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PUBLIÉ LE 23/12/2010
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Dépasser les siècles de polémique entre science et foi

Quand la religion se mêle de science, ou la science de religion, le ton monte. Dialogue et modération deviennent bien vite impossibles. Essayant de remettre chacune à sa place, Jacques Boucrot, scientifique et chrétien, propose une clarification des points de vue. Il rappelle aussi que les polémiques masquent un enjeu au poids fondamental : Quel sens chacun d’entre nous donne-t-il à son existence ?

Les relations entre Science et Foi n’ont jamais été simples, et les conflits parfois sérieux entre l’Eglise catholique et les scientifiques sont aussi anciens que le développement des sciences modernes à partir du 16ème siècle. Au cours des dernières décennies, un certain progrès a été accompli, en insistant sur la complémentarité entre la démarche scientifique d’une part, philosophique ou religieuse d’autre part, et la nécessité de cesser tout empiètement d’un domaine sur l’autre, ce qui avait constitué la source historique de la plupart des conflits.
Mais en ce début de 21ème siècle, les querelles se rouvrent...

En avril 2006, par exemple, les magazines La Recherche et l’Observateur titraient : « Dieu contre Darwin ». En effet, il se trouve encore des chrétiens pour s’en tenir strictement à une lecture fondamentaliste de la Bible, qui fournirait une description complète et non discutable de la naissance de l’Univers et de l’apparition des êtres vivants sur Terre. Ils condamnent en conséquence tous les progrès scientifiques réalisés depuis des siècles. Symétriquement, il se trouve encore des scientifiques ou des philosophes qui pensent qu’une théorie scientifique est « vraie », purement et simplement, et par conséquent ne peut être ni discutée ni même relativisée, l’utilisant pour prétendre démontrer la non-existence de Dieu et pour ridiculiser toute forme de pensée religieuse ou même métaphysique.

L’ennui, c’est que ces extrémistes font largement entendre leur voix dans certains médias toujours avides de sensationnel, et c’est trop souvent leur opinion que retient un public qui se trouve ainsi désinformé : aux Etats-Unis, ce sont les évangéliques créationnistes ; en Europe et particulièrement en France c’est plutôt le retour d’un athéisme agressif et antichrétien (décrit par exemple dans le livre de René Rémond : Le nouvel antichristianisme, éd. Desclée de Brouwer, Nov. 2005).

Les pages qui suivent voudraient être une réflexion proposée par un scientifique chrétien, dans l’état d’esprit suggéré par le paléontologue américain agnostique Stephen J. Gould, qui parlait de « séparation des magistères » à propos des domaines religieux ou métaphysique d’une part, et scientifique d’autre part. Pour lui, la Science a sa démarche rigoureuse de découverte des lois du monde, mais elle n’a pas à dicter ni la foi ni l’athéisme, ni l’éthique. La foi - ou la métaphysique - n’a pas à interférer dans la démarche scientifique mais a son mot à dire dans le domaine de l’éthique et du sens de la vie.

Successivement l’attention se portera sur le créationnisme chrétien qui voudrait tout puiser dans la Bible seule, puis sur la position de certains scientifiques qui suppriment Dieu pour le remplacer par le hasard, et enfin sur le mouvement du « Dessein Intelligent » proposé par certains scientifiques chrétiens qui voudraient faire reconnaître dans l’évolution du cosmos et des êtres vivants la trace d’une intelligence transcendante.


Bible contre Science : l’attaque créationniste


Pendant très longtemps l’Eglise catholique et beaucoup d’Eglises protestantes ont soutenu une lecture littérale des Ecritures, en particulier celle du livre de la Genèse, considéré comme une histoire authentique et non discutable de la création et du développement du monde et des êtres vivants. Du même coup, toute découverte scientifique en contradiction avec cette lecture fut condamnée comme « diabolique ».

Ce n’est qu’au cours du 20ème siècle, avec le développement de la critique textuelle des Ecritures et la compréhension du contexte historique dans lequel elles ont été élaborées, que ces condamnations ont pris fin au profit d’une séparation entre les registres de la science et de la foi. Il en est résulté l’apaisement salutaire de conflits qui étaient basés essentiellement sur des contresens ou sur des incompréhensions réciproques entre religieux et scientifiques. Malheureusement, il subsiste dans le christianisme tout un courant qui refuse cette séparation et qui tient avec virulence un discours anti-scientifique : c’est le créationnisme.

Le mouvement créationniste contemporain est en très grande partie un phénomène américain, mais qui commence à déborder au Canada et en Europe. Il existe depuis longtemps aux Etats-Unis dans certains milieux protestants évangéliques, mais il a pris une vigueur considérable depuis le début du mandat du président George W. Bush. Dans sa forme la plus radicale, ce mouvement préconise une lecture littérale de la Bible dont le moindre verset doit être considéré comme une vérité suprême et intangible. Pour les créationnistes « purs et durs », la seule vérité admissible est celle de la Genèse qui dit que le monde a été créé en six jours par Dieu il y a un peu moins de 7000 ans. Donc l’Evolution est une illusion, la paléontologie une erreur, la cosmologie scientifique une invention diabolique et plus généralement la science est l’œuvre de Satan…

Les créationnistes américains ont obtenu des « succès » significatifs dans plusieurs Etats américains, par exemple en Alabama, dans l’Arkansas, le Kansas (où depuis 1999 toute allusion à la théorie de l’Evolution a été supprimée des manuels scolaires !). Beaucoup de scientifiques, chrétiens ou non, se battent avec énergie contre ce sectarisme aberrant et intolérant. Il est intéressant de noter l’apparition récente d’un courant créationniste musulman, qui s’est illustré en février 2007 par l’envoi aux différents organismes d’enseignement d’Europe occidentale d’un ouvrage luxueux et très virulent, utilisant paradoxalement beaucoup de matériel et d’opinions empruntées aux créationnistes évangéliques les plus durs des USA.

