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PUBLIÉ LE 26/03/2010
Magazine » Témoignages

Désenvouter la voyance

Pourquoi la voyance n’est-elle pas reconnue sérieusement ? La célèbre voyante Maud Kristen, qui milite activement pour la reconaissance de sa profession et pour une étude scientifique rigoureuse des capacités extra-sensorielles, revient sur l'histoire de cette pratique qu'elle considère comme « une des formes de l’intelligence »

Voilà plus de vingt ans que ma principale question consiste à trouver les moyens de réhabiliter la voyance comme une des formes de l’intelligence. Une intelligence très différente de toutes les autres puisque — si étrange et mystérieux que cela puisse paraître — elle n’a pas besoin des perceptions sensorielles pour s’exercer . Paradoxalement, ce qui rend mon travail difficile, ce n’est pas de produire des phénomènes de voyance, c’est d’arriver à ne pas les laisser se transformer en autre chose que ce qu’ils sont dés qu’ils se retrouvent importés dans le champ social.

Pour atteindre mon objectif, je me risque à des démonstrations télévisuelles, je collabore avec des chercheurs en parapsychologie et en sciences humaines, j’interviens dans des universités, je participe à des colloques animés par le CNRS, je tente de comprendre comment se pratique la voyance dans d’autres cultures, et, depuis peu, j’ai réussi à la rendre présente dans l’art contemporain.

Mais, en vingt ans, rien n’a vraiment changé : la France est un des seuls pays d’Europe à ne pas subventionner de laboratoire de parapsychologie, la voyance déchaîne toujours les passions entre ceux qui « y croient » et ceux qui « n’y croient pas ». Elle n’arrive pas à devenir un objet d’étude scientifique et reste donc enclavée dans un territoire passionnel d’où toute raison est bannie. Lieu de fascination ou de rage, coincée entre la terreur qu’elle inspire et les ricanements qu’elle suscite, elle semble condamnée à rester raptée par de « faux experts » qui la réduisent à quelque chose d’acceptable pour leur représentation du monde. En outre, elle reste majoritairement pratiquée par des professionnels qui conjuguent le champ sémantique des bénévoles avec celui du marketing direct dans un double langage qui la discrédite irrémédiablement.

J’anime depuis peu une formation destinée à découvrir et à développer ses capacités extrasensorielles. Au bout de quelques sessions, grâce à une mise en condition — quelques exercices de mémorisation et de relaxation — j’ai tendu à mes élèves la photo d’un pavillon de banlieue tout à fait ordinaire. Pour ne pas risquer de les influencer, je suis sortie de la pièce en leur disant : « Interrogez votre sixième sens, demandez lui ce qui s’est passé entre ces murs et écrivez ce que vous ressentez ». La maison en question était celle de Landru, le célèbre criminel. Plusieurs d’entre eux m’ont remis des copies qui racontaient précisément le drame : la séduction des femmes, leur assassinat mais aussi la façon dont Landru faisait disparaître les corps. Ces expériences ne sont pourtant pas extraordinaires. J’ai eu l’occasion en 2005, de vivre la même chose lors d’une émission de télévision dans laquelle j’initiais trois inconnus à la voyance. Pourtant, dans notre culture, la voyance, c’est-à-dire la télépathie, la clairvoyance et la précognition ne sont pas supposées exister en tant que telles. En lisant Méheust et Stengers, j’ai compris que notre culture avait produit des dispositifs intellectuels destinés à réduire efficacement les capacités psychiques non conventionnelles à ce qu’elles ne sont pas : une comédie, des coïncidences, de simples effets de sens, des symptômes de pathologie psychiatrique, un commerce douteux.

Oui, la voyance est envoûtée. Parce qu’elle se laisse manipuler dans le sens du désir de ceux qui se liguent pour qu’elle reste une pratique critiquable et subalterne, pour ne pas avoir à l’étudier. Mais qui sont les envoûteurs ? D’abord, bien sûr, les rationalistes militants qui tentent à travers leurs interventions médiatiques de maintenir le clivage du « Vous croyez, vous, le peuple ignorant » et « Nous savons, nous les scientifiques ». Leur objectif est de dissimuler que la très sérieuse American Association for the advancement of science (ou AAAS) a reconnu la parapsychologie comme un objet d’étude scientifique depuis 1969. Ils usurpent ainsi la place des experts : les chercheurs en parapsychologie qui travaillent véritablement sur ses questions. Leur tactique consiste à pratiquer l’injure à l’encontre de leurs adversaires, les transformant en « charlatan” pour ne pas devoir discuter avec eux, utilisant ce vieux truc que les sorcières font aux princes changés en crapauds pour que les princesses ne les embrassent jamais : les rendre répugnants. Ces grands insulteurs publics se livrent en général à un numéro de cirque qui n’échappe pas toujours aux spécialistes, utilisant les méthodes dont ils accusent l’adversaire : l’approximation intellectuelle, les démonstrations spectaculaires, les conclusions simplistes. Aussi passionnés et naïfs que les créationnistes, ils semblent toutefois en voie de disparition progressive, leur vision dix-neuvièmiste de la science n’étant plus assez sophistiquée pour résister aux subtilités épistémologiques de l’ère post-moderne.

