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PUBLIÉ LE 20/01/2015
  • redigé par INREES INREES
    La rédaction

LE LIVRE À LIRE

Mettre au monde

Patrice van Eersel
Albin Michel
Magazine » Bonnes feuilles

Naissance et souffrance, la péridurale :
comment décider

Pour ou contre la péridurale pour l’accouchement ? La question reste épineuse. Dans son livre « Mettre au monde », Patrice Van Eersel raconte deux vécus très différents. Finalement, l’important ne serait-il pas d’écouter ses propres envies profondes ?

Ecoutons deux témoignages de femmes pas franchement d’accord entre elles. Une pour, une contre. La première s’appelle Marie-Louise et a les joues en feu rien qu’à évoquer le souvenir de ce qu’elle a dû traverser...

« Je ne comprends pas que l’on puisse ne serait-ce que se poser la question ! Quand je pense à ce que j’ai pu souffrir, pour donner le jour à ma fille. Quand je pense à la révolte qui m’a embrasée à l’idée que personne, ni ma mère, ni mes amies, ni mes profs, ni les médecins, ni les pouvoirs publics, ni les psy ne m’avaient prévenue de l’enfer qu’un accouchement pouvait représenter. (...)
Enfin quand je pense qu’il existait déjà, à l’époque, une méthode moderne pour ne pas souffrir mais qu’on ne m’avait rien dit. Quand je pense à tout cela... et que j’apprends que certains grands esprits s’opposent farouchement, pour des raisons « écologiques » ou « spirituelles », à l’utilisation de la péridurale, je hurle : « Au fou ! » Je m’étrangle, j’ai envie de mordre. Le monde est-il donc définitivement dérangé ? »


La seconde femme s’appelle Mikaéla. Elle est plus calme. Il faut dire qu’elle appartient à une petite minorité privilégiée... mais ne concluons pas trop vite et écoutons-là jusqu’au bout :

« Je fais partie de ces « chanceuses » qui ont accouché avec un grand bonheur. Les naissances de mes deux garçons furent quasiment des orgasmes. Au départ, les contractions étaient impressionnantes, comme des vagues de plus en plus fortes, qui auraient certes pu briser mon embarcation. Il s’agissait de savoir les prendre et j’ai su. Plus tard, j’ai appris que 10% environ des femmes accouchaient comme moi, sans souffrir, et qu’à l’autre bout, 10% connaissaient le martyre, tandis que la majorité s’étalait entre ces deux extrêmes. Une courbe de Gauss de la douleur, où je vous souhaite de vous trouver tout au bout de la rive gauche ! J’aimerais cependant analyser un peu cette « chance » dont j’ai si « miraculeusement » bénéficié : je pense que j’y suis pour quelque chose.
A vingt ans, j’ai renoncé à une carrière scientifique prometteuse, pour me consacrer le plus possible à la réconciliation avec la Terre, qui est aussi notre mère. J’habite parfois encore en ville, mais j’ai fait de longs séjours dans des tribus améridiennes et, depuis, je ne peux passer plus de vingt-quatre heures sans aller jardiner, bêcher, sentir l’odeur de la terre – et je me suis battue pour pouvoir le faire où que je vive, même en ville. Nous vivons plutôt modestement, essayant de mettre le plus possible en pratique nos idées écologiques. (...)
Je crois que les femmes ont un rôle important à jouer pour nous sortir des impasses où nous nous débattons. Mais à condition qu’elles restent vivantes : gaillardes ! Non, accoucher n’est pas une maladie. Oui, enfanter est une affaire grave : ça peut même être l’affaire la plus grave de la vie d’une femme. Il faut y consacrer le meilleur de soi. Mais deux grossesses ont été deux longues fêtes sacrées – il n’était pas question de gâcher ça en allant travailler en ville dans n’importe quelles conditions. Je suis restée dans notre cabane, au vert. Nous n’étions déjà pas riches. Nous nous y sommes faits. »


Face à ces deux logiques, que peut ajouter un homme ? Comment pourrait-il oser mettre son grain de sel dans la discussion ? L’affaire est bigrement emmêlée. Alors, je joue mon joker et fais appel à une mamma incontestée. Que disait Françoise Dolto de cette épineuse question ? Voilà ce qu’elle confiait à la journaliste Hélène Cardin, au Dr. Marie-Thérèse Moisson-Tardieu et au Pr. Michel Tournaire, auteurs de La Péridurale :

« Je comprends très bien qu’on évite la souffrance. Les femmes n’ont pas besoin de souffrir dans leur chair. Je ne vois pas ce qu’il y a de maternel à gueuler pour mettre au monde un enfant. D’ailleurs qui peut juger pour les femmes ? Personne. (...)
Non seulement la souffrance ne sert en rien la future mère, mais si elle a trop souffert, elle ne peut même plus investir son enfant. Or, l’important c’est que l’être humain soit un être de relation dès qu’il est né.
Toutefois, les femmes oublient ces douleurs, car il faut savoir que l’accouchement échappe à toute logique. C’est un état magique et c’est un instant archaïque. Le corps se divise en deux sans mourir. Et tout de suite, la mère et l’enfant ont besoin l’un de l’autre. Pour se consoler. Elle d’avoir perdu son œuf, lui son placenta. Et c’est cela, la fameuse douleur de « Tu enfanteras dans la douleur ». C’est la séparation. C’est l’angoisse de la division du corps, ce n’est pas l’accouchement et ses contractions. « Tu enfanteras dans la douleur » a un sens beaucoup plus général. L’enfant petit à petit va prendre son autonomie. C’est à la succession de ces séparations que faisait allusion la malédiction divine. »


Subtile Françoise Dolto ! Si on la lit bien, elle dédramatise le furieux débat des deux côtés. Ouverte à la modernité technicisée, elle n’oublie pas que nous sommes enracinés dans une mystérieuse et éternelle mère Nature... ni que l’humain, être de relation avant toute chose, y occupe une place absolument spécifique.


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