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PUBLIÉ LE 13/11/2012
Magazine » Entretiens

Quand Danielle Mitterrand
parlait de la mort...

Le 22 novembre 2011 s'éteignait une femme d'exception, de combat et d'engagement. Pour lui rendre hommage, l'INREES vous propose de découvrir cet entretien inédit que Stéphane Allix avait réalisé avec Danielle Mitterrand un peu plus d'un an auparavant. Un entretien autour de son rapport à la mort, et des "forces de l'esprit" qu'aimait à évoquer son mari, François Mitterrand.

Stéphane Allix : Qu’est ce que la mort évoque pour vous ?
Danielle Mitterrand : J’ai vécu une expérience, lors d’une opération du cœur, qui m’a à la fois troublée et apaisée. J’étais en salle de réanimation au sortir de l’opération lorsqu'un accident s’est produit qui a nécessité de me ramener au bloc et de m’ouvrir à nouveau. Je n’ai pas eu le temps de me réveiller entre la première et cette deuxième intervention, mais j’ai eu conscience qu’il se passait quelque chose autour de moi. Le temps de quelques secondes, j’étais consciente, j’entendais le chirurgien dire que j’étais perdue, puis de nouveau ce fut le trou noir. Cela a été très difficile lors du second réveil. Mon corps physique souffrait, même si, étant sous morphine, je ne n’en avais pas conscience. C’est alors que j’ai perçu cette conversation, une conversation lointaine : « si tu souffres trop, dis le moi et je m’en vais ». C’était une discussion entre mon esprit et mon corps, un dialogue dont j’étais spectatrice, auditrice. Puis je crois avoir vu des grandes lumières violettes fluo. On m’a demandé si j’avais vu « la grande lumière blanche ». Non, elle n’était pas blanche, elle était violette. Je vous le raconte aujourd’hui pourtant je ne suis sûre de rien et je me demande, en définitive, si je n’ai pas complètement construit cette expérience. Peut être est ce une sorte de réponse inconsciente à la souffrance, à mon désir « que ça cesse ». Si j’étais sûre que cela se soit vraiment produit, je pourrais croire que l’on a un esprit, un corps physique et qu’ils s’accordent pendant le temps de la vie, puis qu’ils se séparent, l’un retournant en poussière et l’autre dans la globalité, le spirituel. Mais je me demande si je n’ai pas complètement inventé cette expérience. Néanmoins, je suis plutôt assez sereine devant la mort. A 85 ans, j’y pense bien sûr, qui ne penserait pas à la mort à 85 ans ? Quand on me prend des rendez-vous pour 2013, 2014, je me dis que je ne serais sans doute plus là, mais je fais comme si. Je crois que l’on fait beaucoup « comme si » dans la vie. Pour en revenir à cette expérience je pense qu’elle m’a apporté de la sérénité. Je crois que l’esprit ne meurt pas mais retourne à une sorte de champ universel.

Y a-t-il des moments de la journée où vous pensez plus particulièrement à votre propre mort ?
J’y pense maintenant parce que vous m’en parlez, sinon non. Ou alors peut être, si, la nuit, lorsque j’ai des insomnies et que je reste allongée, les yeux dans le vague, oui, ça me vient à l’esprit. Mais ce n’est pas une obsession. Un jour la mort viendra et puis c’est tout. Je souhaite qu’elle se fasse dans le calme, je n’aime pas le chaos autour de moi. Dans le calme, je m’endors et puis je ne me réveille pas ; ce serait très bien comme ça.

Quelles sont les personnes autour de vous dont la disparition vous ait marqué ?
La mort d’un de mes enfants a bouleversé ma vie. Les morts d’enfants sont des morts anormales. Les parents ne doivent pas voir leurs enfants mourir. La mort de François a bouleversé ma vie également, ainsi que celle de mes parents. Mais parmi ces morts, certaines ne sont pas effectives. Ma mère et François sont des gens qui sont toujours là. Ma mère est morte en 71, mais elle est toujours là. François est toujours présent également, il est physiquement présent, je le sens. Il ne me quitte pas.

On pourrait aller un peu dans le détail de cette sensation ?
Il m’arrive parfois, alors que je regarde en face de moi, de me retourner subitement parce qu’il y a une présence derrière moi. J’y prête attention et je me dis : « tient, il est là ! ». François est mort et enterré mais il exprime sa présence. D’ailleurs il l’a dit lui même dans ses derniers vœux : « Je ne vous quitterai jamais ; je crois aux forces de l’esprit. »

Ce rapport avec votre mari, avec votre maman, comment l’intégrez-vous dans votre vie quotidienne ?
Dans l’un de mes derniers ouvrages, je parle souvent d’un « petit malin ». J’ai un « petit malin » qui me souffle des choses. Mais je crois que ce « petit malin » est inspiré aussi par l’éducation que ma mère m’a donnée. Par l’influence qu’elle a eue sur moi. Par la présence qu’elle a exercée dans ma vie, et celle de François aussi.

