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© Manuelle Toussaint / Agence Starface
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PUBLIÉ LE 21/04/2015

A RETROUVER DANS

Inexploré n°26

Voyages et Terres sacrées

LE LIVRE À LIRE

Tu n'avais peur de rien

Stéphanie Fugain et Claude Mendibil
Editions Flammarion
Magazine » Entretiens

Stéphanie Fugain :
les perceptions ouvertes par le deuil

Chanteuse, comédienne, mère de l’actrice Marie Fugain, ex-épouse du musicien Michel Fugain, Stéphanie Fugain a perdu sa fille Laurette d’une leucémie. Elle raconte son deuil… et les portes qu’il a ouvertes.

Biarritz, un samedi de novembre. Une pièce avec vue sur la mer. L’air est vif, le soleil clair. Stéphanie Fugain est là pour participer au 4ème symposium international de Biarritz, un événement caritatif organisé par l’Oeuvre Ithurria. On la sent présente, franche, déterminée. Sensible, aussi, prompte à se confier. Car Stéphanie Fugain sait que la vie n’attend pas : en 2002, sa fille Laurette est morte à l’âge de 22 ans, après 11 mois de lutte contre la leucémie. Ce départ l’a anéantie. Pourtant, aujourd’hui, elle vient parler de bonheur…
Stéphanie Fugain a toujours été une force de vie. Chanteuse, comédienne, elle intègre la troupe du Big Bazar de Michel Fugain en 1972. Ensemble, ils auront 3 enfants : Marie, Laurette et Alexis. A la mort de sa cadette, elle crée une association pour encourager les dons, financer la recherche, soutenir les malades et leurs familles. En 2012, elle lui consacre un livre, Tu n'avais peur de rien, dont les bénéfices sont reversés à l’association. Où a-t-elle trouvé la force de mener le combat ? Comment appréhende-t-elle la mort ? A quelles dimensions subtiles celle de sa fille l’a-t-elle ouverte ?

Comment avez-vous vécu le départ de Laurette ?
J’étais fracassée, anesthésiée, je croyais que je ne pourrais jamais m’en relever. Jusqu’à son dernier souffle, l’espoir d’une guérison m’a habitée. Peut-être aurais-je dû, comme on me l’avait conseillé, me rendre à l’évidence et m’y préparer, mais l’idée que ce soit fini était ingérable. Déjà, la voir conduire sa maladie sans pouvoir me mettre à sa place, en me contentant de la soutenir et de l’aimer, avait été un enfer. Je me suis d’abord accrochée à une certaine forme de soulagement : elle ne souffrait plus. Puis j’ai compris que j’allais devoir quitter l’hôpital où j’avais passé les 11 derniers mois, et rentrer chez moi, sans ma fille. Nous l’avons veillée toute la nuit. Elle était magnifique, vêtue d’un haut et d’un foulard bleu ciel qui rendaient son teint mat sublime. C’était irréel, j’avais l’impression d’être dans un mauvais feuilleton. On allait la mettre dans un frigo ; la réalité est devenue terrible.
Tous les jours, nous parlions d’elle ; tous les jours, je réalisais qu’elle ne reviendrait pas. C’était d’une violence incroyable. Je me suis effondrée, jusqu’à glisser au fond de l’abîme. Dans ces moments-là, nous sommes tout seuls ; je ne me sentais plus la force d’être le pilier de la famille. Le seul pour lequel je savais que je devais faire un effort, c’était mon fils, qui avait alors 10 ans. Son père lui disait que « quand on est mort, on est mort ». Moi, je voulais qu’il grandisse avec l’idée que si l’enveloppe de Laurette n’était plus là, son énergie était partout. D’abord parce qu’il l’aimait, ensuite parce que le souvenir est important. Et que ce souvenir, on a le droit de l’agrémenter comme on le souhaite.

