Magazine


©
+ Déjà dans mes favoris
+ Ajouter aux favoris

PUBLIÉ LE 18/06/2010
Magazine » EXPLO+

John E. Mack : Portrait

Stéphane Allix a rencontré John Mack en 2003. Cet éminent psychiatre américain qui inspirera la création de l’INREES, est le premier spécialiste en santé mentale à s’être intéressé sérieusement aux personnes prétendant avoir été « enlevées par des extraterrestres ».

John E. Mack est né à New York en 1929. C’est déjà à Harvard qu’il obtient son doctorat en médecine en 1955. En 1969 il est nommé responsable du département psychiatrie de l’hôpital de Cambridge. En 1973, il dirige le département psychiatrie de l’hôpital de Harvard. Parmi la dizaine de livres qu’il publie, la biographie qu’il consacre à T. E. Lawrence en 1977, sera récompensée par le Prix Pulitzer. En avril 1994 il publie une étude intitulée « Abduction » terme par lequel on désigne le phénomène des « enlèvements extraterrestres » aux États-Unis. Le diagnostic de John Mack ­— quant à la santé mentale de ces étranges patients — a été confirmé depuis par différentes études et tests psychiatriques réalisés par d’autres équipes. Des spécialistes en santé mentale, reconnus et respectés, déclarent donc que les gens prétendant avoir été enlevé ne sont pas fous, et présentent en outre des symptômes de stress post traumatique, stress d’ordinaire lié à un événement traumatisant réel. Le stress post traumatique qu’éprouvent les enlevés est similaire, par exemple, à celui de vétérans du Vietnam.

« Cliniquement, notre vision du monde ne tient pas ! » Tout le personnage est dans cette phrase. Une sereine détermination, la puissance d’une conviction échafaudée par des décennies d’expérience, et un cœur d’enfant encore perceptible aux coins de ces yeux, à la fois intimidants et espiègles. J’ai été instantanément frappé par John Mack. Professeur de psychiatrie, fondateur de département psychiatrie de l’hôpital de Harvard, John Mack, lorsque je le rencontre pour la première fois en Septembre 2003, est un homme assez grand dont j’ai peine à imaginer qu’il va fêter son 74e anniversaire trois semaines plus tard. Larges épaules, charpente athlétique, il émane de lui une grande assurance, une vigueur communicative. Il fait incontestablement 10 ans de moins. Un front dégagé, le visage ouvert et avenant, sa peau matte semble absorber chaque particule de lumière. Cheveux bruns discrètement grisonnants sur les tempes, regard bleu clair, John Mack révèle un certain charme, une élégance naturelle.

« Notre actuelle vision du monde n’est qu’une programmation de notre cerveau, et n’est pas basée sur une connaissance inamovible et établie, sur des soi-disant lois qui ne sont que des émanations de la structure scientifique actuelle. La réalité n’est pas juste ce que nous pensions qu’elle était. Notre actuelle vision du monde englobe si peu de chose ! Elle est tellement incapable d’appréhender la nature de la réalité que nous observons ! » Je garde le souvenir ébloui de cette discussion. Nous étions tous deux au premier étage de sa grande maison située à l’angle de Brattle Street, non loin de l’Université de Harvard où John avait effectué quasiment toute sa carrière. Comment ce membre respectable de l’establishment universitaire américain, Prix Pulitzer qui plus est, né à New York le 4 Octobre 1929, en est-il venu à affirmer que notre vision matérialiste de la réalité est dramatiquement incomplète ? Peut-être parce qu’il a réalisé combien, au cœur de ce siècle secoué de tant de bouleversements scientifiques, il était assez présomptueux de vouloir juger de tout ; et qu’il s’est mis à écouter. Au début des années 90, John Mack a commencé à recevoir des femmes et des hommes affirmant avoir été enlevés pas des extraterrestres. « Mon intérêt pour ce travail est venu de mon professeur Stanislav Grof, un psychanalyste d’origine tchèque qui à la fin des années 50 a commencé à faire des expérimentations à l’aide du LSD et a découvert que toutes nos notions sur la cartographie de l’esprit étaient complètement limitées. En ouvrant la conscience, on découvre qu’il y a des niveaux d’être, des niveaux de conscience qui sont bien plus profonds que ce qui passe pour être la réalité, et que l’on peut y accéder dans ce qu’il appelait des états trans-personnels. Un état trans-personnel est cet état ou la conscience n’est plus attachée au corps. Les expériences de sortie du corps sont des états trans-personnels, comme les NDE où la personne n’est plus retreinte à ce corps. »

Mais entre les expériences transpersonnelles de Stan Grof et ce qu’il allait découvrir, il y avait un monde.

