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PUBLIÉ LE 02/02/2012
  • illustration de Audrey Mouge Audrey Mouge
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Richard David Precht : « L’homme est un éternel insatisfait »

Le philosophe et essayiste Richard David Precht publie en France son troisième ouvrage, L’Art de ne pas être un égoïste. Un livre passionnant sur la nature et les fondements de notre comportement moral.

Pas besoin d'être laid et haï comme Socrate pour être bon philosophe. Avec son physique de présentateur télé –dont il aime fréquenter les plateaux– et son million de livres vendus, Richard David Precht, 48 ans, n’est pas un essayiste comme les autres. Ancien publicitaire, docteur en philosophie, professeur, mais aussi écrivain et journaliste scientifique, il se lance dans la vulgarisation de la philosophie en proposant des livres sans jargon, dans le but de se faire comprendre de tous. Son premier ouvrage, Qui suis-je et si je suis combien ? avait, il y a deux ans, conquis l’Allemagne, son pays natal, se hissant jusqu’au rang de best-seller.
Dans L’Art de ne pas être un égoïste (éditions Belfond), son troisième livre sorti en France, il s’intéresse cette fois à la nature et aux fondements de notre comportement moral. Convoquant Socrate, Huxley, Koprotkine, les chimpanzés et les singes capucins, Precht nous livre un essai passionnant et accessible, fondé sur ce savant mélange des genres sur lequel s’est construit sa popularité.

On dit souvent que l’égoïsme est la nature de l’être humain. Que pensez-vous de cette idée reçue ?
C’est un préjugé établi en Europe occidentale depuis 1976, année de sortie du livre de Richard Dawkins, Le Gène égoïste qui a créé une espèce d’idéologie. Mais ce livre parle dans un langage économique, et sous-entend que la nature de l’homme est capitaliste. C’est un jeu de langage, c’est tout.
En fait, je dirais que tout dépend ce qu’on entend par égoïsme. Si c’est le fait d’attendre une contrepartie quand on fait quelque chose pour quelqu’un d’autre alors oui, sans aucun doute, nous sommes tous égoïstes. Mais ce n’est pas la définition qui convient. Pour moi, être égoïste, c’est défendre ses propres intérêts au détriment des autres. S’il y a bien sûr des individus qui fonctionnent ainsi, ce n’est pas le propre de l’homme ! Par nature, les hommes ne sont ni bons ni mauvais.

Comment ne pas devenir égoïste dans notre système basé sur l’individualisme ?
Des milliards d’euros sont en effet utilisés pour nous rendre égoïstes. Si un extraterrestre venait sur terre et nous observait pendant une journée, il en conclurait que l’homme est profondément égoïste. A travers notre comportement quotidien mais aussi tout ce matraquage de pubs à la télé qui encourage la radinerie, l’envie ou la jalousie –par exemple on veut rendre son voisin jaloux en achetant une voiture plus grosse que lui, une plus belle cuisine équipée... Il serait surpris qu’il y ait toujours des gens sympas car malgré cette propagande, on n’a pas encore réussi à transformer les humains en égoïstes. Ça nous laisse de l’espoir !

Comment un être humain devient égoïste s’il ne l’est pas par nature ?
Nous avons tous les mêmes besoins. Les vitaux –manger, boire, dormir– mais aussi les mêmes besoins sociaux : on veut être estimé, aimé, respecté et si ce n’est pas le cas, on veut au moins être craint ! Nos expériences dans notre enfance et notre éducation déterminent la façon dont nous allons obtenir cette reconnaissance. Je peux par exemple impressionner les autres par mon statut, par ma fortune ou encore parce que je suis capable d’écrire des poèmes très romantiques... Bref, notre culture nous fait croire qu’on peut acheter cette reconnaissance. Et ce sont tous ces moyens mis en œuvre pour l’acquérir qui nous rendent égoïstes !

