Dans un monde en crise, en mutation profonde, le mieux n’est-il pas de partir
s’installer en solitaire dans une cabane au bord du lac Baïkal, loin des hommes
et de leur tumulte ? Exploration de la fuite avec un écrivain voyageur en mouvement
constant, dont le dernier livre a été récompensé par un Prix Médicis.
© Thomas Goisque
Ce désir de tout plaquer pour aller se retrouver seul
dans la nature, que vous réveillez chez moi et probablement
chez beaucoup de lecteurs, pose la question de la
difficulté à vivre en société. La solution résiderait-elle
dans le fait de quitter la société et de partir vivre en
solitaire ?
La cabane est, en quelque sorte, la résolution radicale de
cette contradiction. Je me sens un être profondément
contradictoire, ou plus exactement : traversé de contradictions.
Avoir à choisir entre le nomadisme et la sédentarité,
entre le confort d’une vie agréable, stable, et une vie d’imprévus
et d’accidents m'est impossible… Ces paradoxes,
assez banals, fondent la nature humaine, le solfège même
de la vie. L’envie radicale de coupure, de silence, de solitude,
bref la tentation de l’ermite que vous évoquez – qui
est un rejet, une fuite – je l’ai eue à un tel point que j’ai
voulu un jour en faire l’expérience.
Le fait que ce livre ait été bien accueilli correspond probablement
à une vraie tentation, même si elle est profondément
enfouie. Nous vivons dans une culture de la ville, de
la prévoyance, de la construction, une culture européenne
où l’on nous explique que vivre, c’est réaliser son destin,
c’est construire, bâtir, fructifier, transmettre un héritage…
Ces valeurs-là sont exaltées. À l’inverse, il existe des gens
qui professent les valeurs de la jouissance immédiate, du
désencombrement, de l’allègement de sa vie ; mais ces
valeurs-là, on les laisse à quelques saltimbanques, aux
ermites, aux artistes, aux marginaux, bref à des gens que
l’on regarde avec le mépris accordé à ceux qui ont décidé
de ne laisser aucune trace. Cette tentation a également
été enfouie car pour survivre économiquement dans une
société moderne très violente, complexe et dure, il faut prévoir,
mettre de côté, épargner (surtout avec les tourments
économiques que l’on traverse en ce moment). Donc la
figure de référence est plutôt celle de l’écureuil – l’animal
totem de la Caisse d’épargne. Cette figure-là est plus exaltée
que celle du chien de talus, ou du loup, qui consomme
ce qu’il a au moment où il l’a, qui s’en trouve en pleine
jouissance, qui ne fait aucune provision, même si demain
il aura faim, mais peu importe puisqu’il aura joui pendant
un moment…
Alors oui, cette tentation de tout envoyer balader demeure.
Peut-être que des expériences comme la mienne, montrant
que c’est au fond très facile – il suffit de le vouloir, une
cabane cela ne coûte pas cher, on se met dans les bois, on
s’enferme, et puis on vit selon cette réalité de l’érémitisme –
est ce qui a réveillé l’envie chez les gens. C’est ainsi en tout
cas que j’analyse le succès un peu bizarre avec lequel a été
accueilli ce livre, qui pourtant n’avait rien d’évident...