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PUBLIÉ LE 14/01/2013

LE LIVRE À LIRE

Raoni : Mémoires d'un chef indien

Raoni, Jean-Pierre Dutilleux
Editions du Rocher
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RAONI : un appel à changer notre relation avec la nature

Icône depuis 25 ans de la sauvegarde de la forêt amazonienne et de la vie qu'elle abrite, le chef indien Raoni, à plus de 80 ans, poursuit la lutte. Mais qui est-il vraiment ? Et que devons-nous réellement réapprendre à son contact pour changer ? En filigrane, c'est toute une intelligence de la nature qui demande à ne pas disparaître.

La déforestation de l’Amazonie, les risques encourus pour la survie des espèces et le réchauffement climatique, on connaît. Mais avoir Raoni là, devant soi, se révèle une source d’émotion insoupçonnée, même pour qui n’est pas un ardent défenseur des forêts. Car au-delà du discours, le vieil Indien incarne, comme une pépite, une vérité brute.
Oui, la forêt amazonienne a diminué en une décennie de la taille de la France. Oui, l’équivalent d’un terrain de football disparaît toutes les quatre secondes, entraînant l’anéantissement de 27000 espèces par an. Oui, le déboisement est surtout dû à notre surconsommation de viande, qui transforme l’Amazonie en pâturages et champs de soja pour le bétail. Oui, elle meurt aussi de notre utilisation de bois tropical et d’une exploitation minière qui pollue les rivières, dévaste les terres et menace les populations indigènes. Avec ses mots simples, par sa seule présence, Raoni rappelle notre lien, réveille un sens premier, profond. « Et très franchement, ça fait du bien, face aux postures de nos pays sur les enjeux écologiques, sur lesquels on discourt sans en prendre vraiment conscience », confirme Nicolas Hulot.

Difficile, pourtant, de faire parler Raoni de sa conception de la nature. Parce que pour lui, elle n’est pas un concept, mais une expérience, sensible, pragmatique. « Nous vivons dedans », rappelle Megaron, neveu (et futur successeur) de Raoni.
Quand il s’exprime, le chef kayapo – dont le territoire s’étend sur les états brésiliens du Para et du Mato Grosso – ne parle pas de nature, mais de forêt, d’arbre, de rivière, de poisson, de gibier. Des choses précises, concrètes, qui interviennent dans le quotidien de son peuple. Cueillir, chasser, pêcher, se déplacer, se loger… « Dans notre langue, il n’y a pas de mot pour “être humain”, poursuit Megaron. On dit juste : nous, les gens. » Des membres du vivant parmi d’autres, pas indépendants ni supérieurs.
« Souvenez-vous d’Avatar, de la magie de la symbiose entre les Na’vis et leur environnement, commente Jan Kounen, réalisateur du spot Urgence Amazonie. Cette quintessence de la relation homme / forêt, les peuples amazoniens la vivent. » Sans exotisme : chez les Kayapos aujourd’hui, il y a Internet, des caméras, des jeunes formés à utiliser les médias pour soutenir leur cause et leur vision du monde.

Au cœur de celle-ci : l’interaction. « Pour les Kayapos, le cosmos, les plantes, l’eau, les animaux sont intimement liés, ils forment un tout indissociable, commente l’ethnologue Rafael Pessoa Sao Paio. Chaque être vivant n'existe qu'à travers le maintien de cette relation. » Mieux : ils estiment qu’une société n’est valable que « si elle cherche à être le plus conforme possible au modèle proposé par le cosmos, fondé sur l’interaction des éléments », souligne la chercheuse Jenna Flannigan dans un document du CIGI (Centre for International Governance Innovation).
Les Kayapos cultivent donc la connexion. Dans les noms qu’ils donnent à leurs enfants, inspirés de la nature. Dans les coiffes et les peintures corporelles dont ils se parent – les unes symbolisent le soleil ou la courbe de l’univers ; les autres rappellent la carapace d’une tortue, le pelage d’un jaguar, la silhouette d’une guêpe... Dans la reconnaissance, aussi, du savoir que leur transmettent les autres règnes du vivant : « Les Kayapos pensent que leurs ancêtres ont appris à vivre en société en observant les abeilles », indique Rafael Pessoa.
De quoi faire écho à ce qu’a découvert l’anthropologue Jeremy Narby au contact des indiens d’Amazonie péruvienne : ces peuples n’auraient pas acquis leurs connaissances originelles par tâtonnements successifs, mais par une forme de puissante intuition ou de communication avec la conscience des animaux et des plantes.