Il est inutile de perdre du temps à discuter de la valeur scientifique des arguments des créationnistes chrétiens ou musulmans : elle est rigoureusement nulle et va totalement à l’encontre aussi bien de toute la compréhension scientifique du monde qui nous entoure, telle qu’elle s’est constituée depuis cinq siècles, que de la compréhension moderne des textes bibliques. Malheureusement il faut remarquer que le créationnisme est souvent mis en exergue par certains activistes athées ou matérialistes, qui font volontairement l’amalgame entre créationnistes et chrétiens, voire même croyants de toute religion, afin de discréditer toute pensée religieuse taxée sans distinction d’obscurantisme.

Depuis plus d’un siècle archéologues, linguistes et exégètes ont fait beaucoup de découvertes sur l’histoire des textes bibliques. Le numéro spécial de Mars-Avril 2006 de la revue Le Monde de la Bible en fait une synthèse remarquable. En ce qui concerne l’écriture de la Genèse, la plupart des historiens disent que le texte que nous connaissons n’a pas été fixé avant la fin du 7ème siècle avant Jésus-Christ, probablement sous le règne (attesté par des sources historiques indépendantes de la Bible) de Josias, roi de Juda (-640, -609). Ceci n’exclut nullement des éléments historiques et des traditions orales ou écrites beaucoup plus anciennes, reprises et compilées pour donner le texte actuel. D’autres historiens repoussent la rédaction finale de la Genèse postérieurement à l’Exil à Babylone (-587, -538), en raison notamment des nombreux emprunts que l’on y trouve à la mythologie ou à l’histoire babylonienne : le jardin d’Eden entouré par le Tigre et l’Euphrate, le Déluge, la tour de Babel, etc. Les manuscrits de Qumran indiquent que le texte hébreu de la Genèse était tel que nous le connaissons vers -150.

De nombreux travaux ont montré, dès 1880, qu’on retrouvait dans différents chapitres de la Genèse et dans d’autres livres de l’Ancien Testament l’adaptation de traditions communément répandues chez les peuples du Moyen-Orient antique. Ces traditions peuvent être bien antérieures au peuple hébreu, certaines remontant au début du 3ème millénaire avant Jésus-Christ : par exemple les récits sumériens du Déluge, ou le récit sumérien du 23ème siècle avant Jésus-Christ du roi Sargon 1er nouveau-né, abandonné dans une corbeille livrée aux eaux de l’Euphrate, et sauvé par une princesse. Il est donc bien plus important de lire la Genèse en essayant de comprendre ce que, par des récits symboliques, le rédacteur veut dire sur Dieu et sur la foi, que de prendre à la lettre chaque verset comme s’il avait été dicté par Dieu en personne pour faire une relation historique des commencements du monde et de l’aube de l’humanité.

Dans le christianisme, les textes bibliques ont une importance primordiale, en particulier le Nouveau Testament, puisque la Révélation s’est transmise par le témoignage écrit des premières communautés chrétiennes. Celles-ci ont choisi de conserver les Ecritures hébraïques, l’Ancien Testament, parce que la foi chrétienne est dans la continuité de l’Alliance avec le peuple Juif, dont Jésus et les Apôtres faisaient partie. Mais le véritable centre de la foi chrétienne, c’est l’Incarnation, c’est la foi en Jésus ressuscité que l’Esprit Saint suscite dans le cœur des croyants. Il y a donc certes un profond respect pour des textes considérés comme inspirés, mais il n’y a pas dévotion à un texte qui serait considéré comme sacré. Il y a là une grande différence avec le Judaïsme et l’Islam.

La sacralisation du texte biblique est donc une attitude fondamentalement non chrétienne, et une erreur théologique sur le sens de ce texte. Elle a malheureusement été la règle pendant des siècles dans l’Eglise catholique romaine, qui en outre a longtemps interdit toute traduction de la Bible en langue « vulgaire », ainsi que toute exégèse. Cela fait tout juste 100 ans qu’une réelle exégèse catholique existe ! Il ne faut donc pas s’étonner outre mesure que certains chrétiens contemporains gardent une attitude fondamentaliste et considèrent que tout doit être strictement pris au pied de la lettre dans la Bible, comme si le texte entier avait été dicté par Dieu en personne.

Quelle est la position actuelle de l’Eglise Catholique sur la Genèse et plus largement sur l’Evolution ?

évolution Dans un livre intitulé A l’image de Dieu, homme et femme (Cerf, 1980) le pape Jean-Paul II écrivait : « La Genèse a indéniablement le caractère d’un mythe fondateur ». Il faut prendre ici le mot mythe au sens « noble » que lui a donné l’historien des religions, Mircea Eliade dans les années 1960 : il s’agit d’un récit symbolique utilisant les représentations mentales accessibles à une époque donnée aux membres d’un peuple donné, pour expliciter ses origines et leur donner une signification. Concernant l’Evolution, en octobre 1996 Jean-Paul II prenait officiellement position sans ambiguïté dans un discours à l’Académie Pontificale des Sciences : « Les nouvelles connaissances conduisent à reconnaître dans les théories de l’Evolution plus qu’une hypothèse. […] Il en existe des lectures matérialistes et réductionnistes, et des lectures spiritualistes ; le jugement est ici de la compétence de la philosophie, et au-delà de la théologie ».

Ces positions très claires ont été chaleureusement accueillies dans la communauté scientifique comme mettant un terme à des siècles de querelles inutiles : la science, de par sa nature même, explore le « comment » des phénomènes ; la philosophie ou les religions réfléchissent au « pourquoi » ; tout empiètement d’un domaine dans l’autre aboutit inévitablement à des abus, des querelles ou des malentendus.

