Magazine


©
+ Déjà dans mes favoris
+ Ajouter aux favoris

PUBLIÉ LE 21/05/2013
  • redigé par INREES INREES
    La rédaction

LE LIVRE À LIRE

S'aimer

Kristin Neff
Belfond
Magazine » Bonnes feuilles

L'auto-compassion
pour s'ouvrir aux autres

La compassion pour soi-même est-elle une forme d’égoïsme ? Au contraire, dans son livre « S’aimer : Comment se réconcilier avec soi-même », Kristin Neff nous montre comment l’auto-compassion peut nous aider à nous développer de manière positive, pour nous mêmes et pour les autres.

La compassion envers soi, par définition, requiert les mêmes qualités que celle adressée à autrui. En premier lieu, elle implique que l’on s’arrête pour contempler sa souffrance. Comment être touché par sa propre douleur si l’on ne commence pas par admettre son existence ? Bien sûr, à certains moments, celle-ci est tellement évidente que l’on est incapable de penser à autre chose. Pourtant, dans de très nombreux cas, on refuse simplement de s’avouer à quel point on a mal. Faire bonne figure fait partie de la tradition occidentale et reste un impératif sociétal fort. Quoi qu’il arrive, on doit garder la tête haute et continuer à avancer en serrant les dents. Résultat, lorsque survient une situation pénible ou stressante, nous nous autorisons rarement à prendre le temps de nous interroger sur notre ressenti.

Si, en outre, notre mal-être est lié à un jugement négatif sur nous-mêmes (par exemple, parce qu’on s’est laissé emporter ou que l’on a lancé une remarque idiote à une soirée), nous avouer notre souffrance devient quasiment impossible. A ce sujet, je me rappelle le jour où, croisant une amie que je n’avais pas vue depuis longtemps et avisant son ventre rebondi, je lui ai demandé : « Tu es enceinte ? – Euh, non, m’a-t-elle répondu, j’ai juste pris du poids ces derniers temps. » Ecarlate, je n’ai pu qu’articuler un « Oh ! » confus. Ce genre de situation fait typiquement partie des incidents qui ne semblent pas mériter notre compassion. Après tout, j’ai gaffé, n’est-il pas naturel que j’en assume les conséquences ? Pourtant, punissez-vous vos amis ou vos proches chaque fois qu’ils font une bourde ? D’accord, cela vous arrive, mais en êtes-vous vraiment fier ?

Tout le monde se trompe ou commet des bévues à un moment donné, c’est inévitable. D’ailleurs, à bien y réfléchir, est-ce si surprenant ? Avez-vous signé en naissant un contrat assurant que vous seriez parfait, ne connaîtriez pas l’échec et mèneriez toujours votre vie comme vous l’entendez ? « Euh, excusez-moi. Il doit y avoir une erreur. Je me suis inscrit au programme "Tout marchera comme sur des roulettes jusqu’à ma mort". J’aimerais parler au directeur, s’il vous plaît. » C’est ridicule, et pourtant nous avons souvent l’impression que le monde s’écroule dès que nous ratons quelque chose ou que notre existence prend un tour non désiré.

Vivre au sein d’une culture valorisant l’indépendance et le succès individuel présente un gros inconvénient : celui qui ne parvient pas à atteindre ses objectifs se considère comme l’unique responsable de son échec. Or, s’il est fautif, il ne mérite aucune compassion, pas vrai ? Sauf qu’en réalité chacun d’entre nous mérite d’en recevoir. Le simple fait d’être un humain doué de conscience vivant sur cette terre nous rend intrinsèquement précieux et digne d’attention. Selon le dalaï-lama, il est dans la nature humaine de vouloir être heureux et d’éviter la souffrance. C’est pourquoi tout le monde recherche le bonheur et essaie d’échapper à la douleur, ce qui est un droit essentiel. C’est le même sentiment, bien sûr, qui inspire la Déclaration d’indépendance : « Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté, et la recherche du bonheur. » Le droit à la compassion ne se gagne pas, il nous est acquis à la naissance. Notre humanité ainsi que notre faculté de penser et de ressentir combinée au désir d’être heureux et d’éviter la souffrance suffisent à le justifier.

Malgré tout, beaucoup de gens restent méfiants devant le concept d’autocompassion. Ne serait-ce pas une forme d’auto-apitoiement ? Un terme élégant pour excuser un certain laxisme à l’égard de soi-même ? Tout au long de ces pages, je m’efforcerai de montrer combien ces jugements sont erronés et se situent à l’opposé de la véritable compassion envers soi. Comme vous le découvrirez, l’autocompassion inclut la recherche du bien-être et de la santé et, loin de prôner la passivité, pousse à agir pour améliorer sa situation. En outre, elle ne sous-entend pas que j’estime mes problèmes plus importants que ceux du voisin, mais simplement aussi importants et méritant autant qu’on s’en occupe.

Au lieu de nous reprocher nos erreurs et nos échecs, il est possible d’utiliser la souffrance dont ils sont la cause pour attendrir notre cœur, nous détourner de ce désir de perfection irréaliste et si frustrant, et ouvrir la porte à un contentement réel et durable. Cela, simplement en nous accordant la compassion nécessaire au moment voulu.

Les travaux que mes collègues et moi-même avons menés ces dix dernières années prouvent l’intérêt de l’autocompassion en tant qu’outil pour arriver à un certain bien-être émotionnel et à un état de satisfaction global. En se considérant avec bienveillance et en s’offrant un réconfort inconditionnel tout au long de son expérience d’humain, si ardue soit-elle, on évite de tomber dans les schémas destructeurs que sont la peur, les attitudes négatives et le sentiment d’isolement. Par ailleurs, l’autocompassion renforce les affects positifs comme la joie et l’optimisme. Parce qu’elle fortifie intérieurement, elle permet de s’épanouir et d’apprécier la beauté et la richesse de la vie, y compris dans les périodes difficiles. En apaisant nos esprits agités, elle nous rend plus aptes à discerner les chemins qui nous conviennent, et par conséquent à nous orienter vers ce qui crée de la joie.

Contre les tempêtes intérieures provoquées par le jugement sur soi, qu’il soit positif ou négatif, l’autocompassion offre un havre de calme, un refuge où l’on peut enfin arrêter de se questionner : « Suis-je aussi bien qu’eux ? Suis-je à la hauteur ? » Car c’est en soi-même que se trouvent l’affection et le soutien chaleureux dont chacun a besoin. En puisant à notre source intérieure de sollicitude et en reconnaissant le caractère imparfait de notre condition humaine commune, nous nous sentons peu à peu mieux acceptés, plus sûrs de nous et plus vivants.

Parce qu’elle détient le pouvoir de transformer la souffrance en joie, l’autocompassion a un caractère magique. Dans son livre L’alchimie des émotions : comment l’esprit peut guérir le cœur, Tara Bennett-Goleman utilise la métaphore de l’alchimie pour symboliser la transformation affective et spirituelle qui survient lorsque l’on accueille sa douleur avec bienveillance. Grâce à cette compassion vis-à-vis de soi-même, le nœud de l’autocondamnation se défait peu à peu, laissant place à un sentiment d’acceptation tranquille et de connexion avec les autres humains : un diamant étincelant au cœur du charbon.


NOS SUGGESTIONSArticles