Intérêt bien compris


Impossible, dans ces conditions, de s’approprier le vivant ou de le traiter avec mépris – au risque d’en payer le prix. « Nous apprenons à nos enfants à explorer la forêt sans l’agresser, à exploiter ses ressources renouvelables, à y puiser sans l’épuiser », témoigne Megaron.
En se déplaçant au gré des ressources forestières et des capacités de régénérescence du lieu où ils s’installent. En cultivant uniquement de petites parcelles, où la forêt sera capable de se reconstituer. En déménageant régulièrement pour préserver la faune et la flore. Et en entretenant de bonnes relations avec les esprits – car comme le rappelle Claude Lévi-Strauss dans Tristes Tropiques à propos des Bororos (voisins de Kayapos), le lien n’est pas juste entre l’individu et l’univers, mais entre « la société et le monde surnaturel, les vivants et les morts ».
« Traditionnellement, après une naissance, le père ne peut pas manger de tapir, de singe, de sanglier ou de gros poisson, afin d’éviter que l’esprit du gibier crée des problèmes à l’enfant », raconte par exemple Raoni. Autres règles de bon voisinage : consacrer des chants aux animaux abattus, afin de leur rendre hommage, prier pour leur âme et les supplier de rester dans la nature ; ou ne pas sortir la nuit en forêt, pour éviter de s’y faire attaquer par de mauvais esprits.

De cette intelligence de leur environnement, les Kayapos, comme beaucoup de peuples indigènes, ont fait une science. « Nous fabriquons une potion fortifiante à partir des venins de différents types de guêpes, dit Raoni. Leurs noms ne vous diraient rien, mais ils révèlent l’étendue de nos connaissances, transmises de générations en générations. » Là où vous et moi ne verrons qu’une bestiole ou un buisson, eux détectent un analgésique, un anti-diarrhéique, un contraceptif, un anti-inflammatoire, un poison ou un contrepoison. « Chaque herbe prend un relief », confirme Nicolas Hulot, qui a séjourné dans le village de Raoni en mars 2011.
Les Kayapos utiliseraient ainsi avec précision 98% des végétaux qui les entourent. « Si cette culture, malheureusement sans écriture, venait à disparaître, l'humanité s'en mordrait les doigts », poursuit Hulot. Comme celle des Zoés, une tribu indienne du Nord Brésil, qui incarne pour le présentateur d’Ushuaïa « un équilibre parfait entre ce que la nature peut leur donner et ce dont ils peuvent avoir besoin. Ils ignorent la frustration. »

Alors face aux menaces qui pèsent sur son peuple et sur son territoire, Raoni aurait de quoi être rancunier. « Quand les conquistadors sont arrivés au Brésil au XVIe siècle, on dénombrait cinq millions d’Amérindiens. 94% ont été exterminés. Et aujourd’hui, on continue l’infamie, dans l’indifférence générale, malgré les engagements des gouvernements, s’insurge Hulot. J’étais avec Raoni au moment de la catastrophe de Fukushima. J’ai pris la mesure de l’absurdité de la situation. Nous sommes arrivés à un carrefour de civilisation. » Quel chemin allons-nous choisir ?
Pour Raoni, la réponse est simple : celui de la coopération et du respect. « Les animaux, les plantes, les rivières sont en danger. Les maltraiter, c’est ne pas réfléchir correctement. Sans forêt, il n’y aura plus d’ombre, les vents vont se lever, la terre s’assécher, il y aura de grands feux mais plus d’eau ni de nourriture. Chez nous, les invasions ont commencé, les bûcherons et les chercheurs d’or ne respectent pas la réserve. Les lois menacent de changer, l’Etat pourra alors construire des routes et des barrages sans nous consulter. Nous n’avons pas les moyens de protéger cette immense forêt dont nous sommes les gardiens pour vous tous. »
Sans fatalisme. « On faisait très bien autrefois ! rappelle Philippe Desbrosses, président d’Intelligence Verte. Il faut juste se réapproprier cette intelligence traditionnelle de la nature. » Et Hulot de conclure : « Stopper l’hérésie de la destruction amazonienne serait pour moi un indice de civilisation. »

www.raoni.com
www.fondation-nicolas-hulot.org


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