Dans votre esprit cela veut-il dire que vous considérez qu’il est présent quelque part ?
Ce petit malin ?

François.
François… je n’en sais rien… Où est l’esprit ? Il est ambiant, il est partout ; et de temps en temps c’est comme si il y avait une espèce de concentration.

J’observe souvent qu’il est difficile de définir cette relation que l’on a avec les personnes disparues. Avez-vous le sentiment d’avoir réinventé une relation avec votre mari après son décès ?
Non je ne la réinvente pas, je la subis, agréablement ou désagréablement, mais je ne la commande pas. Je ne peux pas. Quand on réinvente quelque chose, on a une influence sur ce que l’on fait. Or là, je constate, je constate que tout d’un coup je me retourne parce que j’ai l’impression d’une présence derrière moi. Et cette présence, je l’appelle François.

Et vous lui parlez à cette présence ?
Non je reste très rationnelle, je ne suis pas du tout ésotérique, je suis très cartésienne.

Est ce que vous pensez que le sens de la vie est nécessairement dépendant de la continuité de notre existence après la mort ?
Mais je crois qu’il n’y a pas de fin. Je pense que la vie et la mort font partie d’un cycle. La naissance peut être une mort également. Peut être est-on plus heureux lorsque nous ne sommes pas encore « incarnés », et que cette incarnation est une forme de mort — ce que nous appelons la naissance.

Votre engagement depuis tant d’années est un engagement pour la vie, la mort ne vous apparaît-elle pas comme une forme d’injustice ?
Non, elle est naturelle, on ne peut pas être contre. Dans le cycle de la nature, la mort est naturelle. Elle est insupportable lorsqu’elle n’est pas chronologiquement dans son rythme. Une vie coupée en pleine force de l’âge, c’est anormal, mais on ne peut pas dire que ce soit anti-naturel. On meurt tous, qu’on le veuille ou non, qu’on l’accepte ou non. Il faut bien avoir un peu de raison ; c’est un cycle contre lequel on ne peut rien.

Quel est le sens de la vie pour vous ? Le sens de votre existence ?
L’humanité est composée d’une espèce qui vit en société. Ai-je apporté un mieux être à la société ? Ou mon existence a-t-elle contribué à troubler cette société ? J’ai eu une vie que je ne regrette pas. D’ailleurs, à quoi serviraient des regrets ? On ne peut qu’assumer plus ou moins bien ses actes, mais à quoi bon les regretter puisqu’on ne peut pas revenir dessus. J’ai eu une vie bien remplie, j’ai essayé de me rendre utile, j’ai certainement aussi apporté de la douleur à certains, inconsciemment ou consciemment, comme tout le monde. En chaque personne se trouvent une dose de bien et une dose de mal ; il faut essayer de garder un équilibre entre ce bien et ce mal. J’espère que je m’y suis employée d’une façon correcte le temps de ma vie.

Êtes-vous sereine devant à la perspective de votre mort ?
Oui je suis très sereine parce que j’ai conscience de la normalité des choses. On ne peut pas aller contre le naturel.

Vous avez conscience que pour d’autres c’est plutôt la peur, voir la terreur.
Oui, mais sans vouloir me transformer en psychiatre ou en psychologue, peut être que ceux qui ont peur ont-ils des raisons de ne pas être très content de leur vie.

La mort est-elle un sujet que vous avez abordé avec votre mari ?
Non. D’ailleurs François était assez serein devant la mort. La souffrance était sa hantise. La souffrance et l’idée d’une certaine dégradation, la perspective de perdre sa dignité ; ça il ne supportait pas. Je ne le supporterai pas non plus.

Vous avez été aussi marquée par la résistante Berty Albrecht que vos parents avaient cachée pendant la guerre et qui a été arrêtée chez vous. Est-ce une personne présente pour vous ?
Oui, je me la remémore assez souvent. Pas de la même façon que ma mère ou François, mais c’est une femme qui a marqué ma vie par son courage et sa sérénité. Elle a été arrêtée, elle a été torturée, elle s’est évadée, elle est repartie dans le combat. Quand elle a été arrêtée à nouveau, elle a été tabassée, torturée comme il n’est pas possible de traiter une femme… Il demeure de grandes interrogations sur sa mort. A-t-elle été exécutée ? S’est-elle suicidée ? On ne sait pas.

Est-ce une mort qui vous obsède ?
Pendant la Résistance il y avait tellement de morts autour de nous ! Elle faisait partie de notre quotidien. Mais on ne l’acceptait pas, c’était inacceptable, insupportable. Aujourd’hui encore je suis une pacifiste forcenée.

Est ce que vous pensez que l’on peut se préparer à la mort ?
Je crois que sans le savoir on s’y prépare toute sa vie. On ne peut pas se dire à un moment donné : « maintenant je vais me préparer à la mort », c’est ce qui s’est passé avant qui vous y prépare, toute votre vie.

