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PUBLIÉ LE 16/08/2011
Magazine » Air du temps

Souvenir de l'enfer, enfer du souvenir

Sans prévenir et se glissant entre nos rêves, un cauchemar peut venir nous réveiller, puis s'installer, sans jamais nous quitter. Comment renaitre de ces souvenirs traumatisants ? Patrick Clervoy, psychiatre militaire, nous propose de découvrir le récit d'un de ses patients.

Il est hanté par la vision d'une tête. C'est une tête séparée du corps qui la portait. Dans ses cauchemars, cette tête surgit, posée quelque part, horrible. Elle lui est familière en même temps. Il fait ce cauchemar si souvent qu'il peut décrire sa forme, ses traits, les cheveux. Ce qui est insoutenable, ce qui le réveille chaque fois, ce qui le ronge douloureusement dans l'effroi, c'est le regard. Cette tête se présente d'abord comme une tête de femme. Au fil des cauchemars, il a appris qu'il doit éviter qu'elle le regarde. Plus précisément il doit éviter de voir qu'elle le regarde. Tant qu'elle semble poser son regard ailleurs, elle n'est rien d'autre qu'un objet. Elle est une menace sans encore être un tourment. Mais que perçoit-il dès qu'elle a ses yeux tournés vers les siens ? Aussitôt une angoisse l'envahit et l'épouvante le réveille avec un cri. Depuis plusieurs mois cette vision le hante...

Deux ans plus tôt, impuissant, alors qu'il était en mission dans un pays, une guerre civile a éclaté. Il s'est trouvé au milieu d'un génocide qui a entraîné la mort de plusieurs milliers de personnes. Il a assisté à des scènes atroces d'exécutions sommaires dans les rues. Il a vu beaucoup de corps, mutilés, abandonnés sur le bord des routes. Sa vie a ensuite repris son cours, ailleurs. Il a voulu tourner la page. Il a cherché à oublier. Mais une nuit, sans prévenir, en plein sommeil, ce cauchemar est venu le réveiller. Il ne l'a plus quitté ensuite. En vingt ans de pratique psychiatrique dans les hôpitaux des armées, au Val-de-Grâce et à Toulon, ils sont plusieurs à être venu me voir et ainsi me décrire les cauchemars qui les hantaient plusieurs années après. Ils n'étaient plus militaires, ils avaient changé de vie, ils étaient passés à autre chose.

Mais un jour les cauchemars les ont ramenés à l'horreur et à l'épouvante des scènes de guerres qu'ils avaient cru oubliées. Le film Valse avec Bachir est le récit de cette quête, celle d'un vétéran qui cherche, en revenant sur son parcours de soldat, à exorciser les images qui le hantent encore chaque nuit. Dans la prise en charge de ces vétérans, le travail du psychiatre comporte plusieurs facettes. Bien sûr il y a soulager l'angoisse et l'anxiété autant que possible. Il y a aussi celui d'accompagner les patients dans le travail de décodage de leurs cauchemars. Il faut donc aux vétérans revenir sur les traces de leur histoire passée et réouvrir des chapitres de leur vie qu'ils auraient voulu voir effacés à jamais et qui surgissent à l'insu de leur volonté. Il n'y a pas de repos possible puisque chaque endormissement les ramène aux cauchemars. Ils le savent. Ils ne sont pas sortis indemnes du champ de bataille. Ils vivent parfois comme des damnés harcelés par le souvenir atroce de ce qui les a épouvanté. Le rôle du psychiatre est de les aider à sortir de cette malédiction et à les accompagner sur le chemin d'une renaissance, d'un renouveau. C'est ce dont j'ai voulu rendre compte dans ce que j'ai appelé le syndrome de Lazare.


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