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PUBLIÉ LE 30/05/2011
  • redigé par INREES INREES
    La rédaction

LE LIVRE À LIRE

Plantes et chamanisme

Jan Kounen, Jeremy Narby et Vincent Ravalec
Mama Editions
Magazine » Entretiens

Pourquoi s'intéresser au chamanisme ?

Trois personnalités venant d’horizons divers, Jan Kounen, Jeremy Narby et Vincent Ravalec, mêlent pour la première fois leurs voix et témoignent librement d’une pratique qui échappe à l’ordinaire : la découverte et l’expérience du chamanisme par des Occidentaux.

Jeremy : Vincent, quelle est la genèse de ton intérêt pour le chamanisme ?

Vincent : La genèse de mon intérêt pour le chamanisme est très simple : c’est que j’étais adolescent dans les années 1970. Et même si aujourd’hui elles nous apparaissent pour le moins fumeuses et légèrement déstructurées, les années 1970 étaient porteuses d’énormément de mythes : la science-fiction, la bande dessinée, un accès à une spiritualité mondiale, qui était dans l’air du temps depuis le début du vingtième siècle, avec les théosophes et tout ça, mais qui a vraiment pris une ampleur dans les années 1970, du fait aussi de la mondialisation des voyages. Quand j’étais adolescent, je voyais des gens qui revenaient d’Amérique du Sud ou des ashrams en Inde. Ça a vraiment bercé mon imaginaire. Et quand j’ai été un peu plus âgé, je me suis dit que c’était l’occasion ou jamais d’aller voir si ce que j’avais lu était vrai, s’il y avait vraiment des gens qui lévitaient comme dans Tintin au Tibet, s’il y avait vraiment des sorciers dans la forêt, des choses comme ça. C’était en fait sous-tendu, un, par une curiosité vraiment des plus basiques, et deux, par une curiosité existentielle. Je pensais que derrière tout ça, il y avait peut-etre des portes que l’on pouvait pousser, que derrière ces portes, il y avait peut-etre un savoir différent. J’y suis vraiment allé en toute candeur et en toute naïveté.

Jeremy : Tu as grandi en ville ?

Vincent : J’ai toujours été quelqu’un d’urbain ; j’ai grandi en banlieue parisienne. Je suis né à Paris, et – je pense que ça recoupe d’autres questions qu’on peut aborder après – pour moi la vie citadine était une espèce d’énigme. Donc, même si je ne me le suis pas formulé comme ça, c’était aussi une manière d’aller voir quelles étaient nos origines. Je pense que c’est une des choses les plus intéressantes dans le chamanisme, cette espèce de bond dans la conscience collective de notre planète. On peut, en quelques heures d’avion, à relativement peu de frais, faire un bond dans un passé qui somme toute n’est pas très éloigné pour nous. Sans même entrer tout de suite dans une expérience chamanique, rien que de voir à quoi sont confrontés les gens, en Amazonie, en Afrique – ce qui doit être proche de notre situation il y a quelques siècles ou quelques milliers d’années –, rien que ça, c’est déjà un choc très important, et une manière de se positionner différemment dans le temps parce qu’on voit plus facilement d’où l’on vient. Donc, voilà, la genèse de mon intérêt pour le chamanisme, c’est une mythologie adolescente nourrie d’un imaginaire relativement bon marché, entre la bande dessinée et la collection J’ai lu, L’Aventure mystérieuse, la collection Robert Laffont, Les Mondes parallèles. Et ce qui est assez marrant, c’est que je suis vraiment allé sur les lieux des livres que j’avais lus. Par exemple, les trucs de Nazca ; c’était Pierre Charron, je crois, qui avait fait ce livre sur les petites pierres, avec des dinosaures ailés et la piste d’atterrissage des extraterrestres. Eh bien, avec Marc Caro – qui est par ailleurs cinéaste – on y a été ! (Rires.) On a été au musée du type regarder si ce truc-la était vrai. On avait lu ça quand on avait quatorze-quinze ans, et c’était… Aller sur les traces d’un rêve. (Silence.)

Jeremy : Quand j’étais enfant, en grandissant dans les faubourgs de Montréal, je voyais des Indiens dans les réserves autour de la ville et ça me faisait plutôt peur. L’attitude des gens autour de moi était de dire : « C’est comme des gitans, ces gens-la ; ce sont des voleurs, on ne peut pas leur faire confiance. Il faut se tenir à distance quand on passe à travers les réserves d’Indiens. » En fait, nous autres Blancs, dans nos voitures, nous avions honte, on regardait ailleurs. J’avais peur des Indiens, et ce n’était pas de ma faute : ma culture était raciste. On est parti en Suisse quand j’avais dix ans, et ce n’étaient pas les Indiens qui m’intéressaient à ce moment-la, mais plutôt les dauphins, qui semblaient si intelligents, et doués d’une certaine conscience. Je me suis renseigné auprès de Robert Stenuit, un écrivain belge qui a écrit sur les dauphins, sur ce qu’il fallait faire pour devenir delphinologue. À douze-treize ans, je lui ai écrit une lettre et il m’avait répondu qu’il fallait aller à l’université et faire de la science, plein de chimie et de mathématiques, pour pouvoir étudier les dauphins. C’était un peu décourageant. En arrivant à dix-huit ans, ce qui m’intéressait particulièrement, c’était la question des riches et des pauvres – on est loin encore des états modifiés de conscience. J’ai fini par étudier l’histoire à l’université. À dix-neuf ans, j’ai développé un intérêt pour l’histoire de la folie, suite à la lecture du livre de Thomas Szasz, Le Mythe de la maladie mentale, et de celui de Michel Foucault, Histoire de la folie à l’âge classique. Un ami de mon père m’a conseillé, lorsqu’il a entendu que je voulais faire mon mémoire de licence sur l’histoire de la folie, d’aller voir le psychiatre Humphry Osmond. C’est lui qui a fondé le mot « psychédélique » et qui a administré la mescaline à Aldous Huxley lors de l’expérience qui devait mener à l’écriture du livre Les Portes de la perception.

