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PUBLIÉ LE 12/09/2011
  • Virginie Gomez
    Auteur

A RETROUVER DANS

Inexploré n°12

Corps-Esprit / Hommage à David Servan-Schreiber
Magazine » Air du temps

Corps-Esprit : Notre potentiel

Nous redécouvrons ces dernières années le pouvoir de l’esprit. Les conseils de méditation pleuvent. Les approches médicales qui considèrent le pouvoir des croyances font florès. La quête de la bonne santé explique en partie ce succès. Mais cette évolution nous emmène bien au-delà.

La relation corps-esprit… Voilà une superbe question. C’est ce que je pensais lorsque voici quelques semaines, j’entamais lectures et interviews en vue d’écrire cet article. Sommes-nous notre corps ou avons-nous un corps ? Faut-il parler de dualisme, c’est-à-dire de séparation entre le corps et l’esprit ? Sinon comment comprendre l’unité corps-esprit ? Comment, en dépit de toutes les évidences qui suggèrent le contraire, en sommes-nous venus à considérer que nous sommes uniquement des corps, qui peuvent être entretenus et se détraquer, comme des vélos ou des voitures ?
Toutes ces questions m’agitaient depuis déjà un moment quand les « vacances » arrivèrent. Enfants, amis et parents réunis, un moment attendu chaque année. Me voilà, au milieu des conversations, des sollicitations et tâches diverses, à essayer de trouver le calme et le silence pour travailler… Cela crée une pression chaque jour un peu plus considérable. Je dors moins bien, me réveille tôt, sens des tensions grandir dans le haut du dos et la région du plexus solaire. Au bout d’une dizaine de jours, je passe une nuit avec des maux de ventre, le coeur qui bat dans la poitrine, une légère fièvre, des nausées. Un malaise suffisamment fort pour que le spectre de la bactérie e-coli, matraquage médiatique oblige, me traverse fugitivement l’esprit. Je respire. Petit « insight » en forme de clin d’oeil : je suis en train de vivre mon sujet !
A partir de ce moment, le malaise disparaît, mais pas le stress. Une observation plus attentive m’apporte une information supplémentaire : quelles que soient les circonstances, le stress est lié pour moi à la performance. Sans stress maximal, comment écrire de bons articles ? Voilà ma croyance.
Ce qui est en jeu dans la relation corps-esprit, ce n’est pas de faire un joli pied de nez rhétorique à Descartes, en se fondant sur les recherches des vingt dernières années et les approches thérapeutiques qui ont fleuri. Ce qui est en jeu, c’est de changer d’abord de regard sur l’expérience de chaque jour, chaque heure, chaque minute. Puis de changer l’expérience elle-même. Et ultimement de changer. D’aller vers un comportement qui apporte plus de satisfaction, qui soit plus en accord avec l’idée qu’on se fait du bonheur, des relations aux autres. Ce qui est en jeu, dans la relation corps-esprit, c’est l’être humain qu’on devient.

C’est précisément le chemin qu’empruntent des médecins comme Thierry Janssen, des chercheurs comme Richard Davidson, des thérapeutes comme Michel Odoul : le corps n’est plus une donnée de base dont nous sommes le jouet victimaire. La physiologie est non seulement sensible à l’esprit, mais elle le reflète, le symbolise, l’exprime, en quatre mots : le corps est l’esprit. La physiologie est l’esprit. L’esprit est la physiologie. Ceci depuis les pensées en apparence les plus simples jusqu’au point élevé de « l’âme » ou des plus hautes valeurs humaines, selon la terminologie employée.
Quand je pense, des pieds à la tête, ma matière danse.
Il ne s’agit pas ici de nier les facteurs biologiques, le bien-fondé de la médecine moderne et ses succès. En pleine épidémie de choléra en Afrique, quelles que soient les prières des fidèles à l’église ou à la mosquée du coin et le niveau d’optimisme général de la population, rien n’est plus rassurant que de voir se déployer les tentes des humanitaires et des soignants, les blouses blanches et les antiseptiques. Mais évoluer, élargir le champ, ne signifie pas exclure. On peut s’ouvrir aux expériences, les intégrer sans renier ce qui est déjà établi. Encore faut-il accepter que ces expériences soient possibles et utiles. Or, le corps-esprit a un tel potentiel comparé à l’utilisation pauvre, pour ne pas dire indigente, qui en est souvent faite, qu’on a du mal à imaginer quelle distance nous sépare… de nous-mêmes.


