation d’être un soi bien défini – est un obstacle à notre connaissance et à notre expérience supérieure », écrit-il dans son best-seller Le paradis existe.

Dans Mort ou pas, le cardiologue Pim Van Lommel affirme même que cette « pure conscience » pourrait ne pas être le fruit du cerveau. « Les mesures de l’activité cérébrale indiquent que les réseaux neuraux jouent un rôle dans la manifestation de pensées, de sensations et de souvenirs, mais pas nécessairement qu’ils les produisent et les emmagasinent », note-t-il. La conscience serait alors non locale, « le cerveau et le corps ne fonctionneraient que comme des stations relais recevant une partie de la conscience totale », dissociée de la matière…
Elle planerait donc par là, accessible à qui sait la détecter. « Je me souviens d’une femme, arrivée dans le coma suite à la prise de barbituriques, raconte le Dr Charbonier. Une fois placée sous respirateur, dotée d’une diurèse forcée, elle était normalement hors de danger. Pourtant, l’infirmière m’appelle, m’indiquant une baisse d’oxygène dans sa circulation artérielle. Un bouchon dans la sonde, pensé-je. L’infirmière dit que non : elle a déjà vérifié. Quelque chose me pousse à insister, au point de la vexer ! Il y avait bien un bouchon… Son aspiration a sauvé la patiente. Lorsqu’elle s’est réveillée, elle m’a remercié de l’avoir entendue ; elle se souvenait parfaitement m’avoir vu (alors qu’elle avait les yeux clos par du sparadrap) et m’avoir signalé, à sa façon, que la sonde était bouchée. »


Entrer en communication


L’enjeu est abyssal : comme il serait utile d’établir un dialogue avec les comateux ! Pour tester la rémanence d’une forme de lucidité, d’abord. Puis partager des informations sur où ils sont, où ils en sont ; leur indiquer ce qu’ils peuvent essayer « de l’intérieur » pour progresser. Pour obtenir des informations, aussi : sur leur accident, ce qu’ils ont vécu depuis, ce qu’ils ressentent maintenant. La qualité de leur vie : lente agonie ou richesse intérieure ? Leurs besoins, leur niveau de confort et de douleur, leur état psychologique, ce qui pourrait les soulager. Ce qu’ils souhaitent dire à leurs proches, indiquer aux soignants. Ce qu’ils veulent ou ne veulent pas, notamment en matière de poursuites des tentatives de réanimation…

Lancé en février 2010, le projet européen DECODER rassemble des chercheurs et des ingénieurs autour de la création d’interfaces cerveau-ordinateur, destinées non seulement à déceler une conscience chez des comateux (par des stimulations auditives, visuelles, tactiles et mentales), mais aussi à nouer le dialogue avec ceux qui répondront présents, via l’analyse de leur activité cérébrale et sa traduction en mots ou en signaux de commande.
Sans attendre la mise au point de ces équipements, le Dr Charbonier a eu une autre idée. Pourquoi ne pas tester les services d’un médium « sérieux », capable de dialoguer avec des sources de conscience désincarnées ? L’initiative peut sembler audacieuse, « mais on fait bien appel à des barreurs de feu dans les services de grands brûlés ! plaide le médecin. Tous les moyens valent le coup d’être essayés, même les plus incompréhensibles. »

Sachant pertinemment qu’il ne convaincra ses pairs que s’il obtient des résultats, l’anesthésiste a décidé de mettre en place un protocole d’expérimentation dans son propre service. « Dans un premier temps, on ne travaillera pas directement avec des comateux – l’enjeu est trop important, la charge affective trop lourde –, mais avec des gens placés en anesthésie générale », indique-t-il.
Bien entendu, tout se fera avec l’accord du chirurgien et du patient. « Je suis en train de sélectionner dans mes consultations des gens susceptibles de se prêter au jeu. » C’est-à-dire bien dans leurs baskets, « ni trop émotifs ni trop stressés », dont l’opération ne sera pas traumatisante, mais l’anesthésie suffisamment longue pour être significative. « Je leur demande ensuite s’ils sont d’accord pour qu’une personne qui étudie les états modifiés de conscience se tienne à leur côtés pendant l’intervention, pour tenter de capter des informations à leur sujet (sans les avoir jamais rencontrés ni eu accès à leur dossier) et sur ce qu’ils ressentent. » Et après ? « Le médium mettra par écrit le compte-rendu de son expérience puis, quand le patient aura bien récupéré, nous aurons une confrontation à trois pour en discuter, et obtenir ses réactions sur ce que lui livrera le médium. »

Le médium Stéphane Babey a déjà eu l’occasion de se frotter au monde médical, lorsque le fils d’un de ses amis, qu’il ne connaissait pas personnellement, s’est retrouvé dans un coma profond. « Les médecins étaient arrivés au bout de ce qu’ils pouvaient faire, explique le médium. Avec leur approbation, mon ami m’a envoyé la photo de Romain ; en posant ma main dessus, je suis entré immédiatement en contact avec lui. J’ai reçu des images de fauteuils roulants, il m’a indiqué une douleur au ventre – que les médecins avaient déjà localisée. Il m’a aussi décrit la seule infirmière dont la présence, la nuit, le rassurait. Les médecins ont tout de suite vu de qui il s’agissait, ils ont modifié les tours de garde pour qu’elle puisse être à ses côtés. Romain m’a aussi précisé les circonstances de son accident de la route, différentes des premières conclusions de la police. Notre dialogue a duré dix jours. Un matin, j’ai visualisé son visage mort. Quelques heures plus tard, il était effectivement décédé. »

Pour le médium, l’expérience est intense, déstabilisante. « On touche à des sujets hyper-sensibles, pour le patient et pour ses proches. Les familles sont fragilisées, les dégâts moraux et psychologiques peuvent être énormes. Impossible d’intervenir n’importe où, n’importe quand, ni surtout n’importe comment », avec la désinvolture du sauveur. « Certains de mes confrères affichent une certaine suffisance. Pourtant, nous ne sommes que des passeurs. » Attention donc au médium qui se précipiterait pour proposer ses services... « Et même s’il est de bonne foi, il devra savoir gérer l’intimité, la charge affective des communications. Les adieux, les regrets, les pardons… »

L’intervention d’un médium auprès de comateux ne peut donc s’envisager que dans le respect d’une éthique claire et définie, avec l’accord express des familles, dans le strict cadre d’un soutien au corps médical. « Je donne les informations que je perçois aux médecins, et eux font le filtre », explique Stéphane Babey, afin de ne pas susciter de faux espoirs. Car s’il ouvre des portes humaines et scientifiques, ce type de dialogue reste à manier avec humilité, et ne signifie pas forcément que la personne va revenir.


Site du Coma Science Group
Site de IANDS France
Site de Jean-Pierre Jourdan
Site de Jean-Jacques Charbonier


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