Dans certaines traditions, le rêve est une pratique spirituelle. Pour le bouddhisme tibétain, qui comporte une pratique de yoga du rêve, apprendre à rêver, c’est apprendre à mourir.
Lors de l’enquête sur les frontières de la mort que j’ai menée suite au décès accidentel de
mon frère (1), je me suis intéressé au Livre des morts tibétain, le Bardo-Thodöl (2). En le lisant,
puis en interrogeant des maitres tibétains à son sujet, j’ai été frappé par le rappel régulier qui est fait dans le
bouddhisme de la similitude entre les états que l’on traverse dans les rêves et ce que l’on serait susceptible
de
« rencontrer » au moment de la mort.
Le terme
« bardo » ne désigne pas spécifiquement
« la mort » mais veut littéralement dire
« état intermédiaire
»,
« moment », ou
« intervalle ». Il est utilisé pour évoquer en fait une
« période de transition ». Le
bouddhisme distingue six « périodes de transition »,
six bardos différents. Ainsi, la conscience se manifeste
dans les trois « bardos de la vie » qui sont : la période
de l’existence consciente, le rêve, et la méditation, et
également dans les trois « bardos de la mort » qui sont :
l’instant de la mort, la première étape du bardo de la
mort et la seconde qui conduit vers la renaissance.
A l’image de ce qui se produit dans les rêves, lorsque
nous sommes dans l’un de ces bardos, nous croyons
être dans la réalité. Cette croyance nous emprisonne
et nous lie aux conditions présentes dans ce bardo.
« Si nous n’avons pas conscience que nous sommes en
train de rêver, nous pouvons être submergé par ce qui
se produit dans le rêve » (3) explique Rob Nairn dans
son livre Living, Dreaming, Dying, wisdom of Tibetan
psychology. Il poursuit : « Au début, le rêve nous
contrôle parce que nous ne le voyons pas pour ce qu’il
est, nous ne l’avons pas nommé pour ce qu’il est. Alors la
conscience est dominée par cet état de rêve qui est autonome.
Lorsque nous reconnaissons être en train de rêver,
nous sommes libres, et pouvons faire ce que nous voulons,
voler dans les airs, passer à travers les montagnes, changer
les paysages, changer les monstres en anges, parce que ce
rêve est le nôtre, nous avons mis fin à son autonomie et
intégré son pouvoir. »
La mort, le rêve ultime
L’auteur souligne le parallèle qui existe entre l’expérience
du rêveur submergé par son rêve et l’expérience
que nous faisons en état d’éveil
« lorsque nous ne parvenons
pas à regarder nos névroses pour ce qu’elles sont,
elles demeurent autonomes et conservent leur capacité
de submerger la conscience. Dès qu’il y a prise de conscience
il y a début de la liberté. » Ayant reconnu les illusions
du rêve, l’esprit du rêveur cesse d’en être le jouet,
pour en devenir le maître. Le même processus est à
l’oeuvre au moment de la mort...