Pour conclure sur ce point, on voit donc que, pour un chrétien, donner un caractère de référence absolue à la lecture strictement littérale de la Genèse ou de tout autre texte biblique est aussi injustifiable sur le plan historique et théologique qu’il est injustifiable de dénigrer la Science et l’Evolution des êtres vivants. Le créationnisme est un retour en arrière inacceptable vers des positions négationnistes qui ne tiennent aucun compte des découvertes scientifiques, et vers une conception du texte biblique qui ignore toute la réflexion des Eglises chrétiennes sur la signification et la nature des Ecritures.



Le point de vue de certains scientifiques : le hasard seul


Depuis 1970 et le livre de Jacques Monod Le Hasard et la Nécessité, le grand public français a enregistré la position de nombre de scientifiques (il s’agit très majoritairement de biologistes) pour lesquels c’est le hasard seul qui régit l’évolution du monde. Il en résulte d’innombrables controverses, y compris parmi les scientifiques eux-mêmes, ce que les créationnistes ne manquent pas d’exploiter en insistant sur l’absence d’unanimité des scientifiques.

Mais avant de discuter du hasard, il paraît important de rappeler quelques notions concernant l’activité scientifique et l’abus que l’on peut faire du mot scientifique, notions qui ne sont que rarement abordées par les médias. On ne peut qualifier valablement de scientifique que ce qui est vérifiable expérimentalement en tout temps et en tout lieu, et qui donne lieu à l’élaboration d’une théorie réfutable au sens de Karl Popper (mathématicien du 20ème siècle, spécialiste de la logique), c’est-à-dire une théorie dont l’inexactitude peut être démontrée par une expérience reproductible.

Ceci donne toute sa force rigoureuse à la démarche scientifique, mais en trace aussi immédiatement le domaine, et donc les limites : tout ce qui n’entre pas dans le cadre d’une vérification expérimentale universelle ne peut pas être qualifié de scientifique. Le domaine de la science est donc parfaitement circonscrit : à l’intérieur, elle est opérationnelle, efficace et rigoureuse ; à l’extérieur elle n’a rien à dire. Ce domaine de la science peut très bien varier au cours du temps et s’enrichir ; mais il n’en demeure pas moins des pans entiers de l’activité et des aspects fondamentaux de la pensée humaine qui par leur nature même ne ressortent pas du domaine scientifique ; citons entre autres tout ce qui ressort de l’art, de la morale, de la métaphysique, du religieux. En particulier dès qu’il est question de signification (par exemple les notions de bien et de mal, d’intention, de beauté, de morale) il est exclu de prétendre tester scientifiquement de telles notions.

De même, il est absurde de considérer une théorie scientifique, quelle qu’elle soit, de manière absolue et définitive : toute théorie scientifique est une modélisation provisoire du réel appelée à évoluer, à être modifiée, améliorée, dépassée, remplacée un jour par une autre ; que l’on pense par exemple à la gravitation de Newton absorbée et complétée par la Relativité Générale d’Einstein. Seuls ceux qui ne prennent pas au sérieux la science, ou qui ignorent ce qu’elle est, peuvent prétendre que tout est scientifique, et que la science peut tout expliquer.

Pour en revenir au hasard, il convient tout d’abord de définir ce que les scientifiques entendent par là. Ce mot est particulièrement piégé car il recouvre des concepts très différents qui sont souvent mélangés, ce qui aboutit à bien des confusions. Il s’oppose à la notion de déterminisme qui a dominé la pensée scientifique jusqu’au début du 20ème siècle.

- Il y a le fortuit. C’est la rencontre de deux séries de causes indépendantes, définition classique du hasard au sens d’Aristote. Ce qui est fortuit ne s’explique pas, c’est une « défaite de la raison » qui ne peut le prévoir : c’est l’exemple du pot de fleurs qui est décroché par un coup de vent et qui tombe sur la tête d’un passant. C’est l’imprévisible et l’imprévu dans le champ du futur, et le reflet de notre ignorance ; c’est en fait l’acception la plus répandue du mot hasard.

- Pour les scientifiques il y a l’aléatoire. Depuis Pascal au 17ème siècle, on a mathématisé le hasard et construit la science des probabilités et des statistiques. Les scientifiques préfèrent ne pas parler de hasard, mais de phénomènes aléatoires dont on peut calculer la probabilité. Un exemple typique concerne le jeu de dés : on ne peut pas savoir à l’avance avec certitude si une face choisie au préalable apparaîtra lorsqu’on lance le dé une fois, mais on peut calculer la probabilité qu’elle apparaisse lorsqu’on joue un grand nombre de fois : un sixième. La physique quantique, qui rend compte des propriétés des particules élémentaires, est intrinsèquement aléatoire. Dans le monde de l’infiniment petit, la notion de certitude n’a aucun sens. Tout ce que l’on sait faire, c’est calculer la probabilité du résultat de certaines mesures, ainsi que l’incertitude sur ce résultat. On est très loin du déterminisme ; toutefois pour un phénomène aléatoire, en général les valeurs moyennes et écarts-type de certaines grandeurs peuvent être prédites et mesurées, dans la limite de la précision des expériences.

Remarque très importante au passage : un événement fortuit ou unique échappe à toute détermination scientifique de sa probabilité : par définition, la science, en tant que recherche objective et expérimentale des lois du réel, ne peut faire des prédictions de mesures vérifiables que sur des phénomènes reproductibles, et en aucun cas sur des événements uniques.

