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PUBLIÉ LE 23/03/2010
Magazine » Témoignages

Plantes, hallucinations et hallucinogènes

Aziz Khazrai, médecin chirurgien parti étudier le chamanisme amazonien, nous parle de son expérience avec les plantes. Quelle est la nature des visions induites par ces plantes ? Ces visions sont-elles plus que de simples hallucinations ?

Aucune autre maladie ne me faisait plus peur que celle-là. Etre affligé de cauchemars perpétuels, de subir des expériences vides de sens, qui vous empêchent de vivre normalement. C’est-à-dire comme tout un chacun, dans une réalité personnelle, familiale et sociale bien ordonnée, sensée. Le mot hallucination signifie d’ailleurs errer hors des sillons (battus). Bref une hallucination, selon mes maîtres de faculté, n’était pas autre chose qu’une expérience de conscience chaotique et vide de sens.

Aziz Khazrai Jusqu’à l’âge de 35 ans je n’avais osé goûter à aucune drogue ou substance hallucinogène quelconque. Dès mes premières prises d’ayahuasca, je pus constater par moi-même que les « hallucinations » étaient tout autre chose. De nature identique aux rêves, bien que plus intenses, et du fait que la conscience normale est dans une large mesure préservée, ces « hallucinations » ne sont que des états dans lesquels notre conscience est modifiée. Modifiée mais non altérée comme je le vois encore trop de fois écrit. De même que les prétendues « hallucinations » sont pleines de sens et d’informations pertinentes et pratiques, les états de conscience induits par les plantes sont des états où l’on expérimente quantités d’autres logiques et de langages.

Les plantes visionnaires et maîtresses peuvent enseigner quantité de langages, notamment ceux de la nature. J’ai vécu des transes d’ayahuasca où je communiquais avec des plantes et quantité d’animaux. C’était des communications directes, de conscience à conscience, sans passer par le filtre du langage parlé (ce qui aurait été d’ailleurs impossible). Cela permet de goûter à l’essence de l’autre être : vous percevez directement toutes ses qualités, ses modes de pensée, ses habitudes de vie, ce que les chamanes appellent son monde. Le monde de chaque plante et de chaque animal. La réalité est la somme et l’interpénétration des infinités des mondes individuels de chaque créature vivante.

Aziz Khazrai Les plantes enseignent aussi leur propre langage : ou du moins celui avec lequel elles communiquent avec nous les êtres humains. La transe induite par les plantes est une sorte de rêve lucide très intense. Mais vous n’êtes pas seul à rêver ! La plante rêve avec vous. Vous sentez sa présence qui vous environne, et toutes ses caractéristiques. Son esprit et le votre rêvent ensemble. C’est ainsi que tout un chacun peut faire l’expérience de l’esprit de l’ayahuasca : une femme, une Mère universelle, chaude, aimante et protectrice. Une guérisseuse et une enseignante dont la sagesse parait illimitée. La première fois que je ressentis sa présence, je crus avoir perçu ce que les gnostiques (une ancienne école religieuse) appelaient la Sophia, la Déesse ou le Principe Divin dans son essence féminine. Le langage de l’ayahuasca est fait de pensées bien sûr, mais contrairement à nos habitudes ordinaires, celles-ci ne sont pas l’essentiel. Les émotions ont une place très forte, on les ressent comme démultipliées. En fait je crois qu’elles ne sont pas démultipliées du tout : c’est ainsi que notre inconscient les ressent en permanence, qu’elles soient positives ou négatives. Petit à petit on découvre le monde des émotions, leur signification, leurs conséquences sur notre vie et notre corps, leur langage et leur logique très différents de celui de nos pensées intellectuelles. Puis il y a bien sûr les images : le langage visuel de notre cerveau biologique. Tout en métaphores. Par exemple la raison pour laquelle beaucoup de personnes voient l’esprit de l’ayahuasca sous la forme d’un serpent géant est qu’il s’agit là d’un symbole signifiant un esprit à la fois très ancien et très sage. Et ce quel que soit le niveau et l’univers culturel de celui qui en fait l’expérience.

Ce n’est que plus tard, en affinant ses perceptions par des ascèses et l’usage répété des plantes que la vision se fait de moins en moins symbolique. On accède alors au « monde du chamane », l’aspect énergétique de la réalité. Vous ne voyez plus des images symboliques tirées du flot d’informations que votre cerveau reçoit et tente péniblement de reconstruire. A leur place vous voyez le tourbillon sans fin des énergies qui baignent le monde et qui le font. Et le défont. Et bien sûr vous accédez à la compréhension du langage énergétique et de sa logique propre. Ce n’est rien d’autre que le langage propre des esprits.

Celui des plantes qui m’ont montré que tout est à la fois matière, énergie et information.


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