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PUBLIÉ LE 23/12/2010
Magazine » Entretiens

Michel Cazenave : Un pressentiment d’éternité

« Je ne suis pas sûr de grand chose dans cette vie, il y a au moins une chose dont je suis certain : je vais mourir ! » Ces sur ces premiers mots que l'INREES a recueilli le témoignage de vie d'un philosophe unique. Entretien avec Michel Cazenave qui livre sa part la plus intime.

Stéphane Allix : La mort...

Michel Cazenave : Dans notre société moderne, elle est complètement mise de côté. Je me rappelle très bien enfant que ma grand-mère ou mes grands-tantes sont mortes chez elles et qu’on les a accompagnées graduellement vers la mort. Alors qu’aujourd’hui on ne pense qu’à une chose : s’en débarrasser. A la limite, la mort n’existe pas. Quel sera le prix à payer ? Parce qu’on le veuille ou non, la mort est là. Comme dit Heidegger, nous sommes des êtres vers la mort ; la mort que nous avons à affronter. Et nous vivons dans le déni d’une réalité si fondamentale que je pense que ça risque de nous éclater à la figure. C’est vrai, la philosophie là-dessus a été très, très démunie ; car comment est-il possible de réfléchir à quelque chose que par définition nous n’avons pas expérimenté ? Nous sommes dans de la théorie, des hypothèses. Il faut pourtant essayer de la penser, tout en sachant que nous ne pouvons pas la penser réellement car si nous sommes en vie, nous ne sommes pas morts, donc la mort n’existe pas. Je me demande si l’idée qu’introduit l’Orient en voyant la mort comme le contraire de la naissance - pas du tout le contraire de la vie - n’est pas plus intéressante, beaucoup plus riche et beaucoup plus féconde.

Pensez-vous à votre propre mort ?

Je ne peux pas ne pas y penser. D’abord parce que je suis obligé de prendre en compte le fait que je suis né pour remplacer un frère mort. Le premier enfant de mes parents s’est noyé. Cela provoqua une crise de mélancolie absolument terrible chez eux, évidemment. Mais ils ont eu cette réaction, cette volonté d’affirmer la puissance de la vie ; je suis né onze mois après sa mort. J’ai été marqué du signe de la mort tout de suite, il m’a fallu faire tout un travail pour admettre que j’existais réellement. Et puis, si je ne suis pas sûr de grand chose dans cette vie, il y a au moins une chose dont je suis certain : je vais mourir ! Comment mettre ça entre parenthèses ? Je vais mourir un jour, donc il faut bien que je me pose la question. Qu’est-ce que cela va signifier dans ma vie ? Il est curieux que l’on ne puisse pas réfléchir à la mort sans la vie.

Dans quelles circonstances y pensez-vous ?

Sur une base continue, si l’on peut dire. Je pense que nous vivons sur une espèce de fond de mort, que notre vie n’est qu’une succession de petites morts. De morts symboliques sans aucun doute… Notre évolution personnelle se fait à travers des morts symboliques.

Qu’est ce que vous appelez ces expériences de morts symboliques ?

Michel Cazenave Ce sont des expériences dans lesquelles on est obligé de dépasser ce que l’on s’est construit, de le faire disparaître. Vous décomposez ce que vous avez été, de manière à donner librement cours à quelque chose d’autre. On meurt à soi-même pour renaître autrement. Mais en même temps, je me suis aperçu dans ma propre expérience à quel point ça pouvait être dangereux. On a toujours l’impression, lorsqu’on est passé à travers une espèce de renonciation à soi-même et que l’on a découvert un « non-moi », que ce « non-moi » est son vrai « moi ». On se bloque à nouveau alors que tout ce qu’on a atteint, on doit le dépasser. De ce point de vue-là on doit aller de mort en mort. Il faut admettre la part de mystère, au sens premier du mot, quelque chose qui ne peut pas être dit, quelque chose qui ne peut être qu’éprouvé, à la condition que ce ne soit pas de l’expérience seulement émotionnelle. Comme si l’émotion pure pouvait être la garantie de ce que nous vivons. C’est là où je pense qu’il doit y avoir un va-et-vient entre ce que nous éprouvons le plus intérieurement, et le pouvoir de la pensée. A condition que la pensée sache quelles sont ses limites. Je ne suis absolument pas disposé à renoncer au pouvoir de la pensée, et c’est d’ailleurs ce qui m’irrite énormément dans beaucoup de discours pseudo orientaux ; cette idée de renoncer à la pensée. Prenez le « canon pali » ou d’autres textes bouddhistes, il n’y a rien de plus métaphysique, de plus argumenté du point de vue de la pensée ! Le dépassement de la pensée ce n’est pas un renoncement à la pensée. Ce n’est pas sa destruction. J’ai l’impression qu’il y a quand même beaucoup d’incompréhension de notre part à ce sujet ; c’est le fantasme que nous avons de l’Orient.

Est ce que la mort vous fait peur ? Cela vous met mal à l’aise d’y penser ?

Pour dire la vérité, ça m’a fait très peur...

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