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PUBLIÉ LE 01/05/2011
  • redigé par INREES INREES
    La rédaction

LE LIVRE À LIRE

Histoire(s) d'espace

Jean-François Clervoy
Éditions Jacob-Duvernet
Magazine » Bonnes feuilles

Un balcon sur les étoiles

Jean-François Clervoy, astronaute français de l'Agence spatiale européenne, est allé trois fois dans l'espace. Un témoignage extraordinaire qui nous fait vivre l'espace de l'intérieur. Et quand on atterrit, les choses ne sont plus jamais les mêmes...

La première nuit, nous décidons de faire semblant de nous coucher, en éteignant toutes les lumières dans la cabine à l’heure prévue. Grâce aux milliers de capteurs dont les données sont transmises par radio vers la Terre, le sol décrypte tout ce qui se fait à bord de la navette.

Face à leur console, les contrôleurs voient à distance jusqu’au maniement des interrupteurs : par exemple, ils visualisent très bien le trajet aller et retour d’un membre d’équipage qui se « lève » au milieu de son sommeil pour aller aux toilettes et allume les plafonniers sur son chemin.

Nous avons donc tout préparé comme si nous allions dormir. Puis, à l’insu des contrôleurs de vol, nous sommes restés éveillés plus longtemps dans le cockpit supérieur, pour regarder et admirer la Terre pendant une heure ou deux. Le tour de la Terre se fait en une heure et demie. Nous faisons ainsi 16 tours du monde par jour. Pendant cette heure et demie, la Terre a tourné sur elle-même de 1/16e de 360°, soit 22°. Tout ce qu’on survolait à un moment donné s’est décalé vers l’est de 22° au passage suivant, une orbite plus tard. Depuis notre altitude de six cents kilomètres, on voit jusqu’à deux mille huit cents kilomètres à la ronde. En réalité, on ne voit nettement que la moitié la plus proche. Le reste, à l’horizon, est plus diffus. Depuis Cap Canaveral, dont la latitude est la même que celle du Caire, nous sommes partis en tirant plein est. Un quart d’orbite plus tard, on est sur l’équateur. Un quart supplémentaire plus tard, on est encore plus au sud, à trois mille kilomètres sous l’équateur. L’orbite alterne ainsi du nord au sud de l’équateur. On reste à survoler une bande qui fait six mille kilomètres de large à cheval sur l’équateur. Et le regard vers l’horizon porte encore plus loin.

Comme la répartition des terres est inégale de part et d’autre de l’équateur, on voit défiler presque toutes les terres de l’hémisphère sud, mais une partie seulement de l’hémisphère nord, c’est-à-dire le sud de l’Europe, la côte méditerranéenne, les États-Unis, l’Asie mais pas le Canada ni la Russie, trop au nord. Du côté de la Terre éclairée par le Soleil, on se plaît à voir les terres émergées. Même du côté nocturne de l’orbite, le spectacle est riche : orages, étoiles filantes, lumières des villes, halo de la Lune et son reflet sur les océans et les nuages.

Lors de cette première séance d’observation, nous sommes au-dessus de l’Afrique. La navette survole la zone subsaharienne, et on distingue bien, au nord, la côte méditerranéenne. On passe pas loin du Caire. Le Nil se découpe comme un fil noir posé sur le tapis d’or du désert égyptien. Cela contraste avec mes deux précédentes missions spatiales, au cours desquelles nous avions survolé l’ Europe. De nuit, on voyait des grandes villes un peu partout, reliées par des petits chapelets de tâches blanches, les villes éclairées plus petites. Chaque jour on ne manquait pas la moindre occasion de contempler notre astre de vie. Lors d’une autre séance d’observation, à la fin de la mission, la Lune était pleine. Elle n’ était jamais passée aussi près de la Terre depuis 200 ans. Elle l’éclairait superbement. On avait l’impression qu’une lumière artificielle tamisée nous entourait de partout. L’Amérique du Sud était comme phosphorescente. On reconnaissait les côtes, délicatement dessinées par un liséré de lumière parce que 50 % des Terriens vivent sur les côtes. J’aime reconnaître les paysages que je vois. En avion, je choisis toujours une place près du hublot. Cela m’arrive de sortir mon ordinateur portable. J’ai une carte détaillée de la Terre que je grossis jusqu’à ce que je repère où je suis. De l’espace, j’aimais aussi identifier chaque zone survolée. L’atlas dont on dispose n’est pas très détaillé, mais il y a des coins qu’on a envie de voir parce qu’ils sont connus et spectaculaires, comme l’ Himalaya ou la grande barrière de corail. Si l’on est de l’ autre côté de la Terre par rapport au Soleil, on peut voir les étoiles. Mais il faut tout éteindre dans le cockpit et tirer le rideau qui l’isole du pont inférieur. Sinon le ciel est uniformément noir. À part la Terre, le Soleil et la Lune, on ne voit rien.

Une fois éteintes toutes les lumières de la cabine, quand les pupilles sont assez dilatées, on prend des jumelles et on s’installe près d’un hublot. Le spectacle devient magnifique et émouvant. C’est tout blanc d’étoiles. On ne voit pas vraiment plus d’ étoiles que du sommet d’une montagne en plein mois d’août par temps clair. Mais elles sont beaucoup plus nettes et de couleur plus distincte que depuis la Terre. Elles ne scintillent pas. La voie lactée est plus belle qu’on ne l’a jamais vue. Avec nos puissantes jumelles grossissantes, on admire Saturne et Jupiter plus colorées qu’observées depuis la Terre. Les quatre plus gros satellites de Jupiter sont nettement visibles.

Dans ce magnifique planétarium, on observe les nébuleuses, on cherche à reconnaître les constellations. Le contraste est saisissant avec ce que l’on voit habituellement par les hublots pendant les périodes de travail, où le fond de l’univers apparaît désespérément noir, d’un noir d’encre. La possibilité d’éteindre toutes les lumières de l’habitacle est rare et exceptionnelle. Certains de mes collègues astronautes n’ont jamais vu les étoiles depuis l’espace !

Après avoir grappillé sur notre temps de sommeil pour observer ce spectacle inouï, on finit par se préoccuper du travail du lendemain. Au bout d’une heure d’observation, je redescends du pont supérieur. J’accroche mon sac de couchage au plafond, avec ses tendeurs aux quatre coins. Chacun vérifie que les interrupteurs d’urgence sont bien protégés, qu’on ne peut pas les activer par inadvertance. Chacun repère ceux qui vont servir à s’éclairer en cas de déplacement dans la cabine pendant la période de sommeil.

Extrait du Chapitre 9 du livre « Histoire(s) d'espace : Mission vers Hubble »
Par Jean-François Clervoy (Editions Jacob-Duvernet)


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