- Il faut enfin distinguer ces notions de celle de chaos : il s’agit de phénomènes régis par des lois déterministes mais complexes (« non-linéaires »), et dont le comportement peut devenir imprévisible à long terme ; un exemple typique qui nous concerne tous les jours est la météorologie. Pour que de tels phénomènes soient déterministes au sens usuel du terme, il faudrait connaître avec une précision infinie tous leurs paramètres à un instant donné, ce qui est impossible ; mais dans leur essence ces phénomènes ne sont pas aléatoires.

Passons maintenant à deux domaines scientifiques très importants dans lesquels le rôle de l’aléatoire est bien reconnu, et essayons d’examiner les problèmes qui en découlent.


Le hasard dans l’Evolution des êtres vivants


Le rôle du hasard dans l’Evolution des êtres vivants est historiquement un « cheval de bataille » de certains scientifiques ou penseurs qui prétendent en déduire l’inexistence de toute transcendance. Le sujet est donc fort sensible d’autant plus que dans ces querelles sur l’Evolution on constate une confusion, souvent entretenue à dessein, entre quatre niveaux différents.

Premier niveau : un fait d’observation. Depuis Lamarck au 18ème siècle, et Darwin après lui, la communauté scientifique constate que les êtres vivants ont évolué et évoluent encore. La masse gigantesque de faits expérimentaux disponibles grâce à la paléontologie fournit une évidence pour une telle évolution : les êtres qui vivent actuellement ne sont plus les mêmes qu’il y a par exemple 500 millions d’années. Il y a un consensus scientifique presque unanime sur ce sujet. Les datations obtenues par les méthodes physiques utilisées par la paléontologie se sont sans cesse affinées, en grande partie grâce aux progrès de la physique nucléaire qui permettent de remonter à plusieurs milliards d’années. Ces datations ont bien sûr une incertitude qui est liée aux méthodes employées, et à l’échantillon utilisé. Cette incertitude est inhérente à toute mesure scientifique (Richard Feynman, prix Nobel de Physique 1965, disait : « Il n’y a pas de science sans incertitude ») et ne met absolument pas en cause la validité des datations comme le soutiennent les créationnistes.

Deuxième niveau : l’explication globale. Pour Darwin (L’Origine des Espèces, 1859) c’est la pression de sélection effectuée sur les générations successives par le milieu dans lesquels ils vivent qui est le moteur de l’Evolution des êtres vivants : graduellement, au cours du temps, seuls les êtres les plus adaptés survivent et se reproduisent, et ce qui est valable pour les individus l’est aussi pour les espèces, qui se remplacent progressivement. Mais Darwin n’avait aucune idée des modalités biologiques intimes permettant la réalisation concrète de cette sélection.

Troisième niveau : les mécanismes biochimiques de l’Evolution. La découverte en 1866 des lois de la génétique par Gregor Mendel, un moine catholique, puis celle de l’ADN et de ses propriétés dans la deuxième moitié du 20ème siècle ont apporté une base biologique puis biochimique à l’évolution darwinienne, devenue « théorie synthétique de l’Evolution ». Ce sont les mutations aléatoires de l’ADN qui sont les supports de l’Evolution. Les êtres nés avec des mutations adaptées à un changement d’environnement subsistent, les autres disparaissent plus ou moins vite. Les mutations de l’ADN expliquent aussi l’apparition de nouvelles espèces à partir d’espèces parentes qui finissent par disparaître.

Jusqu’à ce niveau, et même s’il existe des variantes (ex : la théorie des « équilibres ponctués » popularisée dans les années 1990 par le paléontologue américain Stephen J. Gould) il y a quasi-unanimité de la communauté scientifique sur les acquis majeurs décrits ci-dessus, en particulier sur le rôle primordial du hasard, au sens scientifique de phénomènes aléatoires, dans l’Evolution. Par contre les choses sont radicalement différentes pour le niveau suivant, qui ne ressort plus de la Science.

Quatrième niveau : les interprétations idéologiques que l’on peut être amené à faire à partir des trois niveaux précédents. La plus médiatisée est certainement l’interprétation matérialiste athée popularisée par Jacques Monod en 1970 : puisque les mutations de l’ADN sont aléatoires, il n’existe ni un « moteur » ni une quelconque « direction » à l’évolution des êtres vivants. Donc il ne faut pas chercher le moindre sens à la vie : ni direction, ni signification ; et de là on conclut à la négation de toute transcendance. Mais il faut bien voir que l’affirmation d’une absence de sens à la vie (tout comme l’affirmation contraire, d’ailleurs !) n’est pas testable scientifiquement, et qu’en affirmant cela on quitte le domaine de la science et on entre dans celui de l’idéologie.

Or trop souvent les zélateurs du scientisme matérialiste athée, par exemple le biologiste australien Richard Dawkins (Pour en finir avec Dieu, Robert Laffont, mars 2008) présentent les quatre niveaux détaillés ci-dessus comme un bloc monolithique scientifiquement non discutable, et utilisent l’ensemble avec arrogance pour prétendre éliminer toute notion de divinité ou de transcendance. Il faut insister sur le fait qu’il s’agit d’un contresens complet sur la nature de la Science et sur la compréhension de la méthode scientifique, qui passe obligatoirement par un protocole expérimental valide testable en tout temps et en tout lieu ! Ne pas être capable de discerner ce qui est scientifique et ce qui ne l’est pas est, à notre avis, aussi grave et inacceptable que le négationnisme antiscientifique des créationnistes.

Sur le plan strictement scientifique, que peut-on penser de l’état actuel des connaissances relatives à l’Evolution des êtres vivants ? La théorie synthétique de l’Evolution, qui fait donc l’objet d’un très large consensus chez les biologistes, ne peut pas actuellement s’exprimer sous forme mathématique ; elle ne se déduit pas non plus de manière rationnelle de principes fondamentaux issus par exemple de la Chimie ou de la Physique. Elle n’est pas prédictive, en raison du caractère aléatoire des mutations génétiques : on est absolument incapable de prédire quand une espèce actuellement prospère disparaîtra naturellement, et par quoi et comment elle sera remplacée. Elle n’a donc pas du tout un statut scientifique comparable aux deux grandes théories de la Physique que sont la Mécanique Quantique ou la Relativité Générale ; plutôt que de théorie il vaudrait mieux parler de paradigme ou de modèle, comme on le fait d’ailleurs dans d’autres domaines de la science et sans que ces termes ne soient nullement péjoratifs.

