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© Carlos Ayesta et Guillaume Bression
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PUBLIÉ LE 22/09/2014
Magazine » Enquêtes

Fukushima,
une pollution nucléaire mondialisée

Une pollution nucléaire sans précédent est en marche depuis Fukushima. Les catastrophes nucléaires laissent des traces quasi indélébiles sur la planète… Quelles conséquences pour l’homme et l’environnement ? Ne sommes-nous pas en train de jouer avec le feu ?

Il est des événements qui font fi de nos frontières nationales et qui nous poussent à prendre conscience que nous habitons tous sur une même et unique planète. Des particules radioactives de Fukushima ont notamment parcouru plus de 16000km avant d’être détectées en France. Olivier Isnard de l’Institut de radioprotection et de sureté nucléaire (IRSN) déclare dans le documentaire Fukushima, pièce à conviction que le niveau de radiation était suffisamment bas pour qu’il n’y ait pas de « problème de santé publique en Europe ». Toutefois, Bruno Chareyron, Responsable du laboratoire de la CRIIRAD – Commission de recherche et d’information indépendante sur la radioactivité - ne minimise pas l’événement. « Les citoyens français ont quand même été exposés à une radioactivité par inhalation et par ingestion. Il n’est pas possible de dire qu’il n’y aura pas de conséquences éventuelles à long terme ».

Le temps. Voilà un paramètre gênant lorsque nous abordons le sujet du nucléaire. « Une contamination radioactive ne disparaît pas, elle reste dans le temps. Il est question de centaines ou de milliers d’années », rappelle le journaliste scientifique Maxence Layet, fondateur du magazine Orbs, l’autre planète. Les particules radioactives – extrêmement nocives pour la santé - s’accumulent dans notre environnement, notre chaîne alimentaire et finalement nos organismes. Ainsi, il n’est plus seulement question de zones géographiques condamnées parce que trop polluées, « nous sommes dans une situation de contamination mondiale progressive et silencieuse », souligne le journaliste, au micro de Bob vous dit toute la vérité. Alors que beaucoup de médias ont tourné la page, à Fukushima, la catastrophe est toujours en cours. Quelle est son ampleur véritable ? Quelles conséquences sur notre santé ?


Une catastrophe de force maximale


11 mars 2011, 14h46, un puissant séisme déclenche l’arrêt automatique des réacteurs de la centrale de Fukushima Daiishi. 15h30, un tsunami inonde le site. Les groupes électrogènes de secours cessent d’alimenter les circuits de refroidissement. Des émissions de radioactivité commencent dès lors. Du 12 au 15 mars, 3 explosions contribueront à l’émission d’un panache hautement radioactif qui irradiera la région et partira vers l’Est parcourir une bonne partie de la planète. Des commissions d’enquête signaleront que les autorités connaissaient les risques qu’encourait le site, mais qu’un grand nombre de mesures de prévention n’avaient pas été mises en place. Le périmètre interdit est maintenant réduit à 20km autour de la centrale alors que des associations japonaises indépendantes relèvent des taux excessifs de radiation à plus de 40km de Fukushima.

Les conséquences sanitaires de cette 2e catastrophe de force 7 après Tchernobyl - le maximum sur l’échelle d’évaluation des accidents nucléaires – sont déjà visibles. Un paysan, resté avec son bétail dans la zone interdite, a vu plus de 200 vaches mourir en 3 ans. Son propre bilan médical signale que son ADN est gravement endommagé par les radiations. Dans la région de Fukushima, plus de 75 enfants sont atteints d’un cancer de la thyroïde - soit 15 fois plus que la moyenne. Le Dr Masamichi Nishio, Président du Centre de recherche sur le cancer d’Hokk, affirme que dans 15 ou 20 ans le Japon sera menacé par une épidémie de cancer. L’effet des radiations dans le temps est inquiétant. « En 25 ans, il y a eu dix mille études qui ont été publiées sur les conséquences sanitaires de la radioactivité sur les gens qui vivent à proximité de Tchernobyl. Le bilan officiel est qu’il y aurait 9000 morts. Cela ne comptabilise pas l’augmentation des cas de trisomie 21, de difformités congénitales ou d’autres pathologies liées à la radioactivité », informe Maxence Layet.


Des paramètres non maîtrisables


Fukushima soulève d’importantes questions sur l’usage du nucléaire. Comment une centrale a-t-elle pu être construite au niveau de la mer dans une zone à haut risque sismique ? Quel contrôle les administrateurs du nucléaire assurent-ils concrètement sur le terrain ? Quel examen des risques sur les populations les hommes politiques incluent-ils véritablement dans leurs plans de développement énergétique ? « Il y a aujourd’hui 439 réacteurs nucléaires en fonctionnement dans le monde. La moitié se concentre dans 3 pays : les Etats-Unis en ont une centaine, la France en a 58 et le Japon en a 55 », informe Maxence Layet. « Je suis devenu convaincu que nos réacteurs actuels, comme pratiquement tous les réacteurs au monde, sont sujets au même type d’accident que Fukushima, et qu’ils sont dangereux », indique Jean-Louis Basdevant, auteur de Maîtriser le nucléaire, sur le site de l’association Sortir du nucléaire.