Ce besoin de reconnaissance pourrait-il faire changer la nature même de l’homme?
Contrairement à ce que l’on a tendance à penser, le comportement humain n’a pas beaucoup changé si l’on regarde vers le passé. Il n’était pas meilleur avant. Ce sont nos attentes qui ont changé. Nous avons aujourd’hui plus de désirs, nous sommes plus exigeants envers nous-mêmes et notre propre vie. Nous voulons avoir une vie heureuse et épanouie, une belle relation de couple, une grande réussite professionnelle, être de bons parents, de bons amis, de bons amants... mais il est impossible de réunir tout en même temps ! La barre est bien trop haute !
Dans cette société capitaliste, nous exigeons de nous-mêmes et de nos proches une vie optimale. Pourquoi pas ? Mais il n’y a jamais eu auparavant et ce depuis des millénaires, la possibilité d’avoir une telle ambition. Avant, les gens avaient d’autres préoccupations premières, primaires même, je dirais : ne pas mourir de faim ou d’une maladie à 25 ans. Ne pas être envoyé à la guerre...
Aujourd’hui, un certain confort de vie a fait évoluer ces préoccupations. Cette expectative de vouloir toujours plus que ce qu’on a, a grandi avec notre bien-être social, et multiplié nos désirs. L’homme est un éternel insatisfait. Il n’est pas fait pour vivre un bonheur intérieur durable. On ne peut pas être en « mode bonheur » tout le temps. Nos cerveaux sont trop intelligents pour ça ! On peut envier les animaux qui, eux, ont cette capacité. Finalement, les vaches ne sont-elles pas plus heureuses que les hommes ?

Aujourd’hui, les gens déplorent un manque de valeurs profondes dans notre société. Ils espèrent tous plus d’honnêteté, de loyauté, d’altruisme. Pourtant, au quotidien, ils se comportent bien souvent totalement à l’inverse. Pourquoi, selon vous, une telle différence entre ce que l’on souhaite, ce qu’on attend des autres, et la manière dont on se comporte ?
Parce que la morale est déterminée par le contexte. J’oriente mon comportement en fonction des autres. Si je me dis « personne ne me propose de place assise dans le métro », alors je ne vais pas moi-même me lever pour proposer ma place. Pourtant, parmi tous ceux qui ne m’offrent pas leur place, la plupart pensent comme moi ! C’est ce qu’on appelle une spirale négative morale.

Dans votre livre, vous parlez d’une étude réalisée en Californie dans les années 70 sur des enfants qui faisaient du porte-à-porte pour Halloween. Si on leur laissait une corbeille de bonbons sans surveillance, ils avaient tendance à chiper des sucreries en cachette. En revanche, quand on plaçait un miroir juste devant le panier, leurs pulsions semblaient réfrénées car ils se voyaient en train de faire une bêtise. Qu’est-ce que cela révèle ?
Nous sommes soumis à une forme d’instance morale qui est notre propre image de nous-mêmes. En général, on évite de se regarder faire quelque chose de mal car on essaie d’avoir le moins de responsabilités possible de nos propres actes. On refoule ce côté sombre de nous-mêmes alors qu’avec un miroir, c’est impossible !
Peut-être qu’on pourrait résoudre la crise financière en installant des miroirs à la bourse ! Et en y inscrivant : « ta mère t’observe ! ».

Pourquoi ce besoin d’entretenir une bonne image de nous-mêmes quitte à se mentir à soi-même ?
On veut que les autres nous aiment ou aient peur de nous. En tout cas, on ne veut surtout pas être considéré comme banal. Cette image de nous-mêmes doit être bonne car comment imaginer être aimé si l’on ne s’aime pas soi-même ? On se construit donc une fausse image. C’est pourquoi très jeune, on apprend déjà à se mentir.