Où avez-vous trouvé la force d’avancer ?
Un jour, Laurette était dans sa bulle à l’hôpital, elle regardait par la fenêtre. Soudain, elle m’a dit : « Crois-tu que tous ces passants, dans la rue, savent que nous sommes en attente de plaquettes ? Quand je sortirai, je mènerai un combat pour que les gens sachent que nous avons besoin d’eux, que les dons de vie sont essentiels », qu’il s’agisse de sang, de plasma, de plaquettes, de moelle osseuse ou d’organes. Parfois, lorsque je demandais qu’on lui mette des plaquettes pour atténuer ses souffrances, on me répondait qu’il n’y en avait pas – ou, à la fin de sa vie, qu’on les gardait pour ceux qui avaient encore un espoir de s’en sortir… Quand on perd un être dans des conditions aussi intolérables, on cherche forcément la question du sens. Je me suis dit que tout cela ne devait pas être pour rien, que je devais mener le combat à la place de Laurette. Elle m’a montré le chemin à suivre.
Je n’ai pas réfléchi, j’ai foncé. C’est aussi dans ma nature : j’ai grandi dans une famille nombreuse très modeste, pleine d’amour et de bon sens, qui a fait de moi une résistante. J’ai réuni les amis de Laurette et mes proches pour monter l’association. A partir de là, rien ne pouvait m’arrêter, j’étais prête à tout pour que la route s’ouvre : frapper à la porte de Matignon ou de l’Elysée, mettre mon grain de sel dans les médias pour expliquer que le système des dons, dans ce pays, ne fonctionnait pas… J’ai pris conscience de la force de la volonté : je ne me savais pas capable de mobiliser autant de force et d’énergie ! Pendant 3 ans, j’ai bâti avec culot, ou plutôt avec amour, tout ce que l’association allait ensuite déclencher. Le combat a pris forme très vite, beaucoup de gens sont venus à moi, m’ont proposé leur aide. Depuis 11 ans, je suis toujours portée par la même équipe extraordinaire.

Avez-vous eu parfois l’impression que cette force était aussi celle de Laurette ?
Comme tous les malades que je vois quotidiennement, elle était un exemple de vie. Malgré leur souffrance intense, ils ne pleurent pas – d’abord pour vous protéger. Ils ne disent pas qu’ils ont mal, mais ça se voit tellement… Avec Laurette, j’ai appris à parler avec les yeux, à décrypter son regard. J’ai aussi appris le silence et l’obligation du silence, parce que le moindre claquement de la langue la faisait souffrir. En 11 mois, j’ai appris toute une vie, je me suis confrontée à des choses que je n’avais jamais côtoyées. Au moment où une vie s’en allait, un pan de la mienne s’est ouvert.

Qu’est-ce que le bonheur pour vous, aujourd’hui ?
J’ai toujours été quelqu’un de fondamentalement positif et heureux. Ces notions m’ont construites, elles m’ont fait aimer les gens. Sur certains aspects, notre société nous a compliqué l’existence, elle nous a coupés du goût des choses simples. Le bonheur ne s’explique pas ; c’est une expérience. Nous connaissons tous des gens qui se lèvent le matin en faisant la tête ; rien ne va, ni le temps, ni le petit déjeuner… Il pleut ? Et alors ? Cela contrarie nos plans ? Trouvons-en d’autres ! Nos anciens avaient cette sagesse. Mes grands-parents ne parlaient pas beaucoup, mais ils observaient. Ils savaient lire les signes de la nature ou préparer un bon plat avec trois fois rien. Enfants, nous inventions des mondes avec une boîte de camembert et un bout de ficelle. Il y avait une magie, une vibration ancrée dans le cœur, la terre, le ressenti.

Vous habitez au milieu de la forêt. De quoi vous nourrit-elle ?
Entourée de l’énergie des arbres, des feuilles, des mousses, je me sens remplie. Après le départ de Laurette, la forêt m’a beaucoup aidée à me ressourcer. J’allais souvent y courir. Un jour, une semaine après sa mort, je me suis retrouvée face d’une biche, alors que je n’en avais jamais croisée auparavant. Mon chien m’accompagnait. Normalement, il se met à courir derrière le moindre papillon. Là, il n’a pas bougé, il m’a regardée. J’ai souri : « Merci Laurette ». A partir de ce moment, je me suis mise à percevoir des signes d’amour partout. La souffrance des derniers mois m’y avait peut-être préparée. J’étais tellement attentive, j’avais tellement envie que rien ne m’échappe de Laurette – son parfum, ses sourires, ses coups de gueule… – que tous mes sens étaient en éveil. Encore aujourd’hui, lorsque je suis zen, bien centrée, je perçois des signes d’elle.

