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© Florence Blin
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PUBLIÉ LE 01/07/2013
  • redigé par INREES INREES
    La rédaction

LE LIVRE À LIRE

Un anthropologue sur Mars

Oliver Sacks
Éditions Points
Magazine » Bonnes feuilles

S'ouvrir à un monde nouveau suite à un trouble neurologique

Au lendemain d’un accident grave qui nous laisse mal voyant, ou qui nous enlève un membre, nous pouvons avoir le sentiment d’avoir tout perdu. Mais dans son livre « Un anthropologue sur Mars », Oliver Sacks raconte l’histoire d’un peintre devenu aveugle aux couleurs suite à un accident et qui, grâce à ce trouble, se redécouvre une richesse artistique inédite…

En 1986, au début mars, j’ai reçu cette lettre :

« Âgé d’un peu plus de soixante-cinq ans, je suis un artiste qui n’a pas trop mal réussi. Le 2 janvier de cette année, alors que j’étais au volant de ma voiture, un petit camion a heurté mon véhicule du côté du passager. Je me suis donc rendu dans la salle des urgences de l’hôpital le plus proche, où l’on diagnostiqua d’abord une commotion avant de me faire passer un examen oculaire qui révéla que je ne distinguais plus les lettres ni les couleurs : non seulement les lettres de notre alphabet m’étaient devenues aussi inintelligibles que de l’hébreu ou du grec, mais je n’avais plus désormais qu’une vision en noir et blanc, exactement comme si je regardais l’écran d’un vieux téléviseur. Quelques jours plus tard, je redevins capable de distinguer les lettres et acquis un regard d’aigle – je vois sans problème un ver en train de se tortiller sur le trottoir à un pâté de maisons de distance, et cela avec une netteté incroyable. Mais... j'étais devenu totalement aveugle aux couleurs. Or les ophtalmologues que j’ai consultés depuis n’entendent rien à cette histoire de cécité aux couleurs, et les neurologues m’ont été tout aussi inutiles. Je ne perçois pas davantage les couleurs sous hypnose : je le sais, parce qu’on m’a fait passer tous les tests possibles et imaginables. Mon chien me paraît gris sombre alors que son pelage est brun, le jus de tomate me semble noir, les couleurs de ma télé se sont transformées en un méli mélo informe. » (…)

Ces premières semaines eurent une tonalité agitée, et même désespérée. En premier lieu, il nourrissait sans cesse l’espoir de se réveiller un beau matin et de découvrir en ouvrant les yeux que le monde de la couleur lui avait été miraculeusement rendu ; mais ce désir, bien que constituant l’un des motifs les plus récurrents de ses activités oniriques de l’époque, ne fut jamais exaucé, même en rêve, car il rêvait qu’il était sur le point de voir en couleurs, puis s’éveillait pour constater que rien n’avait changé. Il craignait en permanence, également, que ce qui s’était déjà produit ne se répétât, mais cette fois en lui faisant perdre totalement la vue : se disant qu’il avait été très probablement sujet à une crise d’apoplexie causée par son accident (ou peut-être le causant), il en concluait avec effroi qu’une autre crise de ce genre risquait de se reproduire à tout moment.
Et s’ajoutaient à cette crainte d’ordre médical une peur et une désorientation encore plus profondes qu’il ne pouvait quasiment pas verbaliser, et qui avaient atteint un point critique au cours de ce mois où il avait essayé de peindre en couleur en soutenant qu’il « connaissait » toujours les règles chromatiques : il avait peu à peu compris, pendant ce mois, que ce n’étaient pas seulement sa perception de la couleur et son imaginaire coloré qui avaient disparu, mais quelque chose de plus profond et de plus difficile à définir. Il avait compris, autrement dit, que, quoique sachant tout sur les couleurs intellectuellement et d’un point de vue extérieur, il avait perdu le souvenir, le savoir intérieur, de la place que celles-ci avaient occupée dans son être même. (…)

Au début du mois de février, son agitation se dissipa en partie, car il avait commencé à accepter l’idée (non seulement au plan intellectuel, mais aussi à un niveau plus profond) d’être devenu totalement aveugle aux couleurs et d’être peut-être condamné à le rester. Son désespoir initial céda donc peu à peu la place à une ferme résolution – s’il ne pouvait plus peindre en couleurs, décida-t-il, eh bien, il peindrait en noir et blanc, et il essaierait de vivre de son mieux dans un monde désormais réduit au noir et au blanc. Cette résolution fut renforcée par une singulière expérience qu’il vécut cinq semaines après son accident : observant un lever de soleil un matin où il se rendait à son atelier en voiture, il eut en effet l’impression que l‘astre du jour dardait des rayons noirs au-dessus de l’autoroute. « On aurait dit une bombe… c’était comme une énorme explosion nucléaire, déclara-t-il plus tard. Et quelqu’un d’autre avait-il déjà porté regard semblable sur le soleil levant ? »

Inspiré par ce lever de soleil, M. I. se remit à peindre – il peignit d’abord une toile noire et blanche qu’il intitula Lever de soleil nucléaire, après quoi il se consacra de nouveau aux thèmes abstraits qu’il aimait tant, mais en n’employant plus désormais que du noir et du blanc. La peur de la cécité continua de le hanter, mais elle se transmua en une angoisse créatrice qui façonna et modela les premières toiles « réelles » qu’il produisit après ses précédentes expériences colorées : il s’aperçut alors qu’il était parfaitement capable de peindre des œuvres de qualité en n’utilisant que du noir et du blanc. Et il recommença donc à travailler dans son atelier de quinze à dix-huit heures par jour, d’une part parce que seul le travail le consolait, d’autre part parce que sa survie artistique et sa survie tout court lui paraissaient inextricablement liées – comme il nous le dit par la suite : « Il me semblait que, si je ne pouvais pas continuer à peindre, je ne voudrais pas continuer de vivre. »

Ses premières toiles noires et blanches, qu’il exécuta en février et en mars, donnaient l’impression d’être parcourues par des forces violentes – liées à une colère, une peur, un désespoir ou une excitation intenses –, mais contrôlées, qui semblaient tout à la fois dévoilées et contenues par son puissant talent artistique. (…)
Puis, à partir du mois de mai – ce fut une évolution fascinante à observer –, M. I. renonça à peindre ces toiles puissantes mais d’une terrifiante étrangeté en leur préférant désormais des motifs vivants. Retrouvant sa veine figurative d’antan – il n’avait plus traité ce thème depuis trente ans – , il produisit des toiles représentant des danseurs et des chevaux de course. Ces nouvelles œuvres, quoique toujours noires et blanches, regorgeaient de mouvement, de vitalité et de sensualité ; et elles s’accompagnaient d’un important changement personnel – car M.I., au même moment, se replia moins sur lui-même et recommença à avoir des rapports sociaux et des rapports sexuels, sa dépression et ses peurs s’atténuant à mesure qu’il reprenait goût à la vie.


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