Il y a plus ennuyeux : c’est ce que faisait remarquer François Jacob, prix Nobel de médecine 1965, lorsqu’il écrivait (dans La logique du Vivant, Gallimard, 1970, p21) : « La théorie de l’Evolution a le plus grave des défauts : comme elle se fonde sur l’histoire, elle ne se prête pas à une vérification directe ». La théorie de l’Evolution n’est donc pas réfutable au sens de Karl Popper (ce dernier n’en avait d’ailleurs pas une haute opinion et écrivait : « Dire qu’une espèce est adaptée à son environnement est presque une tautologie »). Il semble fort souhaitable qu’un futur Einstein de la biologie vienne un jour donner un fondement scientifiquement plus solide à la compréhension profonde de l’Evolution des êtres vivants.

Ce statut de la théorie de l’Evolution rend étonnante l’attitude de certains biologistes, qui en font un véritable « Credo » défendu farouchement d’une manière quasi fanatique contre toute critique, même émanant de confrères scientifiques. Ils se font défenseurs et au besoin inquisiteurs de l’orthodoxie darwinienne, avec un zèle quasi religieux, oubliant le caractère nécessairement provisoire de toute théorie scientifique. Aucun physicien ne songerait à défendre de la sorte la Relativité Générale ou la Mécanique Quantique, dont les fondements théoriques sont pourtant autrement solides, l’expression mathématique très élaborée, et le caractère prédictif amplement vérifié ! Et il est encore plus paradoxal et extravagant de voir ces mêmes zélateurs utiliser la théorie de l’Evolution pour la propagande de leur athéisme militant.

En résumé sur ce point, la théorie synthétique de l’Evolution est un acquis majeur de la science contemporaine, mais pour le moment elle est loin d’avoir un statut scientifique comparable aux grandes théories physiques. Mais ceci est normal, étant donné la complexité du vivant et le caractère aléatoire des processus évolutifs, et parfaitement conforme à ce qui se passe dans d’autres domaines de la science. Il est absurde d’utiliser ces limites actuelles pour contester en bloc la démarche scientifique autour de l’Evolution - et surtout les faits expérimentaux comme le font les créationnistes. Mais il est tout aussi absurde de conclure, comme le font certains biologistes ou philosophes contemporains, qu’adhérer à l’Evolution implique de se rallier à une philosophie athée et que l’Evolution est la preuve de la non-existence de Dieu : c’est mélanger science et idéologie, dans un amalgame qui ressort d’un terrorisme intellectuel prenant en outre la Science en otage ! Fort heureusement tous ne partagent pas ce point de vue extrémiste ; citons la réflexion salutaire de Claude Allègre, scientifique connu pour son athéisme radical : « La science ne peut prouver ni l’existence ni l’inexistence de Dieu » (Dieu face à la science, Fayard 1997, p. 301). Un scientifique croyant peut parfaitement souscrire à cette affirmation de la neutralité de la science par rapport à Dieu.


Le hasard dans l’évolution de l’Univers


Les problèmes liés au hasard dans l’évolution de l’Univers sont moins médiatisés que pour l’Evolution des êtres vivants et probablement moins connus du public ; il faut dire que les astrophysiciens n’en font pas une propagande au service d’une idéologie.

Concernant l’histoire de l’Univers dans son ensemble, depuis une vingtaine d’années le consensus des scientifiques porte sur ce qu’on appelle improprement le modèle du « Big Bang ». Ce modèle, dont la version initiale date de 1924 par l’abbé belge Georges Lemaître, est maintenant vérifié par un ensemble impressionnant d’observations expérimentales réalisées depuis les années 1930. Il postule l’apparition concomitante des lois de la physique, du temps, de l’espace, et de toute l’énergiematière constituant l’Univers, à un moment bien précis dans le passé (évalué actuellement à 13,7 milliards d’années, avec une incertitude d’environ 200 millions d’années). Ensuite l’Univers, initialement extraordinairement chaud, dense et homogène, évolue par une expansion accompagnée d’un refroidissement et de la complexification de son contenu : apparition de diverses catégories d’étoiles, qui se groupent en galaxies ; apparition progressive de tous les éléments chimiques autres que l’hydrogène et l’hélium.

Toutes ces évolutions et toutes les structures apparues depuis l’instant initial sont comprises comme conséquences de mécanismes aléatoires faisant intervenir seulement quatre lois fondamentales qui régissent tous les phénomènes physiques connus à ce jour : la gravitation, l’électromagnétisme (auquel sont liées la chimie et la biochimie), l’interaction forte (qui assure la cohésion des noyaux des atomes donc la stabilité de la matière) et l’interaction faible (qui est à l’origine de la fusion thermonucléaire dans les étoiles).

D’un point de vue strictement scientifique, on peut faire (entre autres !) les remarques suivantes : L’ « instant initial » de l’Univers et ses propriétés échappent à toute tentative de compréhension scientifique : les lois actuellement connues de la Physique ne s’y appliquent pas, cela n’a pas de sens de parler de temps « avant » l’instant initial. Celui-ci ne peut donc ressortir d’aucun hasard ni d’aucune causalité au sens habituel de ces termes. De toutes manières, il échappera toujours à toute expérimentation scientifique directe pour deux raisons : il a été unique, et il faudrait toute l’énergie disponible dans l’Univers pour tenter de le reproduire expérimentalement. Il restera donc à jamais du domaine de la spéculation. On ne pourra malheureusement pas éviter de continuer à lire à propos de cet instant initial de « belles histoires » non scientifiques, au gré des idéologies personnelles ou des théories invérifiables de leurs auteurs.

