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© Tomas Transtromer en 1965
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PUBLIÉ LE 29/11/2011
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Le Nobel de littérature 2011 :
un poète mystique?

Le 10 décembre à Oslo, le Suédois Tomas Tranströmer recevra le prix Nobel de littérature. La consécration d’un poète méconnu en France, dont les mots simples interrogent notre perception du réel. Éclairage avec l’écrivain Renaud Ego, spécialiste de son œuvre.

Porté par l’obscurité
J’ai croisé une grande ombre
Dans une paire d’yeux.


Ils ne paient pas de mine, les poèmes de Tranströmer. Quelques vers elliptiques, des amorces d’histoires tirées de petits riens du quotidien : l’océan en hiver, la cloche d’une église, une voiture bloquée dans les embouteillages, les lumières de la ville depuis une chambre d’hôtel… Bref rien d’abscons, d’éthéré ni de torturé, tel qu’on aime à imaginer la poésie !
Et pourtant, derrière leur apparente simplicité, ses écrits vibrent d’autre chose. Ce quelque chose que ressent celui qui fait l’expérience, pleine et entière, du moment présent. « Sa poésie transcrit un constant va-et-vient entre la saisie objective de l’instant, sa résonnance sensorielle et la réflexion qu’elle induit dans l’esprit, analyse Renaud Ego. Par ses mots, ses métaphores, ses silences, Tranströmer nous fait ressentir le monde, ses vibrations… Et ce qui bat derrière. Il introduit une étrangeté, ouvre une brèche sur un mystère ».

Tranströmer, poète mystique ? « Oui, mais sans rapport avec une quelconque religion, rétorque Ego. Sa métaphysique n’est autre qu’une attention à l’extraordinaire prolixité du monde, une réflexion sur son sens, le ressenti de son unité. »

Ce n’est pas pour rien que Tranströmer, aujourd’hui âgé de 80 ans, a exercé la profession de psychologue. « Elle a développé sa connaissance des pouvoirs de la conscience » au sens « d’un état de veille qui mène à celui d’éveil, à des transports spirituels (comme on parle de transports amoureux) » explique Renaud Ego.
Ce métier semble également avoir nourri la capacité d’attention, « aux choses et aux autres », de cet homme modeste et accessible, « doté de cette générosité qui n’est pas une qualité morale mais intellectuelle »… Et conscient depuis son enfance d’être différent.
« Considéré comme quelque peu excentrique et vivant dans un monde à lui » selon son traducteur français Jacques Outin, le petit Tomas adorait par exemple explorer la nature et capturer des insectes, qui lui permirent de « faire l’expérience du Beau sans vraiment le savoir », de « progresser à l’intérieur du Grand Mystère », de comprendre l’existence d’un univers « infiniment grand » et « d’une infinie richesse », vivant sa propre vie « sans s’occuper le moins du monde de nous. »

A quinze ans, une autre expérience le marque à jamais : celle de la nuit et de ses démons. Dans les Souvenirs m’observent, un petit recueil de mémoires qui n’était au départ destiné qu’à ses filles, le poète relate au chapitre « Exorcisme » (coincé entre « Collège » et « Latin ») comment, un soir d’hiver, il sentit soudainement quelque chose s’emparer de lui. Son corps se mis à trembler, « surtout les jambes » dit-il.
Les crampes nocturnes se dissipèrent vite, mais les fantômes le hantèrent pendant plusieurs mois. « Des hommes au corps mutilé et à l’âme blessée », symbolisant à ses yeux un monde extérieur empli du « pouvoir absolu de la souffrance ».

Ce que Tranströmer transmet dans ses poèmes, c’est une certaine vision du réel, où l’observation sensible des éléments les plus familiers, des scènes les plus banales, peut provoquer la perception d’autres dimensions.
Comme lui, en portant ce regard attentif sur son environnement, il serait donc possible à chacun de sentir peu à peu sa conscience s’élargir, le flot de ses pensées se calmer, le lien au monde s’établir, le sentiment d’une unité l’envahir… Et découvrir alors que c’est peut-être dans l’ordinaire que se niche l’extraordinaire.

Le 10 décembre, quand le poète contemporain le plus traduit au monde (soixante-trois langues à ce jour) recevra son Nobel, la cérémonie prendra une dimension singulière ; car depuis son attaque cérébrale en 1990, Tranströmer a quasiment perdu l’usage de la parole.
Sa femme Monica lui prêtera peut-être sa voix, dans cette connexion presque télépathique qu’ils ont établie, fruit de beaucoup d’attention et de complicité ; « à moins, qu’il ne choisisse de jouer du piano, conclut Renaud Ego. C’est aujourd’hui son moyen d’expression. La musique, comme la poésie, permet de toucher les sens sans s’encombrer de la signification. Et d’approcher la Grande Enigme. »


Œuvres complètes Quarante ans de poésie en 300 pages. Ed. Castor Astral
Les souvenirs m’observent Livre de mémoires, seule incursion de Tranströmer dans le domaine de la prose. Ed. Castor Astral
La grande énigme Recueil de textes très courts de type « haïku ». Ed. Castor Astral


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