Le divorce consommé


La question des rapports entre corps et esprit occupe les philosophes depuis l’Antiquité. Avec Descartes, qui les opposa en termes de substance, l’idée de la séparation prévalut. C’est à la matière que devait désormais s’intéresser la science, laissant l’âme – les émotions – au domaine des religions. Âme, esprit, autant d’invisibles qui allaient peser de moins en moins lourds dans les approches scientifiques et médicales ! « Au XIXe puis au XXe siècle, nous avons fait preuve d’une volonté de plus en plus matérialiste de comprendre le monde matériel pour le contrôler, le dominer ; ce sont les débuts de l’industrialisation et de la recherche scientifique qui cherche à analyser le vivant en le décortiquant, en séparant tout », explique le médecin Thierry Janssen (voir l’interview page 52) qui souligne « la vision à l’époque très dualiste de la réalité ». Si le dualisme entre corps et esprit reste un sujet de débats théoriques, dans les représentations et en science, le corps-objet prévaut. En témoigne cet exemple d’un de mes proches, malade du foie dont les bilans présentent des déséquilibres importants et à ce jour inexpliqués, souffrant d’une anxiété extrême en toute circonstance, d’allergie et d’asthme. De longs mois ont passé, à faire des examens, des analyses sanguines poussées jusqu’à l’IRM, sans qu’aucun spécialiste pose une seule question ayant trait à un facteur psychosomatique.
Hors du domaine médical, ces représentations du corps-objet sont également prégnantes. On cherche par toutes sortes de techniques à modifier l’apparence du corps : chirurgie esthétique, régimes, musculation… Un grand nombre de ces usages visent à obtenir, indirectement, un mieux-être spirituel, plus d’amour, de considération, d’aisance en société, en un mot : de bonheur.
Or, si le fait de s’apprécier physiquement contribue effectivement au bonheur, il a été prouvé qu’en fait notre apparence physique conditionne très peu notre degré de contentement. La causalité marche en sens inverse : Plus nous sommes enthousiastes, positifs et optimistes, et plus nous nous trouvons beau ! Dans cet équilibre entre les différents facteurs, la génétique entre en ligne de compte pour 50%, le physique pour 10% ; 40% nous appartiennent et nous pouvons les utiliser pour orienter notre vie.


Redécouverte de l’unité corps-esprit



© David Ho
C’est dans la douleur que nos sociétés redécouvrent le lien entre corps et esprit. L’augmentation du stress a été le signal d’alarme : « Plus de 60% des visites quotidiennes chez le médecin sont en lien avec le stress » s’exclame le cardiologue Herbert Benson, pionnier des recherches sur les effets bénéfiques de la méditation. En Europe, ce n’est guère mieux : « Le stress apparaît depuis une quinzaine d’années comme l’un des risques majeurs auquel les organisations et entreprises doivent faire face » nous apprenait en décembre l’Institut National de Recherche et de Sécurité pour la prévention des accidents au travail (INRS).
« Le stress survient lorsqu’il y a déséquilibre entre la perception qu’une personne a des contraintes que lui impose son environnement et la perception qu’elle a de ses propres ressources pour y faire face. Bien que le processus d’évaluation des contraintes et des ressources soit d’ordre psychologique, les effets du stress ne sont pas uniquement de nature psychologique. Il affecte également la santé physique, le bien-être et la productivité », poursuit l’INRS. Voilà comment le lien corps-esprit s’invite au coeur de nos systèmes.
Parallèlement, les avancées scientifiques ont mis en lumière certains mécanismes révélant une intrication étroite entre nos pensées, nos émotions, et nos réactions physiologiques. Bien que le cerveau soit le siège des processus cognitifs, c’est l’ensemble du corps qui réagit à la pensée et en retour affecte nos fonctionnements cérébraux : une pensée peut créer une émotion qui crée une réaction physique qui nourrit la pensée… C’est donc une circulation à double sens.
En fonction des émotions qui nous affectent, nous activons un certain type de fonctionnement. Les émotions dites négatives – colère, peur – déclenchent des réponses du type « fuir » ou « combattre », visant à nous protéger. Ces réactions, gérées par l’hémisphère droit de notre cerveau, sont utiles en cas de danger. Les émotions dites positives – joie, amour – sont gérées par la partie gauche et favorisent ouverture, clairvoyance et créativité. La transmission de l’information émotionnelle positive ou négative au système immunitaire et à l’ensemble du corps se fait par l’intermédiaire du système nerveux autonome, modulable par nos pensées et nos émotions.