Alors, à dix-neuf ans, j’ai passé un mois en Alabama, chez Humphry Osmond. Je l’accompagnais tous les jours à l’hôpital, et je passais les soirées avec lui dans sa bibliothèque. Il m’a montré tous ses livres et m’a parlé longuement du LSD. Parce qu’au début, dans les années 1950, le LSD était un outil que la science considérait comme potentiellement utile, avec toutes sortes de capacités, comme de pouvoir guérir l’alcoolisme. C’est dans la bibliothèque de Humphry Osmond que j’ai commencé à lire tout ce qui touchait au LSD, à la mescaline et aux hallucinogènes. C’est vrai que c’était fascinant pour quelqu’un qui s’intéressait aux états de conscience, à comment le cerveau fonctionne, quelles sont ses molécules, les mondes auxquels elles donnent accès. À partir de là, à l’âge de vingt ans, une fois de retour dans mon université en Angleterre, j’ai commencé à dévorer non seulement tous les livres sur le sujet, mais aussi les champignons qui poussaient dans les champs. C’est-a-dire qu’on peut lire, mais on peut aussi essayer. C’était possible de manger des champignons un jour, de lire Castaneda le lendemain, et de se dire : « Mais oui, il y a là un savoir, comme ce que les chamanes racontent. Il y a là quelque chose qui rend très bizarre par rapport à l’état de conscience et la société occidentale de consommation. »

Tu vas au supermarché sous champignons, et tu commences à déconstruire la réalité devant tes yeux. Tu dis : « C’est quoi tous ces produits emballés sous plastique, ça vient d’où ? C’est quoi ces poulets découpés en morceaux ? C’est quoi ce monde industriel bizarroïde qui est ma réalité normale et que je suis en train de voir comme un drôle de film, présentement ? » Chaque prise d’hallucinogènes (des champignons psilocybes et du LSD) était une baffe monstre, presque philosophique, qui me faisait réfléchir à toutes les grandes questions. Qu’est-ce que l’existence ? Qu’est-ce que la culture ? Quelles sont les valeurs que notre société nous injecte même quand on ne s’en rend pas compte ? Et d’ailleurs, comment est-ce que je sais ? Que de questions ! C’était clair qu’il y avait là quelque chose qui restait mal compris par notre culture. Quelque chose de pertinent pour quelqu’un qui s’intéresse aux inégalités dans le monde – à ce moment-la j’étais devenu marxiste –, pour quelqu’un qui s’intéresse aux inégalités de classe, de race et de genre… Alors voilà : j’ai quitté l’histoire pour commencer des études d’anthropologie. Il s’agissait de radicalement repenser le monde, de focaliser sur les inégalités qui existent entre les humains et d’essayer de voir comment ça s’est construit historiquement, culturellement. Analyser tout ça en essayant d’utiliser ces outils de modification de conscience pour sortir de ma culture, essayer de la regarder depuis au-dessus. Le but était de changer le monde, en fait.

Jan : Et les chamanes ?

Jeremy : Non, en tant qu’anthropologue.

Jan : Oui, mais les chamanes ?

Jeremy : Ah, oui ! Les chamanes… merci.
En tant que jeune anthropologue, j’ai commencé à m’intéresser au « développement du tiers-monde ». Je voulais réaliser une critique de la politique des grandes banques internationales du développement, genre Banque mondiale. À cette époque-là, au début des années 1980, ces banques investissaient des centaines de millions de dollars pour construire des routes de pénétration en Amazonie, pour exproprier les indigènes et mettre en place des colons éleveurs de bétail. Tout ça au nom du « développement ». J’ai décidé d’aller en Amazonie regarder le conflit entre les bulldozers, les millions de dollars de la Banque mondiale versus les gars avec des flèches et les pieds nus. C’étaient deux concepts complètement différents. Du point de vue des Indiens, le développement, ce n’est pas raser la forêt, mettre du bétail, expulser les gens… C’est reconnaître que ces gens ont un savoir à propos de leur forêt, qu’ils savent l’utiliser sans la détruire. Ça, c’est du développement : reconnaître les droits territoriaux des peuples indigènes, et travailler ensemble, avec eux, pour que ce milieu fragile et précieux continue d’exister. Il s’agissait, à ce moment-la, de faire acte d’anthropologie politiquement engagé, d’aller vivre chez les Indiens, en Amazonie péruvienne, là où arrivaient les bulldozers, et de montrer qu’ils avaient un savoir pertinent à propos de la forêt. Et le petit gars qui avait peur des Indiens à Montréal s’est retrouvé, en octobre 1984, dans un village ashaninca ; et c’est vrai que j’avais peur d’être scalpé, le premier soir. C’est tout bête, ce genre de préjugé.


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