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PUBLIÉ LE 17/06/2010

LE LIVRE À LIRE

Extraterrestres : l'Enquête

Stéphane Allix
Albin Michel
Magazine » Bonnes feuilles

Portrait de Karin, une « enlevée »

De par le monde, des personnes rapportent des expériences troublantes au cours desquelles elles seraient « enlevées » par des entités d'apparence non-humaine. Karin est l’une de ces personnes... Portrait d'une « enlevée ».

Karin est une jeune femme athlétique de trente-cinq ans aux cheveux coupés courts. Ses premiers souvenirs conscients de rencontres remontent à l’âge de vingt-six ans, alors qu’elle venait de s’installer en Floride avec son ami. À l’époque, elle travaillait comme serveuse, ne s’intéressait pas le moins du monde à ce genre de sujet, et vivait une existence tranquille. Puis, sans raison apparente, elle se mit à se réveiller le matin avec l’impression d’avoir fait des rêves étranges. Quelque chose en eux était différent de ses rêves habituels. Une vraie angoisse s’installe au fur et à mesure que les semaines passent, et que ses sensations gagnent en intensité. Les images de plus en plus précises, qui lui reviennent de ses rêves, ne font qu’accentuer sa détresse. Il y a ces lumières, des visages horribles… Elle suspecte que son corps est manipulé, mais le matin, lorsqu’elle s’inspecte en détail, elle se demande si elle n’est pas en train de devenir folle. Comment cela pourrait-il être possible ? Son compagnon, compréhensif au début, se sent de plus en plus désemparé alors que les mois passent, et que rien ne change. Au contraire, tout empire pour Karin. C’est pourtant une jeune fille qui a les pieds sur terre, mais elle comprend de moins en moins ce qui lui arrive. Ça se produit maintenant plusieurs fois par semaine. Mais le plus insoutenable est sans conteste de ne pas savoir ce qui se passe, d’être seule, et déchirée, entre cette certitude de plus en plus évidente qu’il lui arrive quelque chose de réel, et celle de savoir de tout son être que ce n’est pourtant pas possible !

Je l’ai sentie méfiante au début. Comme beaucoup d’autres expérienceurs, elle n’a plus envie d’aborder ce sujet, de raconter, raconter encore ces… expériences. Mais je ne suis pas là pour écrire un de ces articles à sensation qui n’avancent à rien. Je suis là parce que je veux comprendre. Je suis là pour écouter. Et peu à peu, ce premier soir puis les jours suivants, elle réalise qu’elle peut me faire confiance. Je bous d’en apprendre davantage. Karin est une jeune femme débordante d’énergie. Ça tombe bien car j’ai des milliers de questions à lui poser. À chacun de ses moments libres, je suis là, je l’écoute, je la questionne, je la regarde. J’essaye de sentir ce que représentent pour elle les expériences qu’elle évoque. Qu’a-t-elle vu ?

Je voulais l’entendre me raconter ce jour, cet instant précis où quelque chose s’était produit qui avait conduit à ce qu’il n’y ait plus aucun doute dans son esprit sur la réalité de ce qui lui arrivait. Qu’est ce qui s’était passé ? Elle qui croyait devenir folle, déchirée par ses rêves trop intenses pour n’être que des rêves...

Nous sommes dans la maison de John Mack, à nouveau dans la bibliothèque, lorsqu’elle accepte de revenir sur cette partie de sa vie. La clarté d’une lampe de lecture me permet de distinguer son visage. D’un geste lent, elle passe sa main à plat sous son œil rougi, puis sur sa joue, effaçant une larme du bout des doigts. Il n’est pas loin de deux heures du matin. La pièce est exiguë mais chaleureuse, meublée de canapés, de fauteuils et d’une table basse. Karin est installée face à moi, les jambes repliées, tournant le dos à la rue, les épaules nues. L’émotion dans la pièce est à couper au couteau.

- J’avais l’impression de devenir folle, je savais que ce n’était pas le cas ! Quelque chose m’arrivait qui n’était pas censé être possible, et ça me rendait vraiment cinglée. La situation était tellement absurde ! Absurde et si difficile à vivre… Ça durait depuis des mois ; des mois atroces, puis il y a eu cette nuit-là...

Quelques rares voitures circulent encore dans Brattle Street malgré l’heure tardive. Silencieuse nuit d’automne. Le feuillage des arbres est immobile. Le vent s’est tu. Malgré l’obscurité, les façades des maisons environnantes se dessinent au-dehors, à demi voilées derrière les fenêtres.
- Que s’est-il passé ?
- J’étais épuisée. Nous habitions en Floride à cette époque. Je me souviens d’être allée me coucher tôt ce soir-là, j’étais tellement fatiguée. Le haut de notre lit était fait de lattes de bois verticales. Derrière ma tête, il y avait un morceau de bois puis un espace, un morceau de bois, un espace...