Qu’un professeur de psychiatre de la stature de John Mack se penche sur un phénomène de société mystérieux et assez répandu n’a rien de surprenant en soi. Pour un éminent spécialiste en santé mentale qui compte alors — nous sommes en 1990 — pas loin de trente années d’expérience dans le domaine, les récits de rencontres supposées avec des entités non humaines, dans lesquelles des témoins voient des êtres d’origine extraterrestres, constituent un passionnant espace de recherche sur les mécanismes mentaux. Rapidement les patients se succèdent et l’affaire se complique. Ces gens ne ressemblent en rien aux malades de toutes sortes que John Mack soigne depuis des décennies. Il rencontre des dizaines d’entre eux, affine son diagnostic jusqu’à être obligé de se rendre à l’évidence : il ne s’agit pas… d’un problème mental ! « Lorsque vous parlez à un psychotique qui vous raconte quelque chose qui ressemble à une psychose, vous sentez que ce n’est jamais arrivé… Je peux le dire, je sais que c’est quelque chose que la personne veut me faire croire, qu’elle déforme la réalité. Il n’y a rien de comparable ici, ces gens sont des personnes saines me parlant d’événements dont ils se rendent bien compte qu’ils paraissent fous. Ils ont conscience de cela. Ils se posent plein de questions, ils doutent d’eux-mêmes. Mais ils décrivent une expérience réelle et intense, une lumière, quelque chose que l’on fait à leur corps. La qualité de la façon dont ils en parlent est celle d’une personne parlant d’une expérience qui lui est réellement arrivée. » En Avril 1994, lorsque John Mack publie son étude clinique de près de six cents pages c’est un véritable séisme qui secoue les Etats-Unis. Après avoir travaillé durant deux ans sur une centaine de cas, dont treize sont exposés en détail dans le livre, John Mack écrit en substance que ce que les personnes enlevées décrivent ne peut pas être expliqué comme étant liée à une pathologie mentale connue. En clair, ils ne sont pas fous ! Ainsi peut-on lire en introduction de son livre : « Les expériences rapportées possédaient toutes les caractéristiques d’événements réels : narrations extrêmement détaillées qui, au premier abord, ne semblaient pas renfermer de structure symbolique évidente ; intenses traumatismes émotionnels et physiques, avec parfois des petites lésions apparentes sur le corps des victimes ; logique et cohérence des récits jusque dans les moindres détails. Les énergies et les émotions qui traversent et bouleversent ces personnes au moment où elles font le récit de leur drame ont une intensité comparable à nulle autre que j’ai pu rencontrer à ce jour dans mon travail de thérapeute. » Le ton est mesuré, prudent, scientifique mais ce qu’il expose est vertigineux. Dans un article qui occupe trois pages entières, le New York Times Magazine, supplément hebdomadaire du plus célèbre quotidien des Etats-Unis, force un peu le trait : « Des humains rapportent être enlevés par des extraterrestres. Un psychiatre de Harvard affirme que c’est vrai ! » Une pareille couverture consacrée à un tel sujet dans le New York Times a de quoi surprendre. Le journal ne fait que suivre l’engouement de la plupart des grands networks américains qui se passionnent immédiatement pour cet éminent psychiatre de Harvard, offrant soudain une légitimité scientifique à un sujet d’ordinaire traité à la légère. Pour la première fois, la validation d’un scientifique compétent permet de poser un regard critique et dépassionné sur un phénomène stupéfiant. John Mack n’aura de cesse de répéter qu’il n’a jamais entendu de choses similaires de la part de patients soignés pour des traumatismes causés par d’autres humains, ou de la part de malades psychotiques souffrant d’hallucinations. Mais cela implique-t-il nécessairement que ces gens aient été confrontés à ce qu’ils disent ? « Ce que rapportent les enlevés n’est pas censé être possible. Et alors ! Est-ce cela qui doit arrêter définitivement notre jugement ? Ne devrions-nous pas plutôt reconnaître que la définition de ce qui est possible est une question de vision du monde, avant de remettre en doute sans aucun examen les témoignages de tant de personnes ? La culture décide de ce qui est réel. Ce qui est réel dans notre culture est complètement différent de ce qui est vrai dans la réalité des Indiens d’Amérique, dans la réalité des bouddhistes tibétains, dans celle des Kauna d’Hawaï. Nous avons une certaine idée de ce qui est réel, elle est très limitée et devient de plus en plus limitée au fur et à mesure que passent les siècles. Je considère que la vision du monde que nous avons est arbitraire et mon expérience de médecin me pousse à croire mes patients bien plus que je ne crois cette vision du monde. Ils sont bien plus convaincants ! Si nous voulons qualifier de psychotique quiconque a un point de vue différent du paradigme dominant, et d’une certaine façon c’est là où nous en sommes aujourd’hui, alors très bien, mais ce n’est pas le cas ! Rien ne permet d’établir que ces gens sont mentalement dérangés. » John Mack était un ami proche du physicien, épistémologue et historien des sciences, Thomas Kuhn, par ailleurs enseignant au M.I.T et auteur du remarquable La structure des révolutions scientifiques dans lequel il étudia ces moments très riches de l’histoire des sciences où une nouvelle théorie en remplace une autre. On appelle cela également un changement de paradigme, un changement de notre vision du monde en quelque sorte, ce que nous sommes en train de vivre actuellement. En réalité John connaissait Thomas Kuhn depuis l’enfance, leurs parents étant amis lorsqu’ils habitaient New York. Au début de ses recherches avec les enlevés, John Mack, très embarrassé devant un phénomène qui défiait sa conception de la réalité, s’en était ouvert à Thomas Kuhn : « L’opinion que me donnèrent Tom et sa femme Jehane, elle-même très versée dans les domaines de la mythologie et du folklore, me fut extrêmement utile. Ce qui m’apparut le plus pertinent dans les observations de Tom était que le système scientifique occidental avait acquis une rigidité comparable à celle de la théologie, et que ce système de pensée, ou même de croyance, était maintenant en place par les structures, les catégories et les polarités mêmes du langage comme par exemple réel/irréel, existe/n’existe pas, objectif/subjectif, psychique/monde externe, et se produit/ne se produit pas. Tom me suggéra de poursuivre mes investigations en laissant de côté, autant que possible, toutes ces formes de langage, et de me contenter de récolter l’information brute, sans me soucier si elle correspondait ou non à des structures de pensées préexistantes, officielles, admises, etc. » C’est ce que John Mack fit.