Trois niveaux successifs d’interrogations fondamentales se posent à propos de l’apparition de l’Univers :

- Aucun raisonnement scientifique ni aucune expérimentation ne permettent de comprendre pourquoi les quatre lois fondamentales de la physique sont ce qu’elles sont avec leur forme mathématique précise, extrêmement complexe, parmi une infinité de formes mathématiques possibles pour chacune de ces quatre lois. Il faut bien remarquer que cette infinité de possibles sur chacune des 4 lois fondamentales exclut tout raisonnement en termes de hasard ou de sélection : cela n’a tout simplement aucun sens, avec des probabilités rigoureusement nulles.

- Une fois que la forme mathématique de chacune de ces lois est connue, il se trouve qu’elles contiennent des coefficients et des constantes (plusieurs dizaines) dont la valeur numérique ne peut pas être prédite et doit être mesurée expérimentalement. Nous vivons dans un Univers existant depuis suffisamment longtemps pour que la vie ait pu s’y développer et perdurer (nous sommes vivants pour en témoigner !). Or cette seule constatation de durée et de stabilité impose des contraintes très sévères sur les valeurs numériques de cet ensemble de constantes, correspondant à une probabilité incroyablement faible parmi toutes les combinaisons de valeurs possibles pour ces constantes.

- Une fois connues les formes mathématiques des quatre lois et les valeurs précises de leurs constantes, il faut en plus un réglage, lui aussi incroyablement précis, des « conditions initiales » dans lesquelles se sont trouvées matière et énergie dans les tous premiers instants, pour expliquer les propriétés constatées actuellement pour l’Univers.

N’acceptant pas ces limitations, des astrophysiciens positivistes ont imaginé que l’Univers soit pris au hasard parmi une infinité d’autres, qui seraient soumis à d’autres lois de la physique. Mais alors par définition on ne pourra jamais entrer en contact avec de tels univers pour y effectuer des mesures, cette hypothèse n’est donc pas testable scientifiquement et ressort de la métaphysique ou de la science-fiction. D’autre part dans cette hypothèse la probabilité d’existence de notre Univers serait rigoureusement nulle (un divisé par l’infini), ce qui est absurde… Ce point concernant les lois fondamentales est certainement un de ceux où les limitations intrinsèques de la science apparaissent le plus clairement comme incontournables ; or il est pratiquement toujours ignoré des vulgarisations scientifiques…

- Même si un jour on trouve, ce sur quoi travaillent nombre de physiciens, une façon d’unifier en une seule description mathématique les quatre lois fondamentales connues actuellement, cela ne résoudra en rien le problème de l’origine et de la forme mathématique de cette loi unifiée. Et cela ne résoudra pas non plus la grande question de comprendre pourquoi les mathématiques, création de l’esprit humain, se trouvent si bien adaptées à la compréhension des phénomènes se produisant dans l’Univers – lequel ne se « soucie » évidemment pas d’être compréhensible par un être pensant car ni la vie, ni l’existence d’êtres vivants et pensants ne lui sont en rien nécessaires. L’évolution vers des structures de plus en plus complexes amenant à des êtres vivants puis pensants est-elle une conséquence inéluctable des lois de la physique ? Nul ne peut répondre à cette question actuellement. C’était déjà une des grandes questions posées par Einstein il y a plus de 50 ans : « Ce qui est incompréhensible, c’est que l’Univers soit compréhensible ». Plus que jamais, malgré l’énorme masse de connaissances acquises, la science est incapable de répondre à la question de Leibniz il y a 3 siècles : « Pourquoi y a t-il quelque chose plutôt que rien » ? On retrouve à ce propos la distinction fondamentale entre science, qui tente d’expliciter le « comment » des phénomènes, et la métaphysique ou les religions, qui essaient de cerner le « pourquoi ». Dans le domaine de la cosmologie aussi on voit que les connaissances scientifiques sont loin d’être ni complètes ni satisfaisantes. Le rôle du hasard (en tant que concernant des phénomènes aléatoires) est bien présent dans l’évolution de l’Univers. Mais il ne peut aboutir à cette évolution que grâce à l’existence du temps, de l’espace, de l’énergie, de la matière, et des quatre forces fondamentales précédemment citées, dont l’origine reste incompréhensible. Le hasard seul est donc incapable d’expliquer les points les plus fondamentaux concernant l’Univers, en particulier ceux qui rejoignent les grands problèmes métaphysiques que les hommes se posent depuis toujours. Les découvertes révolutionnaires du 20ème siècle en physique quantique et en cosmologie provoquent encore plus d’étonnement et de questions qu’elles ont résolu de problèmes. Et les questions qui en découlent sont bien plus fondamentales que pour l’Evolution des êtres vivants, puisqu’elles concernent l’ensemble de l’Univers et les lois qui le régissent. Mais là encore, il est complètement absurde d’utiliser cette imperfection des connaissances scientifiques pour tout rejeter en bloc, comme le font les créationnistes.

