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PUBLIÉ LE 17/09/2013
  • redigé par INREES INREES
    La rédaction

A RETROUVER DANS

Inexploré n°12

Corps-Esprit / Hommage à David Servan-Schreiber
Magazine » Air du temps

Le pompier qui « barre le feu »

Une prière murmurée accompagnée de quelques gestes des doigts : voici le
« médicament » qu’applique gratuitement René Blanc à ses patients. « Je fais corps avec les personnes que je soigne et à qui j’ai le plaisir d’ôter la
douleur », nous dit-il. Enquête sur un barreur de feu.

Nuit et jour, le téléphone sonne chez ce grand savoyard au regard clair, pas moins de six appels quotidiens, de France, de Suisse, mais aussi d’Espagne, d’Italie, de Belgique, et même parfois des Etats-Unis. A l’en croire, René a un secret, « le secret », comme on a coutume de dire en Haute-Savoie, pour désigner le don des barreurs de feu : quelques paroles murmurées accompagnées de gestes discrets qui peuvent atténuer le feu des brûlures et accélérer la cicatrisation, parfois à des centaines de kilomètres de distance. Pour cela, René n’a besoin que du prénom de la personne et de la localisation de la zone blessée.
« Je ne peux pas dévoiler les secrets de l’intervention, mais je sais que je suis quelquefois surpris moi-même de ce que je fais et des résultats que j’obtiens », confie le « retraité », qui travaille essentiellement par téléphone, sans connaître le visage de ceux qu’il aide et sans rien leur demander en échange.
Comme tout secret qui se respecte, celui des barreurs de feu se transmet. René tient le sien de sa mère, qui l’avait elle-même reçu d’une grande-tante. Au-delà, la trace se perd. Les parents de René avaient une boulangerie-épicerie dans la Vallée Verte, à une trentaine de kilomètres du village où il habite aujourd’hui. Quand elle n’était pas occupée à tenir la comptabilité du commerce ou à prendre soin de ses enfants, sa mère « barrait le feu », grâce à des prières contenues dans « un paquet d’enveloppes » remis sans cérémonie à son fils René, âgé alors d’une vingtaine d’années. A l’intérieur, des mots écrits de sa main, que René recopiera à son tour lorsque les feuillets commenceront à s’abîmer.
Jusqu’au début des années 70, René Blanc emploie son don « à une petite échelle ». A cette époque, il commence à travailler à l’hôpital de Thonon. C’est une religieuse qui dirige les urgences. Un jour, un grand brûlé arrive en ambulance. René Blanc barre discrètement le feu, avant que le blessé reparte vers Lyon. Le lendemain, l’ambulancier demande à la religieuse : « Qu’est-ce que vous lui avez fait au petit hier ? Sur le trajet, il ne se plaignait plus. » Elle comprend vite que René est intervenu. Par la suite, elle fera souvent appel à lui, imitée par ceux qui lui succèdent à la tête du service.
A cette reconnaissance succède une renommée, venue sans que René ne s’en rende compte. Il y a environ cinq ans, une émission de la radio suisse romande le fait connaître. Une chaîne de télévision française prend le relais. Quelques heures après la diffusion du reportage, le standard téléphonique de l’hôpital de Thonon est saturé.


Un rôle qui est pour lui une obligation parfois pesante


Beaucoup appellent pour des soins, d’autres pour connaître les fameuses formules. Ceux-là se heurtent à un mur : « Je ne veux pas donner mon secret parce que j’y tiens et parce que je pense que si je le divulguais, il aurait peut-être moins d’effet. Quant à en tirer un profit, je n’en vois pas l’utilité, j’aurais peur au contraire que ça limite mes pouvoirs. »
Ce secret, ce sont des prières, « je me concentre énormément sur la personne que j’imagine et intérieurement, je dis quelque chose qui correspond à ce dont elle souffre. » Certains appellent lorsqu’ils sont brûlés, d’autres, en radiothérapie, lorsqu’ils reviennent d’une séance de rayons. « Je fais corps avec les personnes que “je soigne”, et à qui j’ai le plaisir d’ôter la douleur. Je sens profondément ce que les personnes ressentent.»
Responsable des services d’hygiène à l’hôpital de Thonon à partir de 1970, René Blanc a également été pompier volontaire pendant 35 ans. Jeune, il a été marqué par la vision de la souffrance, motocyclistes écrasés contre des arbres, restes humains ramassés près des rails du chemin de fer. Cela lui a « forgé le caractère ». « Toute ma vie, j’ai aimé le secours, dit-il. C’est une vocation, comme celle de religieux ou de médecin. »
Il se défend pourtant d’être l’égal de ce dernier. « Je ne conseille rien, je ne demande rien, je ne propose rien. Je me retire derrière le médecin. A chacun son rôle ». Un rôle qui est pour lui une « obligation », parfois pesante. Lorsque René veut échapper aux appels téléphoniques, il laisse derrière lui son téléphone. Récemment, raconte-t-il, « je suis parti à Saint-Etienne avec un ami, j’ai laissé mon portable à ma femme, eh bien, ils ont appelé sur celui du copain. » Il arrive qu’il en ait marre, après une journée particulièrement chargée. « C’est comme une bonne course en montagne. En cours de route, vous vous dîtes – qu’est-ce que je fous là, à m’esquinter ? Et puis vous passez une nuit au refuge et le lendemain, vous êtes encore plus gonflé que la veille. »


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