A ce sujet, le Dalaï-lama préconise de méditer chaque jour un petit peu sur la mort.
Il enseigne surtout la sagesse. Il est loin des passions. Je me souviens d’une anecdote à son sujet : à la fondation, je venais de recevoir un témoignage dramatique qui m’avait laissé complètement bouleversée juste avant un rendez vous avec le Dalaï-lama. Lorsque je l’ai rejoint, j’étais repliée sur moi-même. En me voyant, il m’a demandé ce qui n’allait pas. Je lui ai répondu que je venais d’entendre un témoignage qui m’avait bouleversé et dont je n’arrivais pas à me sortir les images de la tête. Alors il a rit ! « Racontez moi » a-t-il dit. Je lui ai décrit les horreurs que j’avais entendu, et lui il a rit ! Il a rit, vous savez son petit rire… au bout d’un moment, cela m’a exaspéré et j’ai lâché : « écoutez, ce n’est pas drôle ce que je vous raconte ! » « Ah non ce n’est pas drôle c’est vrai que ce n’est pas drôle » m’a-t-il répondu. « Alors pourquoi riez-vous ? » Il a alors eu cette phrase : « ou bien nous allons trouver la solution et il faut s’en réjouir, et je ris à l’avance parce qu’on va la trouver, ou bien il n’y a pas de solution et dans ce cas il n’y a pas de problème. Donc il faut rire puisque le problème n’existe pas. » Ça m’a quand même laissé pantoise.

Vous pensez que l’on peut mettre ça en pratique ?
Moi pas en tout cas. Mais en même temps il a une façon très apaisante d’aborder les sujets. En effet, le fait de les aborder avec tant de paix finit par nous montrer le chemin de la solution. Il trouve toujours la solution, c’est pour ça qu’il rit.

Donc la mort des autres vous affecte beaucoup plus que la perspective de votre propre mort ?
C’est un fait. Lorsque l’on me raconte la douleur de quelqu’un, j’ai physiquement mal. Imaginer la douleur des autres m’est plus insupportable que de ressentir ma propre douleur. La sienne propre on arrive à la maitriser, mais la douleur des autres, on ne le peut pas.

Comment vous êtes vous consolée des morts qui vous ont touchés ? De la mort de cet enfant que vous avez perdu par exemple ?
Je me suis d’abord laissée aller. Après la mort de Pascal, j’ai passé deux ou trois mois dans le chaos. Je pleurais tout le temps, je ne supportais plus de voir une femme enceinte, je ne supportais plus de voir une femme avec un bébé dans les bras. Je ne faisais rien, j’errais. J’errais dans les rues de Paris. François était très absent, lui aussi avait du chagrin et il s’était tout de suite réfugié dans l’action. Mais personne ne pouvait rien pour moi, pas même ma mère qui était pourtant très proche de moi. J’ai frôlé la grande dépression puis un beau jour, j’ai décidé d’arrêter de me laisser aller. En passant devant un magasin « Rougier & Plé », j’ai regardé la vitrine, ils vendaient du matériel de reliure. Je suis entrée, j’ai commencé à toucher les instruments, c’était les plioirs en ivoire, et subitement je me suis dit que j’allais faire de la reliure. J’ai acheté un manuel, j’ai essayé, et puis comme je n’arrivais pas à suivre correctement les instructions, j’ai trouvé un professeur avec qui j’ai pris des cours. Je suis devenue une relieuse d’art. Puis j’ai eu d’autres enfants, j’étais repartie à la vie.

Et pour avec votre mari, comment ça s’est passé après son décès ?
Il y avait beaucoup, beaucoup d’agitation. C’est un homme public, des choses laides mais aussi des choses magnifiques se sont passées autour de lui à ce moment là ; moi j’observais. François était très occupé bien sûr, et bien que l’on vive ensemble, que je fasse énormément de choses avec lui, j’étais habituée à le regarder vivre d’un peu plus loin, en spectatrice. Il y avait tout ce magma autour de lui quand il était encore là, puis après son enterrement, j’ai continué à mener ma vie. Mon engagement au sien de la Fondation m’a beaucoup aidé, je m’y suis raccroché.

Il croyait à la vie de l’esprit dites-vous ?
Oui, il disait : « je crois aux forces de l’esprit ». Il a décidé de son départ. Le jour où il a compris que c’était fini, il n’a pas voulu d’acharnement thérapeutique, il a arrêté de se nourrir. Il a arrêté les traitements de chimiothérapie qu’il ne supportait plus, et en 8 jours ça a été terminé.

Et aujourd’hui, vous pensez qu’il est conscient ?
C’est la grande question. Je n’en sais rien. J’ai évoqué les sensations que j’ai eu, et les sensations sont souvent irréelles, imaginatives… je n’ai pas de certitudes. Je doute toujours.


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