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© Stéphane Allix
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PUBLIÉ LE 10/09/2013

LE LIVRE À LIRE

Guide pratique de psychiatrie

Dr. Serge Tribolet
Editions Heures de France
Magazine » Entretiens

Serge Tribolet : La folie
est le miroir qui nous réfléchit

Tant d’artistes, de penseurs, de scientifiques émérites ont flirté avec la folie. Nous-mêmes, ne sommes-nous pas tous parfois « borderline » ? Et si la folie révélait un aspect méconnu des capacités humaines, et la possibilité d’accéder à d’autres réalités ? Pour le psychiatre Serge Tribolet, c’est une certitude.

Au cours de votre pratique clinique, quelles sont les expériences qui vous ont introduit au « surnaturel », c’est-à-dire à un niveau de perception de la réalité différent du niveau communément admis ?
Elles sont nombreuses car à peu près toute la clinique psychiatrique est rattachable au surnaturel : les phénomènes hallucinatoires – qui peuvent faire l’objet d'une discussion sur plusieurs plans, physique, ésotérique etc. – ; les voix qui traversent nos pensées ; les souvenirs d’aspect fictif qui hantent notre mémoire ; les sentiments de déjà-vu, de déjà vécu, qui rappellent cette interrogation de Platon : « Sait-on déjà ce que nous apprenons ? » ; les transmissions de pensée ; l’expérience intime qui nous relie à un proche disparu ; la sensation inquiétante ou étrange d’une présence – cela peut nous arriver de temps à autre mais les patients viennent à nous car ils ressentent cette présence en permanence, ce qui peut être source d’angoisse…

Y a-t-il pour vous une différence entre ceux qui vivent peut-être des expériences réelles qu’ils ont du mal à interpréter et ceux dont le cerveau est véritablement atteint ?
Je ne fais pas cette distinction. Ce n’est pas que le cerveau est endommagé, c’est qu'il y a, à un moment donné, la capacité à accéder à un degré de réalité autre. Il faut bien comprendre que se retrouver en psychiatrie n’est pas signe de nullité. Sans négliger bien sûr la gravité des tentations suicidaires, ou de l’agressivité de certains patients, je soutiens que la maladie mentale, qui est vue aujourd’hui comme une dégradation, un déficit, pourrait bien révéler l’inverse. Les symptômes nous donnent un accès privilégié à une réalité autre et nous interrogent sur notre propre fonctionnement. Le patient raconte une réalité qui n’est pas inexistante ; simplement, cette réalité dit des choses qu’on a du mal à saisir si l’on s’en tient à la raison classique.

En quoi ces symptômes nous ramènent-ils à nous-mêmes ?
Ils nous rappellent que notre quotidien est fait d’inconnu, peuplé de présences invisibles. Notre réalité est construite sur l’impalpable et l’évanescent : souvenirs, sentiment d’identité, perceptions sensorielles… L’homme traverse un monde qu’il ne connaît pas. Il est trop absorbé dans sa quête de certitudes, trop entravé par ses convictions, pour s’en rendre compte. Mais si les secrets de notre humanité n’étaient pas à rechercher ni dans les confins des galaxies, ni dans les circonvolutions cérébrales ? S’ils n’étaient pas non plus dans les molécules qui constituent notre corps, notre sang, nos gènes ? Je pense qu’on ne découvre pas l’homme dans les laboratoires scientifiques ni dans les livres de psychologie. Nous le rencontrons plutôt là où est tombé le voile de la raison, là où il est dit fou, et où l’on soigne la maladie mentale. Dans cette réalité, les miroirs peuvent nous regarder et réfléchir ce que nous pensons. Là où le temps n’a pas d’heures, où les souvenirs peuvent concerner le futur, où les choses qui nous entourent peuvent exister par elles-mêmes, où des présences invisibles nous côtoient. Toutes ces manifestations sont décrites par les personnes diagnostiquées schizophrènes et sont considérées comme des signes habituels de folie. Mais il me semble qu’elles ne doivent pas être réduites à une simple symptomatologie qui relèverait d’un fonctionnement psychique perturbé. Elles sont le témoignage d’une effraction du réel, la tentative de dire l’extérieur du réel, d’une certaine façon un témoignage de liberté. ...

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