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PUBLIÉ LE 30/04/2013
  • redigé par INREES INREES
    La rédaction

LE LIVRE À LIRE

Voyage au-delà de mon cerveau

Jill Bolte Taylor
Éditions J'ai Lu
Magazine » Bonnes feuilles

L’immensité de notre esprit
vue par le Dr Jill Bolte Taylor

Suite à un accident vasculaire cérébral, le Dr Jill Bolte Taylor, neurobiologiste émérite, perd l’utilisation de l’hémisphère gauche de son cerveau. Libérée de ses conceptions passées, elle découvre pleinement ce que l’hémisphère droit offre de merveilleux : la capacité de vivre dans le présent et de se « relier » à l’Univers.

Je garde aujourd’hui de mon AVC un souvenir teinté d’amertume. Comme mon aire associative pour l’orientation ne jouait pas son rôle habituel, je ne percevais plus les limites de mon corps, qui ne s’arrêtait par conséquent plus à l’endroit où ma peau entrait en contact avec l’air ambiant. Je me prenais pour un génie libéré de sa lampe magique. Mon énergie spirituelle flottait en suspens autour de moi, telle une baleine géante dans un océan d’euphorie muette. La disparition des frontières de mon corps, plus subtile que le plus subtile des plaisirs à notre portée en tant que créatures de chair et de sang, m’a plongée dans un bonheur sans nom. Il m’a semblé évident, alors même que ma conscience se prélassait dans une quiétude bienfaisante, que l’immensité de mon esprit sans bornes ne parviendrait plus jamais à regagner le cadre étriqué de mon enveloppe charnelle.

Ma félicité profonde m’offrait une merveilleuse échappatoire à l’impression décourageante de délabrement qui me submergeait chaque fois que l’on me convainquait de renouer tant bien que mal avec mon environnement immédiat, ô combien fuyant ! Je n’existais plus que dans un lointain espace-temps indépendant de ma perception habituelle du monde. Ce que recouvrait jadis la notion de « moi » ne survivrait pas à une catastrophe neurologique d’une telle ampleur. Le Dr Jill Bolte Taylor venait de disparaître à jamais ce matin-là. Qui donc avait survécu ?

A partir du moment où mon centre de langage ne me rabâchait plus : « Je me nomme Jill Bolte Taylor. Je suis une neurobiologiste. J’habite à telle adresse et mon numéro de téléphone est le suivant », rien ne m’obligeait plus à demeurer moi-même. Sans « câblage » émotionnel pour me rappeler mes goûts et mes dégoûts, sans « ego » pour m’indiquer en vertu de quels critères juger mon entourage, je ne pensais plus du tout comme par le passé. Compte tenu de l’étendue de mes lésions neurologiques, je ne redeviendrais plus jamais moi-même, même en rêve ! Si j’en crois mon nouveau moi, le Dr Jill Bolte Taylor venait de passer de vie à trépas ce matin-là. Elle n’existait plus. Mon ignorance complète de son vécu, de ses réussites et de ses échecs me déliait de l’obligation de m’en tenir à ses choix ou aux limites qu’elle s’imposait jusque-là.

La disparition de mon hémisphère gauche, et de celle que j’étais autrefois, a eu beau me peiner, elle ne m’en a pas moins libérée. Une espèce de rage intérieure animait le Dr Jill Bolte Taylor qui traînait à sa suite un bagage émotionnel pas toujours facile à porter. Elle se consacrait corps et âme à son travail et aux causes qu’elle défendait. Elle menait une vie trépidante, par bien des côtés admirable, mais aussi mue par une rancœur qui, par chance, m’était devenue étrangère. Je ne me rappelais plus mon frère ni sa maladie ni le divorce de mes parents. Je ne me souvenais même pas de mon travail ni de la pression que je subissais au quotidien. L’occultation de mon passé fut une véritable délivrance. Je venais de passer les trente-sept premières années de ma vie à me dépenser sans compter. Soudain, j’ai découvert ce que signifiait le verbe « être », tout simplement.

La détérioration de mon hémisphère gauche a marqué l’arrêt de l’horloge interne qui me donnait la notion du temps. Les instants ne se succédaient plus les uns aux autres mais demeuraient éternellement en suspens. Un peu comme quand on longe une plage ou qu’on contemple le spectacle de la nature. Rien ne me pressait plus de me lancer dans la moindre activité. J’ai renoncé à l’action au profit de l’être : à mon hémisphère gauche au bénéfice du droit. Je ne me sentais plus minuscule et insignifiante ou seule au monde mais en expansion infinie. J’ai cessé de penser verbalement pour me contenter de simples images de l’instant présent. Je ne parvenais plus à réfléchir au passé ni à l’avenir : les cellules qui me le permettaient autrefois ne jouaient plus leur rôle. Je ne m’ancrais plus que dans l’ici et maintenant, et c’était magnifique !

La conception que je me formais de moi-même a radicalement changé. Je ne me distinguais plus des entités qui m’entouraient. L’intuition m’est venue qu’au niveau le plus élémentaire, j’étais un fluide. Evidemment ! Tout, autour de nous, et en nous, se compose de particules atomiques en mouvement. Bien que notre ego se plaise à nous considérer comme un individu unique, la plupart d’entre nous restent conscients de la perpétuelle activité des milliers de milliards de cellules qui les composent et font d’eux ce qu’ils sont. Libéré des entraves que lui imposait le mode ordinaire de perception de mon hémisphère gauche, mon hémisphère droit a exulté de se découvrir associé au flux de l’éternel. Je ne me sentais plus isolée ni seule au monde. Mon âme en expansion atteignait les dimensions de l’univers entier en s’ébattant allègrement dans un océan sans bornes. (...)

Ma conscience en éveil se sentait rattachée à une sorte de flux cosmique. Tout se confondait dans mon champ de vision dont le moindre pixel irradiait d’énergie. Impossible de distinguer les limites entre les objets : ils ne formaient plus qu’un vaste ensemble. Ceux qui ôtent leurs lunettes avant de se mettre des gouttes dans l’œil doivent éprouver une impression comparable : pour eux aussi, les frontières se brouillent.


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