Magazine


©
+ Déjà dans mes favoris
+ Ajouter aux favoris

PUBLIÉ LE 14/03/2012

A RETROUVER DANS

Inexploré n°13

Intuition : retrouvez votre 6e sens
Magazine » Entretiens

6e sens : une question d’équilibre

Démystifier la voyance peut nous permettre de mieux comprendre le fonctionnement de notre psychisme. Eclairage d’une voyante rationnelle.

Avons-nous nous tous accès à des perceptions dites extrasensorielles ?
Dans notre culture, la télépathie, la clairvoyance et la précognition ne sont pas supposées exister en tant que telles. Aussi, nous avons produit des dispositifs intellectuels destinés à réduire efficacement les capacités psychiques non conventionnelles à ce qu’elles ne sont pas : une comédie, des coïncidences, de simples effets de sens, des symptômes de pathologie psychiatrique, etc. Pourtant, chacun de nous en est capable, de manière latente. Des cultures favorisent l’emploi de ces capacités, et d’autres le stérilisent, ce qui est le cas de la nôtre. Aussi, la plupart des individus sont absolument convaincus de ne pas posséder ces capacités.

Comment comprenez-vous que de nombreuses personnes pensent que la voyance est une forme de surinterprétation, d’illusion ?
Je le prends comme les chercheurs en sciences humaines le prennent, c’est-à-dire comme un discours de déni, articulé par des motivations qui sont liées à la peur, liées à l’anxiété, des motivations de préservation identitaire, et pas du tout des propos scientifiques. Il convient d’envisager la voyance pour ce qu’elle est : une ressource étonnante qui permet, depuis la préhistoire et sur tous les continents, de faire de meilleurs choix, et que notre culture a préféré occulter pour des raisons essentiellement politiques et philosophiques. Il faut se défaire de cette croyance qui veut que nous soyons limités à nos sens physiques connus. On accède à ces capacités comme à notre mémoire. Et la mémoire c’est quoi ? Si je vous dis : « Stéphane, rappelez-vous de votre dernier Noël », vous allez avoir des souvenirs, des odeurs, des images ; vous allez aussi avoir des impressions. Certaines seront subjectives : « C’était bien, ce n’était pas bien » ; certaines seront objectives : « On était dix. » Or, quand on reconstruit une information extrasensorielle, ça se passe exactement comme la mémoire : des informations vous viennent par tous vos sens et vous les reconstituez. Il faut se détourner de la certitude d’impuissance acquise dans laquelle nos sociétés nous mettent, en travaillant avec ce que tout le monde possède, c’est-à-dire la mémoire. Tout le monde accepte de se dire : je peux me rappeler mes souvenirs d’enfance, je peux me rappeler mon premier amour. Mais ce que l’on accepte difficilement – il faut presque s’y prendre par la ruse pour que cela se produise – c’est de se dire que l’on peut aussi avoir la mémoire de n’importe quelle histoire qui s’est passée autrefois, qui appartient à quelqu’un d’autre, ou qui se passera dans le futur et qui ne nous appartient pas.

Comment juger de la pertinence de son sixième sens ? Si, par exemple, j’essaye de faire un petit exercice pour « voir » ce que fait ma femme à l’instant où nous parlons, comment savoir si je suis en train d’imaginer ou si je la perçois vraiment ?
Vous soulevez quelque chose d’intéressant. D’abord, travailler sur votre femme n’est pas une bonne idée pour un premier exercice, parce que vous avez des sentiments pour votre femme. Or, plus vous êtes encombré par les émotions, moins vous « voyez ». Je me rappelle toujours ce maître spirituel en Inde qui entraîne (désolée pour le terme « entraîne » ça fait patinage artistique, mais il le dit comme ça) les oracles de Sa Sainteté le Dalaï-Lama, et qui disait : « L’état naturel de la conscience, c’est la voyance ; si on ne voit pas, c’est qu’on est pollué par le désir et par la peur ». Et c’est exactement ça !

Qu’est-ce que vous conseilleriez de faire aux gens qui se découvrent ce genre de capacités ?
De prendre l’habitude de tout noter et de tout vérifier. Quand ils se disent : « Je crois avoir fait un rêve prémonitoire », le noter ; quand ils ont l’impression d’être en train de prévoir un événement, l’écrire ; et toujours comparer ce qu’ils ont imaginé ou vu et ce qui finit véritablement par se produire. Cette confrontation est très importante, d’abord parce que vous avez des gens qui, confrontés à l’émergence de leurs capacités, commencent par penser qu’ils sont fous, ou vivent dans une très grande crainte de la pathologie. Ensuite vous avez ceux qui pensent – et c’est souvent beaucoup plus grave encore – qu’ils sont des élus, c’est-à-dire qu’ils surinterprètent dans le religieux. Il arrive que des gens, parce qu’ils font un rêve prémonitoire, s’imaginent détenteurs d’un pouvoir absolument incroyable, ou avoir une mission. Et là, de fous qu’ils n’étaient pas, fous ils deviennent… sur un mode pas forcément très sympathique.