Ce système nerveux autonome a deux modes, un mode sympathique, de mise sous tension, pour la fuite ou le combat – dépendant plutôt de l’hémisphère droit. Et un mode parasympathique de ralentissement des fonctions physiologiques et de réparation – dépendant de l’hémisphère gauche. Lorsque le mode sympathique est en surchauffe – c’est le stress chronique – les dégâts sont considérables. Autant d’explications qui apportent un éclairage sur l’effet placebo, cette capacité des croyances et de l’état d’esprit du patient à influer sur le processus de guérison. « Plusieurs approches, celle de David Servan-Schreiber comme la mienne, vont dans ce sens-là. Des gens publient pour dire que la notion de Descartes de séparer le corps de l’esprit est une aberration », souligne le psychiatre Patrick Lemoine, tout en reconnaissant une certaine banalisation du mot placebo, qui « recouvre d’un voile scientifique les choses comme si tout était résolu. Beaucoup l’ont été mais on est loin du compte. »

Le pouvoir du corps-esprit


Car comme l’explique Patrick Lemoine (voir l’article : Placebo : Un mot sur un mystère, page 48), la coopération entre corps et esprit est d’une efficacité qui parfois défie l’imagination. C’est le cas du toumo tibétain : dans l’Himalaya, un type particulier de méditation provoque une augmentation significative de la température corporelle. (Voir l’article : L’esprit de feu, page 60). Si certains allument le feu intérieur, plus proche de nous, d’autres l’éteignent à distance : les barreurs de feu qui, par une prière et quelques paroles murmurées, peuvent soulager le feu des brûlures, même si le malade se trouve à des dizaines de kilomètres (Voir l’article René Blanc, page 50). Dans ce cas, c’est le guérisseur qui stimule par la pensée les puissantes capacités d’autoguérison du corps. Dans Mythes, rêves et mystères, l’historien des religions et philosophe Mircéa Eliade cite plusieurs exemples d’insensibilité ou d’incombustibilité, « obtenues par la prière et par le jeûne ».
Plusieurs autres traditions évoquent un contrôle accru de l’esprit sur le corps. Dans La pratique de la méditation, écrit en 1945, Swâmi Sivânanda Sarasvati décrit la voie aride que doit suivre l’aspirant yogin pour parvenir au contrôle de son mental, qui une fois obtenu, permet un « contrôle sur la matière ». Cela passe par une discipline physique et spirituelle. « Il existe un rapport intime entre l’âme et le corps », affirme-t-il. « Si le mental est optimiste, le corps se porte bien. La pensée, ajoute-t-il, possède une force effrayante. »
Le corps lui-même peut également dévoiler d’extraordinaires capacités spirituelles, en devenant intelligent des pieds à la tête. Les sportifs qui ont connu cet état particulier décrivent une parfaite coïncidence entre l’action, l’environnement, et le but visé. Plus besoin de penser le mouvement de la danse, c’est l’individu qui est, en quelque sorte, dansé. Un travail sur la concentration accentue les chances d’atteindre cet état, synonyme de performance maximale. Ce qui a incité certains coachs à introduire la méditation dans les programmes d’entraînement. (Voir l’article La Zone : L’intelligence du corps, page 62).
La diversité de ces exemples montre la richesse du lien entre corps et esprit. Nous ne sommes pas condamnés à être le jouet d’états cérébraux qui se succèdent sans fin, et nos schémas de fonctionnement ne sont pas gravés dans le marbre de la génétique. Si nous le voulons, nous pouvons modifier notre fonctionnement cérébral, et partant, le fonctionnement de tout notre organisme !