Dans votre livre, vous évoquez la part subjective de la notion du bien et du mal pour l’être humain. Ce qui est bon pour moi ne l’est pas forcément pour les autres. Comment gérer, en société, cette différence d’appréciation ?
Il y a bien une part subjective de la notion du bien et du mal mais c’est surtout la force d’adhésion à certaines valeurs qui a baissé. Notre morale est composée de quatre éléments : le sentiment intuitif d’une morale, nos principes et nos convictions, le désir d’avoir une vie bien remplie et notre souci de jouir de l’estime des autres. Ces éléments ne sont pas des caractéristiques relevant uniquement de notre culture, ils existent partout où vivent les hommes. En fait, c’est le poids qu’on leur accorde qui peut changer d’une culture à l’autre : si je dresse une liste de dix valeurs positives et de dix valeurs négatives, elles seront dans toutes les cultures du monde classées de la même façon. Mentir = mal. Tuer = mal. Voler = mal. Aider = bien. Être honnête = bien....
Sur les valeurs de base, tout le monde est d’accord. En revanche, tout le monde ne les respecte pas de la même façon. La force d’adhésion a baissé. Car quand on ne respecte pas une valeur, on n’est plus puni aussi sévèrement qu’avant. Et on ne va plus être menacé d’aller en enfer.

Pour découvrir les racines de notre morale, vous mettez en avant les recherches du Professeur Frans de Walls, effectuées avec des capucins, qui démontraient que ces petits singes avaient –tout comme nous– un sens inné de l’équité et de la justice. En quoi ?
Le germe du bien dans l’homme est une vieille histoire qui remonte au monde animal. En observant les singes, on remarque que l’être humain partage avec eux bon nombre points communs : l’attention et le lien unissant les individus, la coopération et l’entraide dans la recherche de nourriture, la sympathie et l’empathie, l’altruisme, la capacité à résoudre des conflits et à faire la paix, la tromperie et la déception, la responsabilité vis-à-vis des autres, le désir de savoir ce que les autres pensent et enfin l’attention et le respect pour les règles du jeu de la communauté.
Ce germe du bien trouve ses origines dans la sociabilité. Mais il faut bien sûr déjà avoir des prédispositions. Au cours des recherches de Frans de Walls, on voit que les capucins qui n’ont pas reçu la même récompense que leurs congénères se sont immédiatement sentis lésés. Comme les humains, ils ont des attentes et des émotions sociales. Car ils savent comment ils doivent être traités par les autres et ce qu’ils doivent attendre en retour.

Vous affirmez qu’être altruiste et faire le bien autour de soi, est bon pour soi-même. Pouvez-vous nous en dire plus ?
De nombreuses études démontrent que notre centre de récompense situé dans le système mésolimbique du cerveau, nous envoie une récompense hormonale quand nous offrons un cadeau à quelqu’un ou si nous l’aidons à effectuer une tâche. L’idée même de faire plaisir ou d’aider quelqu’un provoque la libération d’un neuromédiateur qui va vous mettre en joie.

Faire le bien serait donc régi par quelque chose de physiologique et aurait pour conséquence de se faire plaisir à soi aussi ?
On peut dire ça, oui. L’altruisme déclenche des neurotransmetteurs comme la dopamine. Mais on remarque que certains aiment plus faire plaisir que d’autres.

Pourquoi ?
Le cerveau est en relation constante avec le monde qui nous entoure, notre environnement. Les expériences de la vie peuvent y laisser des traces. Si vous regardez des films X toute la journée, vous allez surstimuler une région du cerveau. Et vous allez progressivement avoir une autre vision de la femme. Avec le temps, vos structures cérébrales vont être changées. C’est vrai pour beaucoup d’autres choses aussi. Je suis bien convaincu que si vous n’avez pas été entraîné à faire le bien autour de vous et à recevoir des autres, l’idée de faire plaisir ne vous viendra même pas à l’esprit. Si en revanche, vous êtes entraîné à faire le bien et à recevoir des autres, faire plaisir deviendra un geste naturel.


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