De la main, Karin mime l’alternance entre les lattes de bois et les espaces vides, comparant l’écart avec celui séparant son pouce de son index. Ses gestes sont précis, mais une gêne manifeste se dégage de son corps à mesure que les détails lui reviennent en mémoire. Elle redresse le menton, et pose une nouvelle fois ses yeux sur moi. Je sens bien qu’elle n’éprouve aucun plaisir, aucune envie de revenir sur cet épisode. Elle aurait préféré me parler de musique, de ses projets, de n’importe quoi d’autre. Pas de ça ! Pas de cette manière.

- Quelque chose m’a réveillée. Un truc me chatouillait le haut du crâne… J’ai d’abord pensé que c’était une des lattes de bois, que je devais être trop près de la tête de lit, alors je me suis enfoncée. Mais ça a continué : quelque chose me touchait ! Pourtant mon lit était placé de telle manière qu’il n’y avait pas de place derrière ! Rien ne pouvait passer derrière mon lit, il n’y a pas assez d’espace pour en faire le tour...

Le visage de Karin se crispe, des larmes reviennent, elle se tord les mains.
- J’ai commencé à avoir très peur… Je voulais sauter du lit, je voulais hurler, réveiller mon ami mais j’étais incapable de bouger, comme si une chape de plomb m’écrasait… comme… crrrr !

D’un geste sec, Karin abat ses deux mains sur sa poitrine, figurant le poids invisible qui l’écrase.
- Une couverture de ténèbres m’enveloppe et je perds connaissance une fraction de seconde, puis, presque instantanément, je suis à nouveau consciente. Je ne sais pas, peut-être que ça a duré deux minutes. Je ne sais pas. Je sens alors un courant électrique parcourir mon corps, c’est si intense que je ne peux plus faire un geste. Mes bras sont droits le long de mon corps, je ne peux pas même ouvrir ma bouche...

Karin hoquette, ses pleurs redoublent, elle se recroqueville.
- Je ne peux plus rien faire, je suis terrifiée...
- Par quelque chose de particulier ?
- Ne pas être capable de bouger ! Je suis terrifiée de ne pas pouvoir faire un geste… je suis paralysée et je ne comprends rien à ce qui est en train de se passer… je suis paralysée ! Je ne comprends rien… et cette électricité dans mon corps...

J’ai l’impression de voir littéralement Karin se vider de toute son énergie à mesure qu’elle me raconte son expérience. L’intensité de l’émotion qu’elle revît me stupéfie. Elle se mouche, ses yeux sont rouges et gonflés. Par moments, sa voix est une plainte ; je sens l’impuissance, la terreur qui est en train de la submerger à nouveau.

- Et puis j’ai senti cette pression sur le bas du lit ! Exactement comme si un animal venait de bondir sur ma couette. Juste un pas, volontaire. Je n’ai aucun animal à la maison ! Et mon ami est allongé immobile à côté de moi… je sais que quelque chose ne va vraiment pas ! Oh mon Dieu… il est en train de se passer quelque chose de vraiment fou ! Puis il y a une autre pression ! Je sens un second pas !… de l’autre côté de mes pieds… mes jambes sont droites, mes bras collés le long du corps, je suis toute droite, paralysée… et encore un nouveau pas, puis un autre… je suis impuissante, je ne peux pas bouger et je sens ce truc marcher sur le lit !

Karin mime l’avancée des pas sur son lit, sur elle !

- Il avance de part et d’autre de mes jambes ! Juste un pas, puis un autre, puis encore un autre, lentement, doucement. À chacun, je sens la pression, la couette qui s’enfonce ; un poids contre mes jambes. Je sais que je suis réveillée, parfaitement réveillée ! Je peux le sentir, je suis dans mon lit, je ne suis pas ailleurs, je suis dans mon corps. Je suis réveillée mais incapable d’ouvrir les yeux. Je n’arrête pas de penser, et j’ai toutes ces sensations… et je suis terrorisée ! Jamais je n’ai eu ça dans les expériences antérieures. Ils étaient toujours à côté de mon lit, j’étais emportée autre part, et puis… c’était toujours très flou, confus, je n’étais pas dans le même état de conscience ; mais là ! Mais là c’est clair, totalement clair ! Je sais qu’il est en train de m’arriver quelque chose. Je ne rêve pas. Et je le sens avancer lentement sur le lit, pas après pas. Ça semble léger, et vraiment maigre, comme si ça bougeait… en ligne droite, doucement, posant un pied puis attendant avant de faire le pas suivant. S’assurant à chaque instant que je ne vais pas bouger… attentif à sa sécurité…
- Attentif à sa sécurité ?
- Ça faisait des pauses. À chaque fois, à chaque pas il faisait une pause. Comme s’il attendait de voir que je n’allais pas me mettre à bouger. C’était étrange, je savais ce qu’il faisait. Un pas, puis un autre, prudemment… ça n’était pas comme un chat ou un chien, vous savez, ils sautent, non là c’était un peu comme lorsque vous avancez vers un animal dont vous ne voulez pas qu’il s’échappe. Vous voyez ? Ça avançait de la même manière… et puis ça s’est arrêté. Mon cœur était au bord d’exploser.
- ...
- Il s’est arrêté... À la pression sur la couette, j’ai réalisé qu’il était à cheval sur moi ! Puis le poids s’est relâché sur ma gauche, il a soulevé sa jambe, doucement, et comme au ralenti, je l’ai senti la poser sur ma poitrine ! Je sentais le poids de ce truc s’enfoncer sur ma poitrine… Et là, et là… c’est l’horreur...