Les vrais envoûteurs sont plus distingués et se recrutent principalement au sein des sciences humaines. D’abord il y a les anthropologues qui passent leur vie à étudier des transes en cherchant à quoi peuvent bien servir les gesticulations des chamanes puisqu’il est à priori entendu que les états de conscience modifiés n’existent pas. Colonialiste, au service de la raison, l’ensemble de leur travail n’a qu’un objectif : contourner la seule question vraiment intéressante que les dispositifs mythico-rituels des peuples premiers nous posent : l’avenir peut-il vraiment être prédit ? Des hommes peuvent-ils être guéris autrement ? Déplaçant le débat sur la question, du genre : « La voyance, c’est féminin », de la localisation géographique : « C’est un truc du bocage », de la politique : « Les chamanes sont des acteurs qui régulent les tensions sociales au sein de leur groupe », leur travail consiste essentiellement en une entreprise d’évitement des conséquences scientifiques qu’une reconnaissance des capacités extra-sensorielles impliquerait : quelle est la nature de la conscience et que savons nous du temps ?

Viennent ensuite les psys qui tentent désespérément de considérer les phénomènes paranormaux comme des clignotants d’une dégradation mentale ou encore comme des tentatives de manipulations perverses. Inaptes à traiter toute une partie de la population qui, vivant des expériences hors du commun, se retrouve abusivement médicalisée pour avoir fait un rêve prémonitoire, ils s’égarent en employant maladroitement les grilles du D.S.M. À leur décharge, rien, dans leur formation, ne les prépare à entendre des récits d’expériences aux frontières de la mort, de précognitions ou de télépathie. Désarmés, il n’est pas rare qu’ils soient eux-mêmes confrontés à des phénomènes de voyance sauvage — mais néanmoins pertinente — de la part d’un patient…Alors, envoûteurs envoûtés, ils ne peuvent plus échapper à la réalité des phénomènes et doivent ensuite, avec plus ou moins de facilités, remettre en cause l’ensemble de leur savoir… Oui, je crois que la voyance est aujourd’hui encore victime d’un sortilège. Prisonnière d’une zone intestine où l’on fantasme, on s’abuse et se distrait sans jamais rien apprendre, sans avoir à remettre en cause ses certitudes, sans pouvoir penser. D’abord, la majorité de son chiffre d’affaire est produit par une industrie qui ne porte de « voyance » que le nom et propose tout à fait autre chose à ses clients. Partageant avec divers services pornographiques une demi-page de publicité dans les hebdomadaires, la voyance par téléphone offre du rêve à des acheteurs consentants, dont l’état d’esprit est assez voisin de celui des clients qui composent le numéro d’une animatrice pour avoir une conversation érotique avec elle. Les messieurs savent bien, au fond, que la jeune femme qui s’exhibe derrière sa webcam le fait pour de l’argent et non parce qu’elle est folle de sexe comme elle le prétend sur l’annonce. Les dames savent aussi que le voyant de l’audiotel n’est pas un grand médium, mais un chômeur ou une étudiante qui leur dira ce qu’elles veulent entendre. Certes, des abus existent et parfois l’addiction s’installe, toxicomanie ordinaire renforcée par la solitude et l’angoisse, le besoin pulsionnel d’un contact, d’une réponse. Mais la majorité des utilisateurs qui n’avait aucune envie de prendre conscience de ce qui bloquait leur vie ni de connaître le devenir de leurs projets, trouvent dans ces contacts un anxiolytique qui concurrence efficacement les productions pharmaceutiques traditionnelles.

Puisqu’en Occident la voyance est considérée comme une illusion, l’utilisation de ce mot pour recouvrir à peu près n’importe quoi de pas très honorable, d’un peu mystérieux et de miraculeux, n’est pas surprenante. C’est trop souvent une voyance « qui n’existe pas » ou qui « ne se trompe jamais » que les clients traînent dans leur imaginaire jusqu’aux portes du praticien standard, ni pire ni meilleur qu’un autre, mais chez lequel ils arriveront pourtant remplis d’exigences contradictoires. Ces clients-là veulent deux choses impossibles en même temps : savoir la vérité tout en sortant réconfortés, jouir de leur liberté sans jamais être responsable. Ils attendent d’être suffisamment bluffés pour ressortir amusés mais jamais assez pour accepter de modifier leur vie. Ils espèrent rencontrer des voyants extraordinaires qui attendraient le client dans des salons ou au bout d’un téléphone, corvéables à merci. Des envoyés de Dieu qu’ils traitent avec méfiance et condescendance, comme des subalternes, qu’ils imaginent même parfois le droit de mettre à l’épreuve sans la moindre loyauté.

