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PUBLIÉ LE 16/08/2011
  • Virginie Gomez
    Auteur
Magazine » Témoignages

L’amitié mystérieuse

Hugo Pratt, le créateur de Corto Maltese, et Jean-Claude Guilbert se sont rencontrés un dimanche de l’hiver 1980 vers 17 heures. Un dimanche après-midi de l’été 1995, vers 17 heures, Pratt est mort. Jean-Claude Guilbert revient sur quinze ans d’une amitié vécue dans le souffle des « forces du hasard ».

À l’époque, je faisais le Magazine de l’Aventure sur TF1. Nous cherchions des gens qui pouvaient incarner l’esprit d’aventure. Nous avons tout de suite pensé à Hugo Pratt. Il habitait à Paris, sur l’Ile Saint Louis, rue Le Regrattier. Je connaissais cette rue car j’avais un ami qui y habitait aussi, qui avait préfacé mon livre Le réalisme fantastique… Il y avait une sonnette, mais comme je n’aime pas sonner, je frappe trois coups vigoureux. Tout de suite, la porte s’entrouvre et je vois un mec avec une gueule de vrai mec, des yeux bleus jaunes violets, et qui me regarde avec un air un peu rogue. Et moi, toc, je mets le pied dans la porte ! Il y a eu un moment d’hésitation qui a duré peut-être dix ou vingt secondes. Finalement, il a ouvert grand la porte et il a souri. Il a pris deux bols de petit déjeuner et une bouteille de whisky, il a vidé une moitié de la bouteille dans chaque bol, et on a trinqué. Je suis ressorti un peu chancelant, mais je savais que ce que j’avais organisé me conduirait au-delà de cette simple rencontre. Trois mois plus tard, nous nous sommes retrouvés pour le tournage d’un film à Djibouti. A la fin, Hugo m’a pris à part et m’a dit : « On s’est bien entendus. On va passer un pacte. On va se retrouver pour un voyage chaque année, tous les deux. » Et on a tenu cette promesse jusqu’au bout. J’ai compris plus tard qu’il avait tout de suite vu en moi quelqu’un qui correspondait à son tamponnage permanent entre le rêve et la réalité, l’écriture et la lecture. Pour lui, j’étais un personnage « dessinable ». Il m’a beaucoup influencé. Avec lui, je me suis déchargé d’un poids de fausse honte, j’ai osé affirmer qu’il faut vivre comme dans les livres, ce que je faisais sans le dire, et refuser la vie quotidienne. Tout cela a fait qu’on a eu une connivence, entre synchronicités, forces du hasard et entente fusionnelle : c’est ce que j’ai appelé dès le début l’amitié mystérieuse.

La synchronicité de la rose


Une rose court dans la vie et l’oeuvre d’Hugo Pratt : On voit dans Les Scorpions du Désert le personnage féminin, Juddhita Canaan, lire un livre de William Butler Yeats : Rosa Alchemica (La Rose alchimique). Pratt la fait mourir, victime d’un traître qui lui offre… un bouquet de roses empoisonnées. La rose apparait aussi quand Pratt est en Argentine, où il passe quelques jours tout seul dans une station balnéaire déserte. Il voit un jour, en rentrant chez lui, une rose accrochée au grillage de sa maison. Il n’y avait personne dans cette petite ville, il n’a jamais su qui l’avait mise là. A propos de cette histoire, qu’il relate dans Le désir d’être inutile, il écrit : « Alors que les alchimistes recherchent la rosa alchemica, j’ai fait l’expérience de la rose qui venait vers moi. »
Moi-même, j’étais à Marsa Mathrou en 1965, quand j’ai fait le tour du bassin Méditerranéen. Je suis passé là où passe l’espionne qui se fait assassiner par les roses. A cette époque, j’ai été bloqué par un douanier copte qui parlait le français. Il m’a dit cette phrase de Ronsard, qu’il avait sans doute apprise à l’école : « Il n’y a pas de rose sans épine. » Lorsque j’ai repensé à cela, j’ai vu une fois de plus les forces du hasard liées à ce que je savais et de lui, et de nous, se rencontrer. C’était avec cet homme une connivence sortie de nulle part et de partout. Et plus tard, lorsque Pratt est retourné sur la tombe de Yeats, en Irlande, une personne dans une taverne près de Dublin lui a lancé : « Hugo Pratt ? – oui – Vous venez pour Yeats ? ». C’était bien le cas. Et une autre qu’il ne connaissait pas lui a dit, alors qu’il se tenait près de la tombe du poète, à Drumcliff: « Comment ça va ? Ça fait longtemps qu’on ne s’est pas vu. » Le transfert s’était effectué entre Hugo et Yeats, de même que le transfert est permanent entre Hugo et Corto. Hugo Pratt a toujours fasciné par sa propension à introduire le rêve dans la réalité, et son personnage dans son existence.