Devant mes yeux, la respiration de Karin s’accélère, elle ramène ses bras contre elle, pleure, ses mots sont hachés.
- Je panique, je panique… je vais mourir ! Je ne comprends rien de ce qui se passe, il n’y a personne pour m’aider, il n’y a jamais personne pour m’aider ! Même si mon ami dort à côté de moi, il ne se réveille jamais ! Il est paralysé ! Et je suis incapable de hurler, je ne peux pas même bouger la mâchoire, pas un son ne sort de ma bouche… et je suis tellement en état de choc avec ce truc sur ma poitrine…

Karin arrête son récit un instant, ses yeux fixent le vide devant elle. Je n’ose l’interrompre. Attentif, à l’écoute, je suis bouleversé par l’émotion qui la saisit, comme si elle replongeait des années en arrière, lorsque tout a basculé dans sa vie, à l’origine du traumatisme. J’ai presque le sentiment que lorsqu’elle reprend, il émane d’elle la même terrible résignation que cette nuit-là.

- C’est alors qu’il pose une main contre ma tête ! Je sens quelque chose enfoncer l’oreiller à droite de ma tête ! … puis il y a une autre pression à gauche. Je vais vomir… je veux perdre connaissance… je veux n’importe quoi plutôt qu’être réveillée, les yeux fermés, paralysée par ces vibrations. Je veux disparaître… C’est atroce, c’est impossible ! Je suis terrorisée, je perds tout contrôle, comment pourrais-je croire à ce qui m’arrive ? Ma respiration est hystérique ; expiration, inspiration, expiration… et alors là, j’ai cette pensée complètement stupide ; parce que je sens que ce truc est tout près de moi, je me mets à penser : « oh mon Dieu, mais je dois avoir mauvaise haleine ! » Je suis face à ce truc et je pense à mon haleine… c’est tellement stupide ! À la seconde, instantanément, c’est comme si je recevais quelque chose dans ma tête, une pensée qu’il me renvoie et qui dit : « ça n’a aucune conséquence. » Il me dit que ça n’est pas grave ! Ça n’a pas d’importance que ma respiration sente mauvais. En un éclair tout change, la terreur disparaît et je suis envahie par un grand calme. Mon corps se détend. Il le sent, alors j’entends cette pensée, à nouveau directement à l’intérieur de ma tête : « bien ! » et puis : « maintenant, tu peux ouvrir les yeux. » Alors doucement, je réalise que j’arrive à ouvrir les paupières… il y a toujours cette électricité qui me parcourt le corps, je suis paralysée, je ne peux pas bouger, mais j’ouvre les yeux et… j’aperçois cette chose à quelques centimètres de mon visage. Je distingue bien sa peau, c’est comme du cuir… je ne sais pas… drôle de texture. Lisse, gris sombre. Et ces yeux, immenses, comme de l’encre, comme si je pouvais enfoncer mes doigts dedans. Des yeux allongés autour de sa tête, très pointus. Le cou a l’air segmenté… je ne sais pas… il est tout fin, et je peux voir son corps, il est maigre, petit. C’est une petite chose, et ses bras… ses bras, de chaque côté, paraissent segmentés comme le cou. Je regarde ce truc et je ne peux pas croire qu’il soit si près de mon visage. Ses yeux ! Je n’arrive pas à croire ce que je vois ! Cette chose, ces yeux… C’est impossible… je sais que je ne rêve pas !

Karin garde les yeux baissés, en silence. Les traits tirés par la fatigue, c’est épuisée qu’elle poursuit.
- Je sais que ça paraît complètement fou… mais ce qui m’est arrivé était réel. Chacune des cellules de mon corps vibrait, c’était aussi réel que notre discussion maintenant. C’était réel parce que mon corps était physiquement impliqué…

Puis, après quelques secondes.
- Ce qui a été le plus traumatisant, oui, la partie la plus traumatisante de cette expérience a été d’être arrachée à la réalité ; la sensation d’être arrachée à soi-même.

Extrait du livre Extraterrestres : l’enquête
Stéphane Allix (Albin Michel, 2006)


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