Dessein intelligent La Science est par nature en perpétuelle évolution et remise en question, et ne doit jamais être considérée comme figée ni achevée. Mais symétriquement, elle se doit de rester modeste face à ses découvertes, surtout dans le domaine infiniment complexe de la biologie, et ne pas ignorer les limitations intrinsèques qui proviennent de sa nature propre et de sa méthodologie. C’est pourquoi prétendre avoir tout compris et vouloir tout expliquer par le hasard seul, c’est se boucher les yeux dogmatiquement face à notre réelle ignorance concernant les « grands problèmes ». Seules des personnes n’ayant jamais fait de recherche scientifique, ou des scientifiques aveuglés par leur dogmatisme idéologique, peuvent imaginer que la science peut tout résoudre. Oui, l’aléatoire a sa part, indéniable et importante, dans l’évolution de l’Univers et plus encore dans celle des êtres vivants. Non, remplacer le mot « Dieu » par le mot « Hasard » ne résout strictement aucune des grandes interrogations sur l’Univers ou sur le sens de la vie, et ne fait que mettre en exergue l’utilisation d’un mot qui satisfait l’orgueil humain en ayant la prétention d’évacuer la question de Dieu ou de toute transcendance. C’est une idéologie parmi d’autres, sans plus.

C’est là qu’on est en droit de dire qu’en écrivant ce qu’on lit dans Le Hasard et la Nécessité, Jacques Monod a commis une grave erreur. Aux yeux d’un public non averti, sa prise de position matérialiste athée (qu’il lui est tout à fait légitime d’avoir) est passée pour une démonstration scientifique alors qu’elle est idéologique et indémontrable. Cette regrettable confusion des genres a malheureusement amplement prospéré depuis lors. Par contre on ne peut qu’apprécier le questionnement d’Hubert Reeves : L’Univers a-t-il un sens ? (L’heure de s’enivrer, Seuil, 1992). Il pose cette question qu’il sait être non scientifique, mais se garde bien d’y répondre, laissant ce soin au lecteur car c’est bien à l’esprit humain et non aux théories ou aux observations scientifiques qu’il revient de donner du sens.


Le point de vue du « Dessein Intelligent »


En partie en réaction contre le créationnisme réducteur et agressif en vigueur actuellement aux Etats-Unis, un certain nombre de scientifiques chrétiens américains (par exemple le biochimiste Michael Behe) développent depuis quelques années la notion d’ « Intelligent Design », notion que rend imparfaitement l’expression française « Dessein Intelligent ». Ils s’appuient sur la « théologie naturelle », apparue au 16ème siècle avec Raymond de Sebond, un ami de Montaigne. Elle est basée sur la possibilité pour l’homme de connaître Dieu d’une part grâce à la Bible, et par la contemplation et la compréhension de l’ordre universel des choses et de la nature d’autre part, ce qui fait donc place à la raison humaine. C’est la théologie à laquelle se réfère par exemple un grand physicien comme Newton : l’ordre et l’harmonie du monde renvoient rationnellement à la reconnaissance d’un principe organisateur et transcendant. C’est une argumentation qui a été reprise par le déisme (référence très générale à un Dieu transcendant : le « Grand Horloger » de Voltaire) ou par le théisme (admettant un Dieu personnel) de la philosophie des Lumières.

Les partisans du « Dessein Intelligent » partent donc de la théologie naturelle en prenant acte des découvertes scientifiques fondamentales, notamment la cosmologie moderne, la Mécanique quantique ou l’Evolution. Ils font remarquer la fabuleuse intelligence qui transparaît dans la cohérence et la complexité des grandes lois de l’Univers, et proposent d’introduire dans ces découvertes la notion de sens, à la fois comme direction et comme signification.

Pour eux, les processus physicochimiques puis biologiques ne suffisent pas à tout expliquer. La naissance de l’Univers échappe par nature à la Science. Son évolution, puis l’apparition et l’évolution de la vie jusqu’à l’homme, font intervenir des phénomènes aléatoires dont les probabilités sont tellement faibles qu’elles ne sont pas scientifiquement pertinentes. Ils proposent donc d’interpréter ces grands événements comme la réalisation d’un « projet divin », mais sans donner à ce mot la signification d’un programme rationnellement déchiffrable ni d’une orientation clairement lisible de l’évolution du cosmos ou du vivant. Simplement, ils se refusent à voir un pur hasard dans la succession des circonstances si hautement improbables qui ont conduit jusqu’à l’homme.

Il y a donc introduction, notamment pour interpréter l’évolution du vivant, d’une idée de finalité et d’orientation vers une réalisation optimale. Cela rejoint la notion d’orthogénèse (principe intérieur de perfectionnement) développée dans les années 1950 par Pierre Teilhard de Chardin. Cela rejoint également la notion de téléonomie (logique de la finalité) introduite par Aristote et développée par exemple par Kant à la fin du 18ème siècle. Mais il faut bien noter qu’il est toujours question d’interprétation, jamais d’évidence ou de preuve : on ne se situe pas dans un registre scientifique.

Une des notions considérées est celle d’émergence, qui désigne ce qui se produit lorsqu’une conjonction d’éléments donne des effets que les éléments antérieurs isolés ne peuvent réaliser (« le tout est plus que la somme des parties »); l’émergence est considérée comme indice d’un guidage interne vers une réalisation optimale, par exemple l’apparition de la conscience chez l’homme. Ce guidage, interprété comme signe de l’action créatrice de Dieu, se ferait au cours du temps, dans le jeu normal des capacités de la nature, donc de l’Evolution, et dans un processus marqué par la contingence : l’avenir n’est pas déterminé, chaque étape n’est qu’une réalisation parmi énormément d’autres possibles. Dans cette optique l’action créatrice de Dieu ne se limiterait donc pas à un seul « instant initial ». Il y a place pour la liberté et l’autonomie des créatures, mais aussi pour le jeu des lois de la nature avec leur part d’aléatoire. Ce concept rejoint donc toute une tradition chrétienne pour laquelle la création est un acte au présent (« Voici, je fais toute chose nouvelle » (Ap 21,5)), et dynamique de mouvement orientée vers un accomplissement.