Votre vision de la mort a-t-elle changé ?
La mort ne m’a jamais effrayée. J’étais assez casse-cou, j’ai fait du cross, des rallies. Je jouais avec la mort, mais sans en avoir une véritable conscience. Lorsqu’elle m’a pris une partie de moi, j’ai eu besoin de me raccrocher à quelque chose, d’imaginer une vie après. Je ne suis pas pratiquante, mais j’ai toujours adoré être dans une église ; je m’y sens bien, portée par un calme et une sérénité. Laurette avait commencé à étudier le bouddhisme, cela m’a orientée. Je me suis aussi intéressée au chamanisme, j’ai eu envie de connaître, de me rapprocher de toutes ces sensations, ces cultures, ces approches.
Suis-je 100% convaincue ? Je n’en sais rien, mais ça ma rattache et ça me fait du bien. Après le départ de Laurette, le sort s’est acharné : ma mère est morte de chagrin peu après, mon père s’est pendu (c’est moi qui l’ai trouvé), mon mari m’a quittée… Certaines sensations puissantes m’ont aidée à tenir le choc. Par exemple, lorsqu’on a inhumé les cendres de mon père, ma sœur et moi avons vu, chacune de notre côté, un tourbillon se former au-dessus du caveau puis se terminer en cœur.

Avez-vous consulté des médiums ?
Pendant la maladie de Laurette, je suis allée voir un voyant. Jusque-là, je n’avais jamais ressenti le besoin de m’ouvrir à ces approches. 3 ou 4 semaines après sa mort, une dame nommée Sylvie Berger a cherché à me joindre, par l’intermédiaire d’une amie. Je l’ai appelée. Elle m’a expliqué qu’elle était désolée de me déranger, mais que Laurette venait la voir, qu’elle était là, qu’elle avait un message à me transmettre. Ce qu’elle m’a dit était très beau. J’étais bouche bée, impressionnée. A cette époque, on aurait pu me raconter n’importe quoi, je l’aurais écouté, tant ça me faisait du bien. Sylvie m’a envoyé le texte du message par écrit. Je l’ai lu et relu en me posant des tas de questions ; il est très facile d’abuser de la fragilité de quelqu’un qui vient de perdre un être cher.
Les messages suivants ont été beaucoup plus précis. Le jour de l’enterrement de ma mère, alors que je venais de rentrer chez moi avec l’une des mes sœurs, j’ai reçu un appel de Sylvie. Elle était très enjouée : « Je vois Laurette depuis ce matin, m’a-t-elle dit. Elle est joyeuse, elle tient la main d’une femme très âgée. Cette femme n’est pas très grande, elle a le teint très pâle, les cheveux tout blancs, les yeux très clairs. » Sylvie n’avait aucune idée du décès de ma mère ! Lorsque je le lui ai appris, elle est restée interloquée. « Comment était ta maman ? », m’a-t-elle demandé. Exactement comme elle venait de me la décrire, et très complice avec Laurette… Pendant cette période, le soutien de Sylvie a été précieux.

Avez-vous vécu d’autres expériences extraordinaires ?
Un homme qui nous avait contactés pour participer à une marche de l’association m’a dit des choses hallucinantes, très personnelles, en lien avec Laurette. Il a aussi délivré un message interpelant à mon autre fille, Marie, à qui j’avais donné une bague de Laurette très particulière. Il lui a dit que Laurette était contente qu’elle ait cette bague, et la lui a décrite. La bague était vraiment spéciale, il n’a pu l’inventer. Marie a cru qu’elle allait s’évanouir ! Bien sûr, certains sont des charlatans, il faut rester vigilant, mais pour moi, ces transmissions ont été un plus.
On me demande parfois pourquoi je reste dans ma maison, où il y a eu de tels drames. Mais j’y ai aussi vécu de tels bonheurs ! Ces ondes et ces images sont encore là, ce sont elles que je capte. D’une pièce à l’autre, dans l’intimité, je vois Laurette. Toutes les souffrances n’ont pas disparu, la plaie reste boursouflée, mais la colère n’est plus la même, l’émotion s’est arrondie. Effectuer ce chemin était indispensable. Sinon, j’aurais été incapable de prendre soin de moi et d’aider les autres.

Plus d’informations sur la Fondation Laurette Fugain


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