Comment faut-il écouter sa petite voix intérieure alors ?
Il « faut » écouter sa petite voix intérieure. Sauf que chaque fois que l’on parle « d’écouter sa petite voix intérieure » en Occident, on parle du désir. Or, la voyance ce n’est pas de la pensée, ni de la déduction, ni des représentations qui seraient inspirées par nos désirs et nos craintes. Dans ma vie et dans mon travail, j’ai rencontré des centaines de femmes dont la « petite voix intérieure » disait que le monsieur dont elles étaient amoureuses allaient les épouser ; le problème, c’est qu’il était parfois marié avec une autre ! Je crois que dans un premier temps il convient d’éviter d’accorder trop d’importance à ce que nous imaginons être notre voix intérieure lorsqu’elle nous donne des informations qui renforcent considérablement nos peurs ou nos désirs. J’ai vu énormément de gens qui étaient par exemple persuadés qu’ils allaient mourir. Or, dès qu’il y a une très grande crainte ou un très grand désir, il faut être extrêmement prudent par rapport à ce type de ressenti. Imaginer que des gens que nous aimons vont avoir un grave accident de voiture, imaginer une vie commune avec un tiers dont on est tombé follement amoureux, c’est là-dessus que notre « intuition » dérape. Je dirais qu’au départ, moins vous êtes affecté, plus ce que vous voyez va être potentiellement avéré. Ce qui ne veut pas dire qu’on ne peut pas arriver à obtenir des informations de clairvoyance sur ce qui nous fait peur ou sur ce que nous désirons – mais cela demande des années de pratique.

En fait, tout votre travail tend à sortir ces perceptions du magique ?
Oui, et également à réaffirmer l’importance que ces perceptions ont, c’est-à-dire qu’on a affaire à une capacité d’information nouvelle, une capacité d’information qui est juste, et largement aussi juste que les capacités d’information sensorielles dites classiques. Maintenant, ce n’est pas parce qu’elles existent qu’elles ont tous les droits. Je suis notamment toujours effarée lorsqu’une personne ressent ou « voit » quelque chose sur une autre personne, de constater avec quelle gourmandise elle se précipite pour aller raconter au « bénéficiaire » ce qu’elle a perçu le concernant – alors qu’il n’a rien demandé !

Ça n’est pas parce qu’on ressent des choses sur quelqu’un qu’il faut les lui dire ?
Non, certainement pas ! Il faut un cadre. Dans toutes les cultures qui ont intégré la divination, elle a lieu dans un cadre qui est extrêmement rigoureux. C’est parce que notre culture est dans le déni de ces capacités qu’il n’existe chez nous aucun cadre, ce qui a pour conséquence que quand elles émergent, c’est bien souvent avec leur lot de catastrophes.

Quelle genre de catastrophes ?
Tout ce que nous avons dit durant cet entretien : l’impossibilité pour ceux qui les vivent de les intégrer, le fait d’y accorder trop peu d’importance ou au contraire beaucoup trop, l’impossibilité de les utiliser d’une manière éthique, c’est-à-dire sans que ça devienne une nuisance, ou un outil de pouvoir sur l’autre, ou encore un sujet de culpabilité comme lorsque l’on fait un rêve prémonitoire portant sur un accident d’avion par exemple. Evidemment que non, la personne qui a fait ce rêve n’est pas responsable ! Chaque seconde, des milliers d’êtres humains sont torturés dans des geôles, des enfants meurent de faim. Vous ne le voyez pas, parce qu’il n’y a pas de caméra vidéo dans les chambres de torture. Simplement, parce qu’on est dans l’extrasensoriel, on se croit dans la mission. Quand bien même je vais rêver d’un avion qui s’écrase, il va y avoir 300 personnes qui meurent, et c’est absolument tragique et terrible pour leurs familles – mais il y a combien d’êtres humains aujourd’hui qui sont emprisonnés dans des conditions absolument abominables ? Combien d’enfants vendus dans les maisons closes ? Est-ce que ces gens se mobilisent sur ces questions ? Il faut revenir à des choses simples, du bon sens – ce n’est pas parce qu’une perception est extrasensorielle qu’elle est importante. Si je vais sur le site d’Amnesty International, je vais trouver des choses très importantes, beaucoup plus importantes que mes perceptions extrasensorielles.


NOS SUGGESTIONSArticles