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© Thomas Goisque
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PUBLIÉ LE 23/07/2012
Magazine » Entretiens

Seul au bout du monde
avec Sylvain Tesson

Dans un monde en crise, en mutation profonde, le mieux n’est-il pas de partir s’installer en solitaire dans une cabane au bord du lac Baïkal, loin des hommes et de leur tumulte ? Exploration de la fuite avec un écrivain voyageur en mouvement constant, dont le dernier livre a été récompensé par un Prix Médicis.

Ce désir de tout plaquer pour aller se retrouver seul dans la nature, que vous réveillez chez moi et probablement chez beaucoup de lecteurs, pose la question de la difficulté à vivre en société. La solution résiderait-elle dans le fait de quitter la société et de partir vivre en solitaire ?
La cabane est, en quelque sorte, la résolution radicale de cette contradiction. Je me sens un être profondément contradictoire, ou plus exactement : traversé de contradictions. Avoir à choisir entre le nomadisme et la sédentarité, entre le confort d’une vie agréable, stable, et une vie d’imprévus et d’accidents m'est impossible… Ces paradoxes, assez banals, fondent la nature humaine, le solfège même de la vie. L’envie radicale de coupure, de silence, de solitude, bref la tentation de l’ermite que vous évoquez – qui est un rejet, une fuite – je l’ai eue à un tel point que j’ai voulu un jour en faire l’expérience.
Le fait que ce livre ait été bien accueilli correspond probablement à une vraie tentation, même si elle est profondément enfouie. Nous vivons dans une culture de la ville, de la prévoyance, de la construction, une culture européenne où l’on nous explique que vivre, c’est réaliser son destin, c’est construire, bâtir, fructifier, transmettre un héritage… Ces valeurs-là sont exaltées. À l’inverse, il existe des gens qui professent les valeurs de la jouissance immédiate, du désencombrement, de l’allègement de sa vie ; mais ces valeurs-là, on les laisse à quelques saltimbanques, aux ermites, aux artistes, aux marginaux, bref à des gens que l’on regarde avec le mépris accordé à ceux qui ont décidé de ne laisser aucune trace. Cette tentation a également été enfouie car pour survivre économiquement dans une société moderne très violente, complexe et dure, il faut prévoir, mettre de côté, épargner (surtout avec les tourments économiques que l’on traverse en ce moment). Donc la figure de référence est plutôt celle de l’écureuil – l’animal totem de la Caisse d’épargne. Cette figure-là est plus exaltée que celle du chien de talus, ou du loup, qui consomme ce qu’il a au moment où il l’a, qui s’en trouve en pleine jouissance, qui ne fait aucune provision, même si demain il aura faim, mais peu importe puisqu’il aura joui pendant un moment…
Alors oui, cette tentation de tout envoyer balader demeure. Peut-être que des expériences comme la mienne, montrant que c’est au fond très facile – il suffit de le vouloir, une cabane cela ne coûte pas cher, on se met dans les bois, on s’enferme, et puis on vit selon cette réalité de l’érémitisme – est ce qui a réveillé l’envie chez les gens. C’est ainsi en tout cas que j’analyse le succès un peu bizarre avec lequel a été accueilli ce livre, qui pourtant n’avait rien d’évident...

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