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PUBLIÉ LE 30/05/2011
  • redigé par INREES INREES
    La rédaction

LE LIVRE À LIRE

Le Chamane & le Psy

Olivier Chambon et Laurent Huguelit
Mama Editions
Magazine » Bonnes feuilles

Un dialogue entre deux mondes

Les chamanes ont développé depuis des millénaires des pratiques thérapeutiques qui interpellent de plus en plus la médecine occidentale et notamment la psychiatrie. Dans un dialogue plein d'humour, un chamane et un psychiatre atypique comparent leur vision du monde et leurs techniques de soins.

Laurent : Avant de me présenter, je vais rebondir sur tes paroles, Olivier… Tout à l’heure, tu as parlé d’Internet et de la manière dont cet outil change notre manière de travailler, de nous informer, de communiquer, etc. J’utilise parfois Internet comme métaphore auprès des personnes qui viennent me voir pour leur expliquer le fonctionnement du chamanisme. Cela me permet d’expliquer ce que sont les autres mondes, parce que la réalité invisible dans laquelle voyagent les chamanes a beaucoup de points communs avec Internet : c’est une réalité dans laquelle sont « stockées » toutes les informations possibles et imaginables – et même au-delà –, et ce que nous faisons, ce que font les chamanes, c’est d’aller chercher ces informations. Un chamane fonctionne comme un programme de navigation sur Internet, comme Internet Explorer, si tu veux. Il peut par exemple passer d’un ordinateur à un autre, c’est-à-dire d’une personne à une autre, et naviguer dans le réseau.
Donc un chamane voyage dans l’autre réalité et revient ensuite « chez lui », dans son corps. D’où cette métaphore informatique que j’utilise assez souvent, et cela même si c’est, comment dire ?… moderne. D’ailleurs, je pense que le développement d’Internet a commencé au même moment que le (re)développement du chamanisme en Occident. La révolution informatique, les substances psychédéliques, l’écologie et les diverses approches spirituelles qui ont pris de l’ampleur dans nos pays, tout cela nous vient directement de la deuxième moitié du xxe siècle.

Olivier : Entièrement d’accord avec toi. Les médecins holistiques dont je parle fonctionnent un peu de cette manière aussi. En effet, nous sommes comme interconnectés entre nous, les autres et notre environnement, ce qui forme un réseau d’informations similaire à Internet.

Laurent : Cette allégorie informatique est très utile, même si elle n’est pas très poétique...

Olivier : Moi, j’aime bien.

Laurent : Donc les chamanes voyagent dans une toile, dans un réseau, et accèdent à de l’information, comme dans le Web 1. Mais ce n’est pas quelque chose de virtuel : c’est une facette invisible de la réalité dans laquelle nous vivons et dans laquelle tout est relié. Nous pouvons l’appeler le « psychocosmos », l’« inconscient collectif », l’« au-delà », la « réalité non ordinaire » ou tout simplement l’« autre monde ». Peu importent les mots. Les chamanes sont des spécialistes du « surf » dans cette facette invisible de la réalité : ils partent en quête d’informations, d’énergies de guérison, etc. Et, dans cette quête, les esprits qui habitent l’autre monde guident les chamanes, ils leur montrent le chemin. Un peu comme Google. Les chamanes posent une question, et cette question va déterminer l’issue de leur quête dans l’autre monde.
Lorsque le chamane « surfe » dans l’autre monde, il n’y a pas de temps ni d’espace, il a accès au passé, il a accès aux futurs potentiels – et je dis bien « potentiels » –, et tout cela est regroupé sous un terme technique : le voyage chamanique. Le voyage chamanique, c’est le surf des chamanes dans l’autre monde.

Olivier : Ce que tu dis me fait penser aux travaux de la physique quantique, avec cette conception verticale du temps qui n’est pas disposé dans un ordre classique de passé-présent-futur, mais comme coexistant en même temps, dans l’instant présent, avec un accès possible au monde à venir ou au passé.

Laurent : Exactement ! Cette découverte-là, les chamanes l’ont faite il y a bien longtemps. Dans le fond, ce n’est pas quelque chose de nouveau.

Olivier : Juste un truc pour rebondir sur cette métaphore : je la trouve géniale, et en plus ça parle beaucoup au monde moderne de décrire le chamane de cette manière. Est-ce que tu peux développer tes propos quand tu dis que le chamane est comme un programme de navigation ? Il a aussi la capacité d’aller dans d’autres réseaux, ordinateurs, etc. À la limite, le chamane pourrait même être considéré comme une sorte de hacker ou un pirate informatique soignant.

