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PUBLIÉ LE 15/05/2013
Magazine » Air du temps

Vent de « folie » à la radio

Imaginez une radio dont les animateurs seraient des malades mentaux. Pure folie ? Pas du tout. Depuis 22 ans, les patients d’un hôpital psychiatrique argentin prennent l’antenne toutes les semaines. Reprise dans sept pays d’Europe, l’initiative secoue les regards et les barrières.

Tout commence en 1991 quand le psychologue argentin Alfredo Olivera décide de créer au sein de l’hôpital Borda de Buenos Aires un atelier radio, pour permettre aux malades mentaux de «dénouer leur pelote intérieure, s’extraire de leur isolement et se reconnecter au monde réel, par le biais du dialogue avec un tiers».

Relayée par une trentaine de stations FM, la Colifata – la « douce dingue » en argot espagnol – est conçue et animée par les patients. « Eux aussi ont droit à la parole, commente un producteur argentin. Dans un monde très formaté, la Colifata propose une innovation éthique et esthétique, représentative d’une diversité d’expressions et de préoccupations. »


Des émissions surprenantes


De chansons populaires en débats philosophiques, de témoignages poignants en fulgurances poétiques, les Colifatos surprennent par leur éloquence, leur sensibilité… et leur acuité. « Ils apportent un point de vue différent : celui de personnes atteintes de maladie mentale, dont on n’imagine pas qu’elles puissent avoir ce niveau d’opinion et de lucidité, confirme Carlos Larrondo, réalisateur du documentaire LT22 – Radio La Colifata. Chez eux, la réflexion et la recherche sont constantes. Les écouter est une leçon d’humanité. Les côtoyer m’a fait grandir. »

Séduits par leur énergie, le musicien Manu Chao leur a dédié des disques et des concerts, le réalisateur Francis Ford Coppola les a mis en scène dans son film Tetro. « Ils ont aussi rencontré Cristina Kircher, la Présidente argentine, indique Alfredo Olivera. Quand on les a prévenus, ils étaient paniqués : ils n’avaient rien à se mettre ! On a lancé un appel sur Facebook ; les gens ont répondu si massivement qu’on s’est retrouvés avec un tas de vêtements en trop. »


Le lien avec l'extérieur rétabli


Suivie par sept millions d’auditeurs, la Colifata participe aussi à attirer l’attention sur les troubles mentaux, ceux qui en pâtissent et les moyens de les soulager, par l’écoute et la solidarité. « Pas seulement chez les fous, chez n’importe qui ! observe Carlos Larrondo. Pour moi, le colifatisme c’est cette transformation de l’énergie, du mal-être en conscience positive, de l’isolement en partage, de la stigmatisation en tout ce qui rompt les schémas établis. »

Sans nier la réalité des souffrances, l’initiative secoue les frontières. « Tout le monde a sa part de folie, rappelle Carlos Larrondo. La maladie mentale peut toucher chacun d’entre nous. La radio permet de rétablir ce lien, de créer de nouvelles opportunités pour les malades. » Résultats à l’appui : « Beaucoup de Colifatos parviennent à quitter l’hôpital, note Alfredo Olivera. Leur taux de ré-hospitalisation est inférieur à 10%, alors qu’il dépasse habituellement 40% par an. »


Un modèle qui s'étend à d'autres pays


Fort de ce succès, des initiatives similaires ont éclos au Mexique, au Chili, en Italie, en Angleterre, en Pologne, en Suède, au Portugal, en Espagne… « Quand on est au micro, on n’est pas des malades mentaux mais Juan, Pedro, Raquel. L’étiquette de fous ne nous colle plus à la peau », témoigne un des protagonistes de Radio Nikosia, établie à Barcelone depuis 2003.

A Paris, Radio Citron offre depuis 2009 un outil thérapeutique aux patients de trois institutions psychiatriques souffrant de schizophrénie, de dépression profonde ou d’autres troubles psychotiques. Accessible pour l’instant sur le web, en lien avec ses auditeurs par téléphone, Skype, Facebook et Twitter, elle est aujourd’hui pilotée par Alfredo Olivera, le fondateur de la Colifata.

« Chacune de ces radios a son mode de fonctionnement et ses spécificités » souligne le psychologue, mais toutes perdurent, dans des contextes culturels et médicaux parfois très différents, portées par un même objectif. « La maladie et l’altérité ne doivent pas empêcher l’expression de son identité. L’intégration des différences est un enjeu démocratique, le signe de la bonne santé d’une société. »

Découvrir les radios : Radio Citron / La Colifata


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