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PUBLIÉ LE 22/04/2011
  • Jennifer Gallé
    Auteur
Magazine » Air du temps

Je rêve, donc je suis !

Qu'un phénomène nous surprenne et nous sommes prompts à nous déclarer « cartésien ». Mais savons-nous que René Descartes, père du rationalisme moderne, trouva l’inspiration en rêve ?

Dans la nuit du 10 au 11 novembre 1619, l’illustre père du ra­tionalisme fait trois rêves qui vont profondément marquer sa vie. Un épisode pas très « cartésien » tout à fait fascinant. Si je vous dis « je pense donc je suis », vous me répondrez du tac-au-tac « Descartes ! », un peu étonnés sans doute que l’on vous inter­roge là-dessus tant cette maxime consti­tue l’un des fondements de notre culture. Une notoriété qui dépasse lar­gement d’ailleurs le cadre hexagonal. Et c’est justice car c’est à lui, René Descartes, né en 1596 en Touraine, que l’on doit la philosophie dite « rationa­liste » : celle qui, se détachant du joug de la religion, ouvre le champ aux conquêtes scientifiques. La pensée carté­sienne s’appuie notamment sur le doute « hyperbolique » qui ne cède sur rien pour établir des vérités inébranlables. Une doctrine assurant que l’homme, comme « substance pensante », peut compter sur sa raison seule pour accéder à la connaissance. Depuis, cette attitude a même trouvé sa place dans le langage commun : on est « cartésien » lorsqu’on fait preuve de rigueur et de méthode. Des caractéristiques qui nous feraient presque oublier un épisode essentiel, et pourtant méconnu, de la vie de notre célèbre penseur... Un moment pas vrai­ment « cartésien » : celui des trois songes de Descartes.

Nous sommes en novembre 1619, Descartes a 23 ans. Il s’est engagé comme soldat dans les troupes du duc de Bavière et stationne à Ulm, sur les bords du Danube. C’est ici qu’il prend ses quar­tiers d’hiver en louant un poêle. Le terme désigne à l’époque une chambre possé­dant un fourneau de faïence alimenté en bûches par l’extérieur. La température y est douce et constante, l’hôte pouvant y séjourner sans être importuné ni par la fumée, ni par les allées et venues des do­mestiques chargés de nourrir le feu. Le jeune René, qui a mené de brillantes études chez les Jésuites, s’adonne là à son exercice préféré : celui de la réflexion car il a pour grand projet de bâtir les fonde­ments d’une mathématique universelle. Rien de moins. C’est plein de cette noble ambition qu’il s’endort donc ce soir là. Le reste de cette nuit agitée par trois rêves lourds de sens mar­quera à jamais son existence. Et c’est son biographe, Adrien Baillet, qui nous rap­porte cet événement singulier dans La Vie de Monsieur Descartes :

« Après s’être en­dormi, son imagination se sentit frappée de la représentation de quelques fantômes qui se présentèrent à lui, et qui l’épouvantèrent de telle sorte que, croyant marcher par les rues, il était obligé de se renverser sur le côté gauche pour pouvoir avancer au lieu où il voulait aller, parce qu’il sentait une grande faiblesse au côté droit (...). Il tâcha de ga­gner l’église du collège, où sa première pensée était d’aller faire sa prière; mais s’étant aperçu qu’il avait passé un homme de sa connaissance sans le saluer, il voulut retour­ner sur ses pas, et il fut repoussé avec vio­lence par le vent qui soufflait contre l’église. Dans le même temps il vit au milieu de la cour du collège une autre personne, qui l’ap­pela par son nom, et lui dit que, s’il voulait aller trouver Monsieur N, il avait quelque chose à lui donner. Descartes s’imagina que c’était un melon qu’on avait apporté de quelque pays étranger (…). Il se réveilla sur cette imagination (…), fit une prière à Dieu pour demander d’être garanti du mauvais effet de son songe. Il se rendormit, après un intervalle de près de deux heures dans des pensées diverses sur les biens et les maux de ce monde. Il lui vint aussitôt un nouveau songe, dans lequel il crut entendre un bruit aigu et éclatant, qu’il prit pour un coup de tonnerre. La frayeur qu’il en eut le réveilla; et ayant ouvert les yeux, il aperçut beaucoup d’étincelles de feu répandues par la chambre (...). Un moment après, il eut un troisième songe, qui n’eut rien de terrible comme les deux premiers. Dans ce dernier, il trouva un livre sur sa table (…), voyant que c’était un dictionnaire, il en fut ravi dans l’espérance qu’il pourrait lui être fort utile. Dans le même instant, il se rencontra un autre livre sous sa main. Il trouva que c’était un recueil des poésies de différents au­teurs, intitulé « Corpus Poëtarum ». Il eut la curiosité d’y vouloir lire quelque chose : et à l’ouverture du livre, il tomba sur le vers « Quod vitoe sectabor iter ? (Quel chemin suivrai-je dans la vie ?) ».

Ces rêves, consignés dans un document qu’il gardera précieusement jusqu’à sa mort, Descartes les prendra très au sé­rieux. Tout particulièrement le dernier : il y verra une injonction claire à dédier son existence à la recherche de la vérité scientifique. Et c’est ainsi qu’il vivra. Reste, pour nous, lecteurs contemporains, à « cogiter » cette incroyable évidence qui ressemble à un joli paradoxe : c’est dans le chaos de sa vie nocturne que le père du rationalisme a puisé la détermination à mener à bien l’une des plus ambitieuses aventures de l’esprit humain.


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