Laurent : Effectivement, les chamanes agissent dans l’autre monde, mais ils essayent – et je dis bien « essayent » – d’agir constructivement. C’est une problématique fondamentale. Étant donné que nous avons accès à ce réseau universel, jusqu’à quel point interférons-nous avec le flux naturel des choses ? Quand sommes-nous en harmonie avec ce flux ? Sommes-nous plutôt des « antivirus » avec une approche constructive, ou des hackers, des personnes en quête de pouvoir, des sorciers ? C’est la question éthique qui est centrale dans la pratique.
Dans certains peuples chamaniques traditionnels, il y a tout un « champ de bataille chamanique » dans lequel les chamanes ne se font pas de cadeaux entre eux. C’est une approche de chasseurs, de guerriers. Ils se lancent des objets chamaniques invisibles avec des buts parfois douteux. Ça s’appelle de la magie noire ou de la sorcellerie… et c’est vieux comme le monde. Dans ce cas-là, on peut parler de « piratage » : les sorciers, ce sont des pirates chamaniques qui utilisent toutes sortes de projectiles, d’objets chamaniques pour mener leurs guerres dans l’invisible. Mais ces objets peuvent simplement être des pensées négatives : jalousie, envie, etc.

Olivier : Toujours dans le cadre de notre métaphore, peut-on comparer ces objets à des virus informatiques ?

Laurent : Effectivement, ces objets sont comparables à des virus. En fait, un chamane efficace sait se protéger…

Olivier : … il a un bon firewall (pare-feu).

Laurent : Oui, et ça peut être une protection qui se situe au niveau spirituel, comme des esprits protecteurs, ou qui prend la forme d’objets chamaniques particuliers, comme par exemple les costumes – ce sont presque des armures ! – des chamanes sibériens.
Un chamane qui travaille pour le bien de sa communauté, dans une démarche constructive, est, d’une certaine manière, un bon antivirus. C’est pour cela que nous faisons des extractions chamaniques, que nous faisons sortir des esprits, des souvenirs, des traumatismes qui parasitent le fonctionnement de la personne.
Ensuite, ce qu’il est fondamental de comprendre, c’est que l’accès à l’autre monde se fait par l’intermédiaire d’une carte. Dans les cultures traditionnelles, chaque culture, et même parfois chaque chamane, a sa carte de l’autre monde. La cartographie est très souvent déterminée par la culture et par des siècles d’expérimentation chamanique. C’est d’ailleurs pour cela que certaines personnes ont des difficultés à accepter qu’il y ait des chamanes en Occident. C’est que, traditionnellement, il y a une carte de l’autre monde qui est déterminée par l’environnement culturel. Dans nos cultures, nous avons oublié ces cartes, pour diverses raisons culturelles, religieuses, idéologiques, etc. Mais libre à nous d’en créer de nouvelles.
En Amazonie, ce ne sera pas la même carte qu’au Mexique ou en Sibérie : pour chaque peuple c’est différent, et pour chaque chamane c’est différent. On pourrait presque dire qu’il y a sept milliards de chamanes sur Terre, parce qu’il y a sept milliards d’individus avec des conceptions différentes. Mais, ce qu’il y a derrière la carte, c’est-à-dire l’autre monde, dans son essence, c’est la même chose pour tous.
Donc les chamanes voyagent dans l’autre monde, mais leur perception en est différente, et c’est pour cela qu’il est important de ne pas entrer dans des comparaisons superficielles et de dire que telle culture est meilleure « chamaniquement parlant » qu’une autre. C’est simplement une question de cartographie de l’autre monde. Dans certaines cultures, les cartes sont clairement définies par les anciens chamanes qui les transmettent aux novices, alors que dans d’autres cultures, comme dans nos cultures modernes, il est important de laisser chacun créer sa propre carte. Mais les techniques chamaniques et l’autre monde sont les mêmes pour tout le monde. Sauf que j’ai mes croyances, j’ai mes esprits et j’ai ma manière de travailler qui ne sont pas forcément ceux d’un autre chamane.

Olivier : C’est très intéressant parce que ce dialogue retombe sur le principe de la psychothérapie, qui ne cherche pas à imposer un système théorique au patient, mais cherche plutôt à lui faire découvrir sa propre vérité. Le psychothérapeute cherche à lui faire découvrir sa propre cartographie et son monde intérieur et la manière dont il fonctionne. Ça, c’est également quelque chose d’important pour les thérapeutes occidentaux. Je crois qu’il est fondamental que les formations inspirées par le chamanisme en Occident respectent pleinement l’individualité et la créativité des « étudiants chamanes », et les laissent découvrir par eux-mêmes leur propre cosmologie et leurs propres instruments de travail avec l’invisible.


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