Il pénétra alors sur un territoire inconnu. Si nous concédons que les enlevés ont pris part à un événement réel, quelque chose qui semble entrer dans notre réalité tridimensionnelle sans en faire entièrement partie, des questions jaillissent telles que : de quelle réalité s’agit-il ? D’où viennent ces êtres ? Mais où va-t-on ensuite avec de telles interrogations ? « D’une manière générale, le débat entourant les extraterrestres est concentré autour de la question de savoir s’ils sont réels dans un strict sens matériel, et si leur existence peut être prouvée par les méthodes de la science traditionnelle. De la même façon, en ce qui concerne les enlèvements, l’intérêt est centré sur : oui ou non des gens sont-ils enlevés avec leur corps, à travers le ciel, dans des vaisseaux spatiaux par des extraterrestres ? Ce sont très certainement des questions pertinentes. Après plus de dix ans de travail avec des enlevés, j’en viens à penser que ce ne sont pas les questions les plus significatives posées par le phénomène des enlèvements. Il me semble que ce qui est important pour notre culture repose dans la nature extraordinaire et la puissance de l’expérience que vivent les enlevés. L’ouverture que cette expérience provoque vers des dimensions plus profondes de la réalité, et de ce que cela signifie pour notre culture, et le futur des êtres humains. Il semblerait qu’une intelligence soit en train d’essayer d’établir une connexion, qu’elle tente de nous atteindre. » dit John Mack.

Les enlevés en sont-ils les témoins ? Quelle que soit la réponse — et elle est sans doute encore hors de portée — John nous incitait à ne pas rester subjugués devant nos fragiles certitudes… John Mack s’est éteint dans la nuit du 27 au 28 septembre 2004, à Londres. Il allait avoir 75 ans.


NOS SUGGESTIONSArticles