Changer pour le meilleur


C’est la grande découverte qu’ont faite Richard Davidson et son équipe en étudiant les méditants expérimentés : premièrement, la méditation modifie durablement le fonctionnement du cerveau ; deuxièmement, la culture, par la méditation, d’états d’esprit tels que la compassion favorise l’apparition d’autres émotions positives, sources de santé. (Voir l’article : Le pouvoir de changer, page 42)
La conclusion, bouleversante, de ces découvertes, est que l’humain, qui a survécu grâce à sa capacité à se mettre en état de stress aigu pour éviter le danger, ne s’épanouit qu’en équilibrant ce système de survie avec le développement d’émotions qui sont liées aux plus hautes valeurs humaines, généralement valorisées par toutes les cultures sur notre planète. Autrement dit, au « tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort » de Nietzsche, nous pouvons adjoindre ce complément : « Tout ce qui fait de nous un meilleur être humain nous rend plus fort. »
Ces découvertes en neurologie, appuyées par d’autres études sur l’optimisme, la pensée positive, rejoignent les conclusions d’anciennes sagesses. L’ayurveda par exemple définit la santé comme un équilibre dynamique entre les sens, le mental et l’âme. « Le mental fonctionne à travers les sens ; s’il y est trop impliqué, il devient fou», souligne le docteur ayurvédique Pratmesh Vyas de la Maharishi Vedic University aux pays-Bas. Alors que le mental doit être maîtrisé, l’âme doit être nourrie chaque jour : une lecture spirituelle, un service rendu à la communauté, sont des prescriptions. Une bonne diète peut contribuer à prévenir une « sécheresse » néfaste dans l’organisme. « Mais si une mère de famille pauvre, qui n’a pas les moyens de s’alimenter correctement, est rendue heureuse par la joie de voir son enfant chaque jour, le corps aura tendance à produire cette rosée, même sans nourriture », explique le docteur Vyas.


Corps-esprit, as-tu une âme ?


Dans cette approche, l’esprit, c’est le mental, la pensée. L’âme est un point d’équilibre, en référence à une harmonie et des valeurs. Inspiré par les principes de la médecine chinoise, le thérapeute Michel Odoul (voir article page 64), évoque un processus d’incarnation, une densification de l’être, de l’âme vers le corps, les deux étant dans « une dualité complémentaire. »
Le corps est symbolique. Il exprime dans son anatomie une cartographie de l’âme, définie par rapport à une sphère plus élevée, où les notions d’harmonie et d’équilibre puisent leur sens. L’impression répétée d’être trahi, de ne pas agir en son âme et conscience, d’être sali par les compromissions, de ne pas suivre sa voie etc., s’imprimera dans le corps, jusqu’à créer douleur, tension et maladie.
Le système hindou des chakras reprend aussi cette idée de superposition entre un corps physique et un « corps énergétique » dont la bonne santé est associée à des valeurs, depuis celles de fidélité à la communauté et autres valeurs tribales au niveau du premier chakra, jusqu’aux liens à la spiritualité, au niveau du septième, comme l’explique « l’intuitive médicale » américaine Caroline Myss, qui peut poser des diagnostics intuitifs sans ausculter le patient. Dans cette vision, le but ultime de la vie humaine est le renforcement de l’âme, et nos maux, nos faiblesses, balisent le chemin à suivre. Aux pertes de pouvoir biologique correspond une perte de pouvoir énergétique, associée à des chagrins, des questions non résolues. L’âme est pour cette raison en étroite relation avec le corps. Le chamanisme postule que le lien peut se rompre en cas par exemple de traumatisme et être rétabli par le chamane. (voir l’article : Le recouvrement d’âme, page 58). La prudence toutefois est de mise car c’est alors du chamane que dépend la « guérison ». Or l’exploration du lien corps-esprit, individuelle, même si elle est facilitée par un thérapeute, vise avant tout à nous donner la maîtrise du sens de notre vie.


Evolution


Qu’elles se référent ou non à une transcendance, ces approches ont en commun de lier la santé du corps à celle de l’âme ou de l’esprit. Elles font du corps un chemin, une porte, un outil d’évolution personnelle, une boussole. La maladie peut servir de révélateur et de catalyseur. Nul besoin toutefois de l’attendre pour explorer notre potentiel en se gardant des panacées. « N’importe qui peut parvenir à un contrôle de son esprit sur son corps. C’est maintenant accepté largement aux Etats-Unis. Plus de 50% des Américains utilisent la relaxation-response (un état de relaxation profonde qui permet notamment de diminuer le stress) », souligne le professeur Herbert Benson qui ajoute que des professeurs sont formés aujourd’hui pour enseigner ces techniques dans les écoles de manière laïque : « Nous entraînons nos enfants pour qu’ils grandissent conscients de ce pouvoir. »
Dans des pays comme le nôtre, où l’introduction de cours d’anglais en classe de primaire fait encore l’objet de débats, cette perspective semble bien lointaine. Mais qu’importe, la situation n’en est finalement que plus enthousiasmante. Car pour les individus, ce sont autant de défis à relever de multiples façons ! Au médecin d’approfondir sa compréhension du placebo, au patient de chercher à mieux comprendre, en collaboration avec ce dernier, sa souffrance. Au journaliste d’écouter avec ouverture et de modifier peu à peu le discours, en accord avec les découvertes et les témoignages. A chacun enfin, de faire le silence et d’écouter ce qui en nous, indique le chemin à suivre.


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