En quelque sorte dans ce concept du « Dessein Intelligent », Dieu gouvernerait avec sagesse le monde, avec la participation de tous ses éléments, mais ne le commanderait pas (au sens d’imposer une volonté absolue).

Cela n’a donc rien de commun avec le point de vue des créationnistes, qui ignorent tout de cette approche de Dieu. Il est fort dommage qu’en France en particulier cette position soit systématiquement ridiculisée et traitée, sans avoir été sérieusement étudiée, de « sous-marin du créationnisme ».

Il s’agit clairement d’une démarche de croyant, qui ne doit pas être confondue avec une démarche scientifique : comme il a déjà été dit, la notion de finalité qui est centrale dans l’argumentation du « Dessein Intelligent » n’est pas testable scientifiquement. Mais par ailleurs la science ne peut décider ni de l’existence d’une entité supérieure, ni de son inexistence, pas plus que d’une quelconque finalité ni de son absence ; il est donc malhonnête de balayer d’un revers de main les questions de fond posées par le « Dessein Intelligent », qui ne sont nullement triviales.

Par contre ce qui peut gêner un chrétien dans le point de vue du « Dessein Intelligent », c’est de ne pas du tout y trouver ce qui est le plus important et le plus fondamental dans le christianisme. La spécificité du christianisme, c’est qu’à la différence de toutes les autres religions où l’homme va vers la divinité, c’est le Tout Autre qui vient vers les hommes, parmi eux, en la personne de Jésus-Christ.

Et cette nouveauté vraiment révolutionnaire du christianisme ne peut absolument pas se déduire ni d’un raisonnement ni de l’observation de la nature : elle est révélée. Pour la foi chrétienne, la toute-puissance du Tout-Autre, c’est celle et seulement celle de l’Amour porté à son plus haut point. Et c’est justement ce mystère qui pour le chrétien donne à la vie humaine tout son sens, sens que l’on recherche en vain dans l’examen scientifique des propriétés du cosmos qui peuvent pour certains ne conduire qu’à l’absurde.

Au bout du compte, les partisans du « Dessein Intelligent » cherchent une espèce de Grand Architecte amélioré, d’Etre Suprême hors du temps et de l’espace. C’est un projet estimable, qui cherche à mieux comprendre ce que disent les croyants en affirmant un Dieu créateur. Mais cela a peu à voir avec ce que dit le Nouveau Testament. Qu’importe une espèce d’ingénieur cosmique éthéré et inaccessible, par rapport à l’Amour brûlant et gratuit incarné en Jésus-Christ ? C’est une position qui rappelle celle des philosophes des Lumières, des déistes, des théistes, ou de ceux qui ne peuvent concevoir qu’un Dieu totalement transcendant. Ce n’est pas celle de la foi chrétienne en sa nature profonde.


Conclusion


Christ Les controverses entre Science et Foi qui avaient paru s’apaiser quelque peu, notamment avec les prises de position du pape Jean-Paul II, reprennent de la vigueur avec l’offensive des créationnistes chrétiens contre la science d’une part, et de certains penseurs athées voire antichrétiens, d’autre part. Les positions outrancières des uns et des autres ressortent de l’intolérance intégriste, et il ne faut rien attendre de bon de ce genre de fondamentalisme, sûr de lui et fermé à toute discussion.

Les créationnistes extrémistes font un très grand tort au christianisme et aux croyants en général ; ils présentent de la foi une caricature indéfendable par leur lecture littérale de la Bible, et par leur négationnisme vis-à-vis de la Science. C’est une régression absurde qui fournit en fait le meilleur alibi possible aux darwinistes intégristes !

De leur côté, certains scientifiques ou philosophes athées militants ont amplement tort de vouloir kidnapper au profit de leur idéologie la science en général et l’Evolution des êtres vivants en particulier. Ils n’ont visiblement pas compris qu’être athée c’est poser un acte de foi, tout à fait respectable mais parfaitement indémontrable scientifiquement. Et ce n’est pas l’outrance de certains propos ni le mépris affiché envers les croyants qui rendra plus crédible ce genre de position intolérante. La mouvance du « Dessein Intelligent » essaie de réconcilier les connaissances scientifiques avec la notion que le monde est créé par Dieu, et que cette création n’est pas seulement la mise en marche initiale de la mécanique d’un Univers ensuite abandonné à lui-même. C’est une tentative spirituelle, évidemment non scientifique, digne d’estime, mais dans laquelle on ne retrouve guère l’essence profonde du christianisme.

Non, la science ne peut pas prétendre recouvrir la totalité des activités, concepts et sentiments humains, ou alors elle cesse tout simplement d’être la discipline rigoureuse et exigeante qui s’est développée et forgée depuis plusieurs siècles. Ceux qui voudraient lui faire endosser ce programme totalitaire n’ont visiblement pas compris l’essence profonde de la démarche scientifique ni la rigueur de sa méthode expérimentale. On ne fait pas de la Science n’importe comment et avec n’importe quoi.

Non, la lecture, littérale ou non, des textes bibliques ne peut prétendre révéler une vérité scientifique ni sur le Cosmos, ni sur l’apparition et l’évolution des êtres vivants. Par contre ces textes proposent une tout autre richesse, irremplaçable, par une approche multiforme du divin.

Enfin, faut-il vraiment parler seulement de « Dieu contre Darwin » ? Le choix fondamental posé par les problèmes évoqués ci-dessus semble bien plus profond. D’un côté le vertige de l’absurde d’un Univers d’une grandeur inimaginable, sans cause et totalement privé de sens, dans lequel l’humanité fruit du hasard et rivée à une microscopique planète n’a ni raison d’être, ni espérance, ni dignité. De l’autre, pour les chrétiens, un mystère : celui de la foi dans l’amour infini de Dieu révélé en Jésus-Christ, permettant de donner un sens à l’aventure de la vie humaine.

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