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PUBLIÉ LE 04/06/2013
  • redigé par INREES INREES
    La rédaction

LE LIVRE À LIRE

Le cheval guérisseur de l'homme

Ulrike Dietmann
Le Courrier du Livre
Magazine » Bonnes feuilles

Ressentir le cœur du vivant
à dos de cheval

Les chevaux… depuis la nuit des temps, nous partageons un lien très fort avec eux, entre domination et amitié. Mais une communion qui transcenderait ce schéma est-elle possible ? Dans son livre « Le Cheval guérisseur de l’homme », Ulrike Dietmann nous ouvre le regard sur cet animal,
un maître de vie de grande sagesse.

Ceci ne signifie rien ; ceci n’est pas la réalité, pensé-je, alors que je suis assise sur un cheval, les yeux fermés, et que je me fais porter. Ce que j’ai cru être mon monde, la réalité palpable, n’est qu’un fragment d’un ensemble plus vaste. Mon monde connu tombe comme une vieille peau et, derrière, apparaît quelque chose de nouveau, quelque chose d’attrayant. La tentation alterne avec la peur exacerbée. Que m’arrive-t-il ? Je tremble de tout mon être, alors que le dos du cheval se balance au-dessous de moi, comme une barque en haute mer.

Les mouettes de la mer toute proche crient dans le ciel, elles déchirent l’air, un son qui raisonne dans mes jambes, mes bras et surtout ma poitrine, où a lieu la lutte entre « garder le contrôle » et « me laisser tomber ». Entre s’accrocher au monde connu et lâcher prise. Suis-je en train de perdre la raison ?

Les images viennent, elles viennent de plus en plus souvent et récurrentes. Une fatigue chaude, veloutée me comble et le balancement du corps du cheval m’apaise. Mais soudain, le cheval, lui non plus, ne me rassure plus du tout. Tandis qu’une nouvelle vague de peur m’envahit, je perds l’équilibre sur le cheval.

Le Journey Ride, le voyage guidé sur le dos du cheval, exige que je garde les yeux fermés. Mes cuisses se crispent, comme si j’étais assise pour la première fois sur le dos d’un cheval.

Ce que je connaissais, ce que je savais, qui j’étais, est parti en fumée. L’image d’un cheval arabe, les yeux élargis de peur, apparaît devant mon œil intérieur et je me sens très vulnérable.

J’ai toujours eu le sentiment d’être ainsi : sans protection. Mais je m’en rends compte seulement maintenant. Seulement maintenant, je m’aperçois qu’aucun souffle, aucun battement de cils, aucun fouraillement de la queue de mon cheval ne se passe sans que l’évènement n’ait une place bien précise dans un ordre incompréhensible. J’entends le cheval soupirer. C’est sa façon de me dire qu’il partage mon opinion. C’est l’instant où tout commence. L’instant où je commence à appréhender mon monde, non plus uniquement avec ma raison, mais aussi avec le cœur, le corps, avec tout mon être. L’instant où les chevaux m’entraînent dans un voyage, dans une aventure aussi vieille que l’humanité elle-même que nous menaçons d’oubli avec notre mode de vie civilisé. Un voyage dans le cœur de la Création, dans le cœur du Vivant, dans le cœur de la créature. Un voyage âgé de millions d’années qui se renouvelle à chaque fois qu’un nouvel être vivant vient au monde.

Le soleil a dû percer la densité des nuages. Sa chaleur caresse mon visage, chauffe mes épaules et quelque chose en moi se déplace. J’ai accepté ma peur, le soupir de mon hongre m’a tranquillisée ; il est présent, je le ressens, et à travers lui je suis, moi aussi, présente. Mes cuisses se détendent, je suis arrivée sur le dos du cheval.

Suis-je destinée à être un auteur spirituel, demandé-je à mon partenaire équin – quoi que cela puisse signifier exactement. Le concept de spiritualité ne fait pas partie de mon vocabulaire. D’où vient cette question tout à coup ? Je ne le sais pas non plus. Et encore moins où elle va m’emmener. Jusqu’à présent j’étais un auteur de romans sur les chevaux, de romans d’amour, de textes sur commande.

Son nom est Ambrose. Il m’envoie l’image de l’univers tapissé d’un nombre infini d’étoiles. J’acquiesce de la tête. C’est ta source, ajoute Ambrose. La source de toute créativité. Je pense qu’écrire est un acte spirituel, car c’est un acte créatif. Et comme tout acte créatif, il prend sa source dans un monde au-delà de l’intelligible. Toute créativité, mais également tout être vivant est nourri par deux mondes, par celui-ci et celui-là, par le monde connu et le monde caché que je viens de découvrir.

Tu trouveras beaucoup de sources, me dit Ambrose. Bizarre, qu’un cheval me parle. Ou peut-être pas. Ce n’est bizarre que pour mon ancien point de vue restreint. Ambrose ne semble pas y trouver la moindre bizarrerie. Il semble qu’il n’y ait rien de plus normal pour lui. Cette nouvelle perspective me plaît !

L’image de l’univers scintillant d’étoiles se transforme en une steppe. Voir ces images me semble complètement dans l’ordre des choses, tout en sachant que c’est Ambrose qui me les envoie. Je vois une vallée qui s’étend à l’infini, avec des collines qui s’élèvent doucement, telle un récipient aux courbes douces, incurvé ver l’intérieur, et traversé par le vent. L’herbe ondule, comme si une main la caressait. Elle est jaune et desséchée et les sabots s’y enfoncent en silence.

Ma peur a maintenant entièrement disparu. C’est ainsi que nous traversons la vie, dit Ambrose, toi et moi, libres et cependant reliés. Et pas seulement maintenant, mais pour toujours. Notre âme est toujours ici, à l’endroit où vit la liberté, à l’endroit où nous sommes un.

Qu’as-tu encore pour moi ? L’univers, la steppe… Est-ce audacieux de ma part de t’en demander encore un peu plus ? Allons-donc, dit Ambrose, pourquoi penser cela ? Qui dit que la sagesse, l’amour et la communication ne sont disponibles que conditionnés en boîte ? Seuls des êtres humains sont capables d’en arriver à ce genre de choses, pensé-je.

Le voyage se poursuit. Ambrose me montre la coupe dorée. Le soleil se lève sur les bords du calice. Je me trouve, la coupe à la main devant ce corps lumineux qui s’étend, et je ris de quelque chose d’incompréhensible qui monte en moi, tel un soleil à son zénith. Je suis toute emplie de cette lumière qui coule à travers mon corps et qui déclenche un sentiment de bonheur à peine descriptible.


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