Le naufrage de la Boudeuse


J’ai embarqué sur la Boudeuse – bateau du capitaine et armateur Patrice Franceschi – à Suez, là où est morte à coup de roses empoisonnées la fille dont on vient de parler. Quelques semaines plus tôt, j’avais tenté d’aller en Mélanésie sur les traces de Corto Maltese, apparu pour la première fois dans ce coin dans La Ballade de la mer salée. Mais des troubles politiques m’en avaient empêché. On a mis le cap sur l’île de Malte, terre de naissance de Corto Maltese, ma destination. Mais la veille du débarquement à Malte, on a coulé. On a été récupéré par un énorme pétrolier qui passait par là. Ce pétrolier appartenait à la compagnie AGIP. Et le dernier dessin tracé par Hugo Pratt avant sa mort l’a été pour une BD commandée par AGIP et jamais terminée. Je n’étais pas surpris. Avec Hugo, j’étais habitué à ce jeu. En queue de naufrage, si l’on peut dire, j’avais noté : « On était constamment dans un mélange du temps, de la géographie, des lectures, des personnages et des personnes elles-mêmes, la ballade continuelle et sans fin, entre la légende et la réalité, entre les rêveries et les vérités. » Un semblant de ligne de conduite humaine entre un créateur magnifique qu’était Pratt et des situations mentales qui sont à mon avis de plus en plus communes aux hommes.

Dernier abordage


Hugo ne voulait pas me rencontrer pendant sa maladie, parce qu’il ne voulait pas que je le vois diminué. Il me mentait. Il me disait que tout allait bien, qu’on allait refaire bientôt une fête. Et moi, au fond, je n’étais pas très lucide. Il était devenu pour moi immortel. Je n’arrivais pas à être raisonnable, de manière générale dans ma vie courante, et surtout par rapport à lui. Un jour, notre ami le sculpteur Livio Benedetti déboule à la maison en disant : « Hugo, c’est foutu ». Je suis désespéré. On va à la clinique. On voit une fenêtre ouverte avec un rideau qui flotte. Livio me dit : « C’est là. » On monte. J’étais venu avec une croix éthiopienne qu’Hugo avait tenue quand il était chez moi. Je me disais : « Cette fois, il va la tenir bien ferme. » Patricia Zanotti(1) m’a accompagné jusqu’à sa chambre. J’ai vu Pratt qui était là, allongé. Il était magnifique. Il avait la gueule de Corto Maltese. Il vivait ses derniers moments. Il respirait fortement, il avait plein de tubes partout. Je lui caresse les cheveux, c’était un moment de grâce terrible. Je prends la croix, je lui mets dans la main et je lui dis : « Prends-là, elle est pour toi, c’est pour l’abordage. » Je sors, après avoir salué trois de ses enfants présents dans la pièce. Il a serré la croix et il est mort. Il a été mis en terre avec cette croix qu’il avait tenue en riant, avec moi, dans ma maison.

Foudroyé !


On est retourné plusieurs fois dans la maison d’Hugo après sa mort. Ce jour-là, il y avait Dominique Petitfaux(2), Patricia Zanotti, Livio Benedetti, d’autres intimes et moi-même. Nous sommes allés dans la cuisine pour nous faire un café. On a alors entendu un bruit assez fort. C’est un merle qui venait de tomber mort à la place où les chats d’Hugo avaient l’habitude de venir. On est sorti, on a vu ce merle foudroyé. Je l’ai pris et je l’ai enterré dans le jardin d’Hugo. C’est une histoire ahurissante qui nous a bouleversés : les foudres du ciel étaient tombées là où toujours un animal venait gratter à la vitre d’Hugo.


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