En 1999, en France, une forte tempête a agité le fleuve la Gironde au point que la centrale nucléaire du Blayet ait été inondée. Sur les deux pompes de refroidissement qui étaient en sous-sol, une a été noyée. « Que se serait-il passé si les deux l’avaient été ? Les risques liés au nucléaire sont non maîtrisables. Nous vivons actuellement sur des bombes », asserte Jean-Pierre Petit, spécialiste de la physique des plasmas et ancien Directeur de recherche au CNRS. « Au Blayet, pendant la tempête de 1999, nous avons frôlé l’accident nucléaire », confirme le documentaire Complément d’enquête sur France 2 d’avril 2001. Tous les risques de catastrophe naturelle, d’attentat ou même de guerre, ne sont pas entièrement prévisibles. Ne sommes-nous pas en train de jouer avec le feu ?


Une pollution sans précédent


Les réacteurs de Fukushima, toujours en fusion, sont arrosés en permanence pour minimiser les rejets radioactifs. Ainsi, en plus de la pollution terrestre créée par l’accident, tous les jours 300m3 d’eau souterraine radioactive se déversent dans l’océan pacifique. Et c’est sans compter les 400m3 d’eau irradiée qui sont pompés et stockés toutes les 24h dans des citernes construites à la va-vite. Certaines commencent déjà à fuir. Que va devenir toute cette eau contaminée ? « Il n'y aura sans doute pas d'autre option que de procéder à des rejets contrôlés en mer, après assainissement », préviennent Audrey Garric et Pierre Le Hir, journalistes pour Le Monde. Ainsi, depuis 3 ans nous faisons face à une pollution marine sans précédent. Officiellement, le démantèlement de la centrale prendra 40 ans. « A Fukushima, deux des réacteurs fondus se sont enfoncés dans le sol. Nous ne savons pas à quelle profondeur ils sont. Combien de temps faudra-t-il réellement pour les neutraliser ? » questionne Jean-Pierre Petit.

En mars 2014, l’océanographe et chimiste John Smith affirme que le césium 134 relevé au large du Canada porte clairement la marque de la catastrophe de Fukushima. L’eau contaminée a bel et bien atteint l’Amérique du Nord. Plus grave encore, les poissons irradiés ne connaissent pas de frontières et migrent où bon leur semble. Jacky Bonnemans, Président de l’association Robins des Bois visant à protéger l’environnement, explique : « Force est de constater qu’il y a de plus en plus de spécimens analysés contaminés. Le danger réside donc dans la concentration de la radioactivité dans certains organismes marins tout au long de la chaîne alimentaire ». A cela s’ajoute le problème de la circulation des marchandises. Des poissons contaminés au Césium 134 et 137 de Fukushima ont été retrouvés dans un supermarché… en Suisse, atteste Markus Zehringer, directeur du Groupe de recherche sur la radioactivité à Bâle. Plus déroutant encore, en août 2014 le Japon recommence à exporter du riz de Fukushima. « Il n’existe pas de seuil d’innocuité à la radioactivité. L’accident de Fukushima est un accident global et il y aura des conséquences planétaires. Lesquelles ? Nous ne savons pas », expose Daniel Hirsh, professeur en politique nucléaire à l’université de Californie.


Une radioactivité mondiale


Alors que notre attention se porte sur la détection de la radioactivité dans notre environnement, nous réalisons que depuis la fin des années 30, d’essais militaires en fuites industrielles, du largage sauvage de déchets au délicat problème de leur stockage ou recyclage, nous sommes exposés à un accroissement invisible et pourtant réel de la radioactivité ambiante - auquel viennent bien sûr s’ajouter les accidents nucléaires. « En plus de Three Mile Island en 1979, de Tchernobyl en 1986 et de Fukushima en 2011, il s’est produit dans le monde une trentaine d’autres incidents nucléaires - certains très graves comme à Kyshtym en URSS, ou à Windscale en Grande-Bretagne, d’autres de plus faible ampleur », confie le professeur de physique Jean-Louis Basdevant. « Etrangement, depuis à peu près 80 ans, tous les 10 ou 15 ans, les taux officiels de radioactivité admissibles sont revus à la hausse », signale Maxence Layet.

Voulons-nous de cette pollution radioactive qui ne fait que s’accroître ? Si, bien sûr, le dossier du nucléaire ne peut être balayé du jour au lendemain, la question doit être posée. « Il existe des solutions de pointe au niveau scientifique qui sont beaucoup plus écologiques, qui coûtent des centaines de fois moins cher, et qui sont tout aussi performantes que le nucléaire. Et c’est sans compter tous les procédés d’énergie alternative comme l’éolien, le solaire, l’hydraulique... Il faut accepter de se dire que nous nous sommes trompés, et stopper cette technologie néfaste », affirme Jean-Pierre Petit. « Il faut arrêter le nucléaire le plus tôt possible », déclarait Naoto Kan, Premier ministre du Japon au moment de la catastrophe.


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