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PUBLIÉ LE 03/03/2015
Magazine » Témoignages

Nuit de grâce en pays Huichol

Dans certaines cultures, c’est la nuit que sont célébrées certaines des cérémonies religieuses les plus importantes. Plongée au cœur de la célébration de Pâques chez les indiens Huichol du Mexique.

Les cérémonies des indiens Huichol du Mexique sont réputées pour leur longueur, certaines d'entre elles obligeant les participants à enchaîner plusieurs nuits blanches d'affilée, comme c'est le cas lors des célébrations de la Semana Santa (Pâques), qui se tiennent à San Andrés Cohamiata et durent au moins 4 nuits. J'ai eu l'occasion de participer à ces cérémonies à deux reprises, en 2008 et en 2009, et en particulier de vivre la nuit du Vendredi saint, durant laquelle a lieu la bénédiction des pèlerins. Les Huichols sont l'un des peuples d'Amérique centrale ayant le mieux résisté à l'acculturation, et la Semana Santa fait figure d'exception dans leurs traditions, car quelques éléments judéo-chrétiens y ont étés intégrés.

Le Vendredi saint est une journée de recueillement dans le village. Des règles très strictes sont édictées : pas de bruit, pas d'agitation, pas d'alcool. Les quelques malheureux contrevenants sont attachés à un poteau par le cou, avec les bêtes, et devront y passer la nuit. Les deux statues des saints qui se trouvent dans la petite chapelle sont mises à terre, couvertes de tissus et d'offrandes, et y resteront jusqu'au moment de la Résurrection. On m'explique que ces statues sont une « spécialité huichole » : pour l'équilibre de l'univers, il y a un Jesucristo masculin et un Jesucristo féminin.

Une fois la nuit tombée, c'est le grand rassemblement dans la chapelle de San Andrés. L'édifice est de petite taille, fait de briques et de crépi, mais c'est probablement l'un des lieux les plus sacrés qu'il m'ait été donné de visiter. La ferveur y est palpable et fait monter dans le corps et l'âme une ivresse d'une qualité rare. Les chamanes, appelés mara'akate (pluriel de mara'akame), officient toute la nuit et bénissent les pèlerins qui font la queue et serpentent entre les statues, les bougies votives, les empilements de têtes de cerfs et les autels ornés de maïs et de boutons de peyotl, le cactus sacré dont les Huichols sont les gardiens.

Et nous, les quelques Blancs de passage, nous sommes là, dans cette intimité presque étouffante, à assister à ce qui fait la force et l'identité d'un peuple qui a survécu à toutes les invasions. Les Huichols font preuve d'un pragmatisme et d'une tolérance à toute épreuve, et acceptent notre présence. Et même, ils nous pressent d'aller nous faire bénir également.

Nous sommes au milieu de la nuit et je fais la queue longuement avec de vieilles femmes huicholes. Leurs prières sont d'une telle intensité que je ne peux retenir mes larmes. Arrivé auprès d'un mara'akate, je reçois l'eau que les pèlerins du peyotl, appelés peyoteros, ont ramenée du désert sacré de Wirikúta, là où se trouvent les esprits des ancêtres. Je ressens une émotion monter en moi et me submerger. Elle vient de très loin et je me dis que c'est peut-être cela, la grâce, dans sa forme la plus épurée ?

Je retourne vers l'entrée de la chapelle et je reste accroupi un long moment, au calme, à goûter cet instant en tenant ma bougie de pèlerin. Je me décide à sortir de l'édifice, et c'est alors que je prends conscience de l'enseignement que m'offre cette nuit particulière. Toute la place du village est emplie de petits groupes de villageois rassemblés par clans. Jeunes, anciens, familles, chamanes et musiciens : tout le monde est installé et veille cette nuit dans une même intention, une même âme collective. Et il y a de la joie, une joie d'être ensemble, de partager quelque nourriture, d'écouter les mélopées des chamanes chantant l'histoire de leur peuple.

Tout cela me laisse songeur quant au désenchantement dont souffre l'Occident. La nuit serait-elle le temps et l'espace d'une communion, d'un « être ensemble », qui nous fait cruellement défaut et que nous avons cessé d'habiter de notre spiritualité ?

Petit à petit, la chapelle se vide et une danse traditionnelle met un terme aux processions nocturnes. La lumière de l'aube pointe au loin et le sacrifice des têtes de bétail apportées par les villageois va commencer. L'ambiance change, la ferveur nocturne laisse place à la fébrilité diurne, le contraste est saisissant. Le sang qui coule de si bonne heure, après ces instants ineffables, m'oblige à relativiser mes convictions intimes et mes jugements. J'observe simplement que ce qui est visible ici, à la lumière du soleil levant, est caché là-bas, dans notre civilisation moderne. Parce qu'on ne veut pas voir, peut-être ?

La nuit suivante sera une nuit de fête exubérante, à tel point que les « non-Huichol » seront priés de se retirer de bonne heure : la musique « ranchero » teintée de l'énergie du Far West donnera le ton. Elle supplantera les chants des chamanes et nous avertira : si vous pensez rester, c'est à vos risques et périls... Les Huichol, véritables marathoniens des nuits mexicaines, ne font pas les choses à moitié.


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