Comme la vie est bien faite, ils rencontrent des voyants qui savent leur parler un langage qu’ils comprennent. Invoquant l’amour universel pour leur réclamer de l’argent, toujours optimistes même lorsqu’ils annoncent des décès, connus internationalement mais disponibles immédiatement et qui excellent dans l’art d’utiliser à la fois le champ lexical des religieux bénévoles (référence au divin, motivation altruiste, amour et soutien) et les pratiques les plus musclées du marketing (prestations à la minute, facilitation des moyens de paiement, réduction tarifaire, promotion…) dans une aporie pour le moins déroutante. S’engage alors entre eux un jeu étrange dans lequel chacun utilise la faille de l’autre. Parfois, le voyant qui s’annonçait gratuit — pour répondre au désir puéril d’être aidé sans rien donner — triomphe en imposant peu à peu ses menaces et ses travaux occultes, facturés à prix d’or. À moins que le client ne réussisse à diaboliser un honnête praticien, le transformant en charlatan qui n’a « rien vu », bouc émissaire choisi d’avance parce que la fragilité de sa position sociale autorise sans trop de risque toutes les colères consuméristes.
« Croire », « ne pas croire » comme s’il s’agissait d’une foi...

Pour réussir à exister, pour être comprise, pour pouvoir être exercée professionnellement en toute sérénité par les voyants et utilisée pleinement par leurs clients, la voyance a besoin d’être observée par un regard aussi précis et patient que celui d’un entomologiste. Par un regard de linguiste qui en comprendrait les structures, de poète parce qu’elle s’exprime essentiellement par métaphore, de mathématicien pour faire des statistiques, de physicien pour comprendre l’étrangeté du temps dans lequel elle navigue. La voyance a besoin d’être étudiée pour avoir le droit de s’exprimer dignement, hors des empoignades qu’elle suscite. Elle ne doit être, ni crainte, ni adorée...
Pour la comprendre, les chercheurs ne doivent plus s’adresser à elle comme à un rat de laboratoire qu’ils torturent, mais comme à un « possible » de l’esprit qu’il est bon de mieux connaître pour le cultiver et l’améliorer, car ses applications dépassent largement la sphère des problèmes individuels. Ils doivent cesser de s’adresser aux sujets psi comme à des suspects, mais plutôt réfléchir avec eux sur les dispositifs qui permettraient enfin de découvrir l’étendue, mais aussi les limites du phénomène. Juste réussir à envisager la voyance comme ce qu’elle est : une ressource étonnante qui permet depuis la préhistoire et sur tous les continents de faire de meilleurs choix, mais que notre culture a préféré occulter pour des raisons essentiellement politiques et philosophiques. Aujourd’hui, plus qu’hier, et malgré ce constat pessimiste, je crois que cette exception occidentale qui consistait à nier la voyance a épuisé sa fonction historique : la colonisation est terminée et la séparation de l’église et de l’Etat est faite depuis longtemps… Nous n’avons plus besoin d’écraser les polythéismes pour dominer le monde, et n’avons pas grand chose à craindre d’une récupération des capacités psychiques par une église dont le pouvoir, en Europe, ne cesse de s’affaiblir.
L’état du monde — dont la responsabilité incombe davantage aux hommes qui se présentent comme les chevaliers de la raison qu’aux Indiens d’Amazonie — va peu à peu obliger ceux qui « savent » et pensent que nous « croyons », à parler plus bas.

Depuis le dix-huitième siècle, obsédées par la question « est ce réel ou fabriqué ? » les sciences humaines ont disséqué leurs objets jusqu’à les détruire sans les comprendre. L’ère du laminage n’ayant produit collectivement que du désespoir, le temps est venu de reconstruire un nouvel humanisme, acceptant de prendre en compte toutes les dimensions de la conscience et pas seulement celles jugées convenables par la philosophie occidentale. Car les hommes et les femmes, eux, n’ont pas cessé pour autant de faire des rêves prémonitoires, de vivre des expériences télépathiques, de sentir le passé d’une maison ni de se réveiller en sursaut au moment où décède l’un de leur proche. Oui, je crois que le temps de la dictature qui consiste à réduire les hommes à des animaux et les animaux à des machines est en train de se terminer. Il reste à chacun d’entre nous de ne plus accepter que d’autres pensent à notre place ce que nous vivons. À entrer dans une ère de la désobéissance et à nous réapproprier nos capacités psychiques en les employant pour vivre mieux...


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