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PUBLIÉ LE 19/10/2011
  • redigé par INREES INREES
    La rédaction

LE LIVRE À LIRE

On peut se dire au revoir plusieurs fois

David Servan-Schreiber
Éditions Robert Laffont
Magazine » Bonnes feuilles

David Servan-Schreiber se confie
sur son combat face à la maladie...

David Servan-Schreiber partage avec lucidité, et de façon lumineuse, ses dernières réflexions sur sa bataille contre le cancer dans son dernier livre « On peut se dire au revoir plusieurs fois » publié aux éditions Robert Laffont. Il nous ainsi parle de la douleur, de la peur et du courage face au mal, mais aussi de l’espoir, de la force de vivre, et de ses rêves d’avenir.

Quand j’ai compris à quoi ressemblait cette grosseur qui avait poussé de mon cerveau en l’espace de quatre mois, j’ai décidé, en toute conscience et à l’opposé de mon habitude, de ne pas voir les images du scanner. J’ai préféré ne pas me mettre de « mauvaises images » en tête, même si mon cancérologue excluait l’hypothèse d’une tumeur. A ce jour, je ne les ai toujours pas vues. Il ne s’agit pas d’une réaction superstitieuse. Je crois à la suggestibilité de l’esprit et à la force des images. Je suis persuadé qu’il vaut mieux éviter de regarder celles qui nous font trop peur, car la peur, comme dit si bien la sagesse commune, est mauvaise conseillère. Plus tard, quand j’ai appris que ce prétendu œdème était en fait une méchante tumeur, j’ai cherché à tout savoir sur elle pour pouvoir me défendre au mieux. Mais j’ai souhaité ne pas me laisser « parasiter » par des images si impressionnantes qu’elles risquaient de me saper le moral, de me faire penser : « Celle-là, je n’y arriverai pas. »

Y avait-il du déni dans ce choix ? Sans doute un peu. Mais des études ont montré que le déni n’est pas en soi, ni toujours, une mauvaise défense, surtout face à des pronostics ou à des statistiques sérieusement défavorables. En réalité, il existe deux types de déni. Le premier concerne les personnes si effrayées par la maladie qu’elles préfèrent s’aveugler, quitte à ne pas soigner. Ce déni est extrêmement dangereux. Le second est bien connu de tous ceux qui prennent au contraire soin de leur santé et qui suivent les prescriptions de leur médecin. Ceux-là savent bien qu’un état mental optimiste aide à vivre – sinon directement à guérir. Toute ma réflexion me conduit à penser que ce qui « aide à vivre » aide en fait la puissance de vie inhérente à tout organisme vivant. Et, inversement, tout ce qui ronge l’envie de vivre diminue nos capacités de guérison.
Malgré tout, un œdème, c’était plus rassurant. Bien sûr, une petite voix intérieure me soufflait : « Trop beau pour être vrai. » En attendant l’avis du radiologue, j’ai décidé de me rendre au Mans, où je devais prendre la parole devant deux cents journalistes venus assister à une conférence internationale sur le thème de la lutte contre la fatigue. Vu mon propre état d’épuisement, ça ne manquait pas de sel, mais je ne voulais pas me désister à la dernière minute.

La veille de mon intervention, dans ma chambre d’hôtel, je me suis écroulé en allant vers la salle de bains et j’ai dû me traîner jusqu’au lit. Au matin, j’allais mieux. En sortant du taxi, je suis tombé de nouveau. Difficulté supplémentaire, mes yeux étaient affectés d’un strabisme assez visible. J’ai un moment envisagé de faire ma conférence affublé de lunettes de soleil. Finalement, j’ai préféré donner le change en balayant largement du regard l’auditoire de droite à gauche durant toute la durée de mon speech. Personne n’a semblé remarquer que mes yeux partaient dans tous les sens.
Le lendemain, je devais rejoindre Cologne pour un rendez-vous de travail fixé de longue date. Comme je flageolais toujours autant, mon frère Emile a tenu à m’accompagner en train. En sortant de la gare, mes jambes se sont encore dérobées. Emile insistait pour m’emmener aux urgences. Je me suis souvenu des excellents neurochirurgiens que j’avais rencontrés quelques mois plus tôt à l’hôpital universitaire de Cologne, lors d’une formation de trois jours que j’avais donnée sur les thèmes d’Anticancer. Leur ouverture d’esprit, leurs approches ultrapointues m’avaient fortement impressionné. Nous avons appelé une neurochirurgienne avec laquelle j’avais sympathisé. Quand je lui ai décrit mon état et le résultat du scanner, sa réaction a été on ne peut plus claire : « Prenez un taxi, m’a-t-elle dit. Venez tout de suite ! » Ce n’était pas vraiment rassurant, mais en même temps je me suis senti fermement pris en main. On m’a fait passer en urgence une IRM. Cette fois le diagnostic était catégorique : ce n’était pas un œdème, c’était une rechute.
C’était même « la » rechute. La grosse, la méchante, la quasi-finale. « The Big One », comme disent les Californiens pour désigner ce terrible séisme qui se produira un jour sur la côte Ouest. Je savais que ça arriverait un jour. Je connaissais les pronostics de mon cancer. Tôt ou tard, ça allait revenir. Je pouvais retarder l’échéance, je pouvais gagner des années de répit. Je ne pouvais faire que cette tumeur disparaisse à jamais. Nous y étions. Le danger que je redoutais depuis longtemps s’était matérialisé...


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