Le biologiste Rupert Sheldrake était promis à une carrière
brillante et conventionnelle. Il a préféré défendre ses idées,
bravant les anathèmes du monde académique. Rencontre
avec un irréductible.
La voix posée, le regard clair et rieur,
Rupert Sheldrake navigue avec aisance
dans ses souvenirs. Le biologiste va sur
ses soixante-dix ans, il en paraît quinze
de moins et sa mémoire restitue les événements
les plus lointains avec une précision
toute scientifique, épicée d’humour
britannique. Au premier étage de sa maison
londonienne, les murs sont tapissés
de livres : sciences, philosophie, religion,
histoire… L’ambiance
cosy du lieu et le
flegme de notre hôte feraient presque
oublier son statut d’« hérétique » récidiviste.
Il le doit à des idées qu’il défend
sans relâche depuis trente ans : la nature
est vivante, consciente, l’homme en fait
partie intégrante, et la science matérialiste
se trompe sur la nature de son objet.
En 1991, il écrivait :
« Reconnaître que la
nature est vivante exige une révolution dans
la manière dont nous menons nos existences.
Et il n’y a pas de temps à perdre. » Signe
des temps, les premières copies de son
dernier livre
The Science Delusion (qu’on
pourrait traduire par « la science aveuglée
»), paru au début de l’année, se sont
vendues en quatre jours.
Très jeune, il a lui-même découvert, puis
entretenu, une
« connexion consciente »
avec la nature. L’un de ses premiers
souvenirs marquants remonte à l’âge
de 4-5 ans. ll se trouvait chez sa grand-mère,
elle-même issue d’une famille
de producteurs d’osier des environs de
Newark-on-Trent. Tout près de la maison,
il y avait une rangée de saules d’où
pendaient des câbles rouillés. Il demanda
à un oncle pourquoi ces arbres se trouvaient
là :
« Il m’expliqua que c’était autrefois
une palissade faite de pieux qui avaient
repris vie et étaient redevenus des saules.
J’étais émerveillé. »
Cet émerveillement précoce se mue
en passion. La propriété familiale de
Newark est transformée en parc zoologique,
où le jeune Sheldrake héberge,
entre autres, des pigeons, un choucas,
un chien, des tortues, des chenilles, un
lapin et des poissons. Il est encouragé par
son père,
« un naturaliste à l’ancienne »,
chimiste, herboriste et fin connaisseur
des plantes médicinales, premier inspirateur
du futur biologiste. Il lui fait non
seulement découvrir toutes sortes de
plantes et d’animaux, mais aussi nombre
de sites anciens et sacrés. S’il y a à la maison
un laboratoire avec un microscope,
le père Sheldrake est convaincu que
« tout ne se réduit pas aux molécules ».
Une leçon que son fils n’oubliera jamais.
Pour Rupert Sheldrake, la nature c’est
la vie, et la biologie une vocation qui
coule de source...