Magazine


©
+ Déjà dans mes favoris
+ Ajouter aux favoris

PUBLIÉ LE 05/06/2012

LE LIVRE À LIRE

Le serpent cosmique

Jeremy Narby
GEORG éditeur
Magazine » Bonnes feuilles

Hallucinations écologiques

La pensée des peuples indigènes semble sans rapport avec les connaissances apportées par les sciences modernes. Pourtant, l'anthropologue Jeremy Narby se trouve confronté à une énigme : les Indiens, dont les connaissances botaniques sont admirées par les scientifiques, lui expliquent invariablement que leur savoir provient des hallucinations induites par certaines plantes. Extrait du livre Le Serpent cosmique.

A la fin de 1986, j'ai intégré le monde occidental. Après un bref passage à mon université américaine, je suis rentré en Suisse rurale pour écrire ma thèse. Lorsque je suis devenu « docteur en anthropologie », il m'a semblé urgent de soutenir concrètement la lutte des peuples indigènes amazoniens pour la sauvegarde de leurs territoires et de leur forêt. J'étais impatient de quitter l'abstraction du monde académique. Sous l'influence de mes amis Ashaninca, j'en étais venu à considérer la pratique comme la forme la plus avancée de la théorie. Je n'avais plus envie de faire de la recherche sur quoi que ce soit, je voulais agir. Ainsi, j'ai tourné le dos à l'énigme des plantes qui communiquent.
J'ai saisi la possibilité de collaborer avec une organisation d'entraide internationale intéressée par le travail tangible avec les populations locales. A partir de 1989, je me suis mis à sillonner le bassin amazonien, à dialoguer avec les organisations indigènes qui y foisonnent, à récolter des projets de démarcation territoriales et à collecter des fonds en Europe pour leur réalisation.
Pendant quatre ans, ce travail m'a pris tout mon temps. La plupart des projets que j'ai présentés, à des individus, des communes, des groupements de citoyens, des fondations et même une organisation gouvernementale, ont été financés, puis réalisés sur le terrain. Au cours de cette période, j'ai appris à donner des conférences publiques pour expliquer pourquoi il était écologiquement utile de confier la forêt tropicale à ses habitants ancestraux. Dans mes présentations, j'exposais la nature rationnelle sur le rôle-clé, dans les techniques agricoles indigènes, de la polyculture et du déboisement de petites surfaces. Mais plus je parlais, plus je me rendais compte que je taisais une partie de ce que je pensais.
Je ne disais pas que ces Indiens, qui détiennent un savoir empirique attesté par la science, affirment que celui-ci provient des hallucinations induites par certaines plantes. J'avais moi-même expérimenté ces hallucinogènes végétaux sous leur direction, et ma rencontre avec les serpents fluorescents avait véritablement modifié ma manière de considérer la réalité. En hallucinant, j'avais appris des choses importantes, pour moi - à commencer par le fait que je ne suis qu'un être humain intimement lié aux autres formes de vie et que la vraie réalité est plus complexe que ce que nos yeux nous font voir et croire habituellement. Telle était devenue ma conviction.
Comment parler de cela sans passer pour un fou ? Difficilement.
Le déclic m'est venu au « Sommet de la Terre » à Rio, en juin 1992. Au cours de cette méga-conférence sur l'environnement planétaire, il m'a semblé que tout le monde avait subitement pris conscience de l'importance de l'érudition écologique des peuples indigènes. Les gouvernements du monde le mentionnaient dans chacun des « accords de Rio ». Les compagnies pharmaceutiques et biotechnologiques les plus en vue déclaraient haut et fort leur intention de commercialiser les produits naturels indiens d'Amazonie à un prix « juste ». Par ailleurs, des ethnobotanistes et des anthropologues, qui avant examiné la question de la rémunération équitable de la « propriété intellectuelle » des peuples indigènes, avançaient des chiffres impressionnants : 74% des remèdes ou des drogues d'origine végétale utilisés dans la pharmacopée moderne ont été découverts en premier lieu par les sociétés « traditionnelles ». A ce jour, moins de 2% de toutes les espèces végétales ont subi des tests scientifiques complets en laboratoire. La grande majorité des 98% restants se trouvent dans les forêts tropicales, là où est concentrée le plus forte diversité d'espèces (« biodiversité »). L’Amazonie contient plus de la moitié de toutes les variétés de plantes du monde. Et ainsi de suite.
En réalité, le monde scientifique, industriel et politique venait de s’éveiller au potentiel économique des gènes des plantes tropicales. En effet, la biotechnologie développée au cours des années 1980 ouvraient de nouvelles possibilités dans l'exploitation des ressources naturelles. La biodiversité des forêts tropicales représentait subitement une fabuleuse source de richesse inexploitées. Sans le savoir botanique des peuples indigènes, les biotechniciens en seraient réduits à tester au hasard les propriétés médicinales des quelques deux cent cinquante mille espèces de plantes de la planète.
A Rio, les indigènes eux-mêmes ont fait connaître leur position sur cette question au cours de leur propre conférence, tenue une semaine avant le sommet officiel dans les faubourgs de la ville. Sous l'impulsion des Amazoniens, qui étaient présents en nombre, les délégués indigènes s'étaient déclarés en opposition à la « Convention sur la biodiversité », que les gouvernements allaient signer quelques jours plus tard. Les représentants amazoniens déploraient notamment l'absence, dans ce traité, d'un mécanisme concret garantissant la rémunération de leurs connaissances botaniques. Ils cherchaient par là à se prémunir contre agissements des compagnies pharmaceutiques qui viennent de longue date en Amazonie échantillonner les remèdes végétaux indigènes, puis en synthétisent et brevètent les ingrédients actifs dans leurs laboratoires, gardant pour eux les bénéfices.


NOS SUGGESTIONSArticles