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PUBLIÉ LE 09/02/2012
  • illustration de Audrey Mouge Audrey Mouge
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Voyage chamanique
d’une sexagénaire usée par la vie

Souffrant de traumatismes qu’elle juge trop lourds à porter, Christiane Teissier décide de partir au Pérou pour effectuer un voyage chamanique. Une expérience qu’elle a souhaité partager à travers un premier livre, Chez les chamanes d’Amazonie. Récit d’une renaissance et mises en garde.

« A l’âge où l’on rêve d’une vie tranquille et où l’on s’assagit, j’ai fait le grand saut à l’élastique dans les profondeurs de mon être et de la forêt amazonienne. »
A 60 ans, Christiane Teissier décide un jour sur un coup de tête de partir au Pérou pour un voyage intérieur, au cœur de sa conscience.
Ancienne comptable, elle a passé de nombreuses années dans un bureau, à établir des bilans, élaborer des payes et décortiquer des textes de lois. Un rythme effréné qui lui a « bouffé » la santé. Avec en plus, « un passé, plutôt lourd à porter ». Des parents dépressifs, eux-mêmes usés par la vie. Un père qui la battait, et une mère qui décède quand elle n’a que 27 ans. « Ces nombreux traumatismes finissent par remonter à la surface et se traduisaient par des crises d’angoisse à répétition, et des douleurs dans tout le corps, confie-t-elle. Ce mal-être déteignait sur tout. Sur mon rôle de mère que je ne savais pas tenir, mais aussi sur ma relation avec les hommes, "un vrai chaos !". Mon surmoi castrateur engendrait un sabotage systématique dans ma vie: affective, professionnelle et relationnelle. Pour survivre, je me gavais d’anxiolytiques et d’anti-inflammatoires. Ma vie était devenue un enfer ! »
« Instinct de survie oblige », Christiane a bien essayé de prendre le taureau par les cornes en suivant une psychothérapie, efficace certes mais qui ne règle pas les problèmes aussi vite qu’elle le souhaite « au vu de l’urgence de la situation. J'avais trop de traumatismes à revisiter et des défenses psychologiques trop installées. »

Stressée, dépressive, une scoliose, de l’arthrose et une sciatique ankylosée, les « SOS que vous envoie le corps » auront raison de son naturel jovial. Christiane n’a plus la force de se lever de son canapé et végète devant sa télé quand soudain un documentaire sur le chamanisme va changer sa vie. « Mon oreille s’est dressée, le commentateur parlait du pouvoir des plantes, du nettoyage du corps trop plein de toxines et de stress qui l’empêchent de bien fonctionner. Ce jour là, dans ma tête, j’ai eu un déclic. Je me suis dit : Ou je me laisse mourir à petit feu ou je tente l’aventure !»
Après s’être renseignée sur les dangers, le cadre et les conditions à respecter avant, pendant et après les voyages chamaniques, elle quitte la France pour suivre une thérapie par les plantes dans un centre spécialisé au Pérou.
Pourquoi ce besoin d’aller chercher une thérapie à l’autre bout du monde quand d’autres techniques – comme l’EMDR, la respiration holotropique ou l’hypnose – peuvent aussi aider à régler certains traumatismes ? « Ces enseignements chamaniques nous emmènent au-delà de nous-mêmes, répond Martine Gercault, psychanalyste, psychothérapeute et psychologue clinicienne. Une fois le breuvage ingéré, on ne peut pas revenir en arrière. Il n’y a aucune échappatoire. Sous l’effet d’une plante comme l’ayahuasca, on perd tout contrôle de soi-même. On est comme nu, désarmé. ».
Ce voyage intérieur, aussi douloureux que salvateur, Christiane Teissier a tenu à le partager à travers un livre intitulé Chez les chamans d’Amazonie (Editions Dervy) pour expliquer – non sans humour – les différentes étapes de sa thérapie mais aussi mettre en garde les personnes en quête d’aventure spirituelle. Car cette expérience n’est pas sans risque et nécessite incontestablement un accompagnement psychologique. « En partant là-bas, j’ai cru qu’en un coup de baguette magique, j’allais pouvoir enrayer définitivement mes traumas de l’enfance et rentrer en France toute neuve, réparée. Et bien non ! Ce voyage chamanique m’a certes aidé à conscientiser mes traumatismes mais l’ingestion de ces plantes m’a plongée beaucoup trop rapidement dans une zone de turbulences, sans ceinture de sécurité ni parachute. J’ai été tellement bousculée qu’un tsunami d’émotions incontrôlées s’est réveillé en moi. ».

« Les états modifiés de conscience peuvent en effet être très violents, et provoquer une déflagration psychologique, qui va créer un véritable désordre émotionnel, confirme Martine Gercault. L’ingestion de ces plantes exige que les personnes soient armaturées psychiquement, bien ancrées en elles-mêmes. Avant de vivre une telle expérience, il est fortement recommandé de consulter un praticien pour déceler une éventuelle contre-indication médicale ou psychologique. Car un chamane est certes tout à fait capable de guider les participants pendant ces cérémonies mais il n’est pas apte à déceler une personne fragile. Ensuite, au retour, un suivi thérapeutique est également indispensable. Il faut être vraiment très vigilant par rapport à cela. J’ai reçu des patients qui souffraient d’un désordre psychologique tel qu’il a fallu des mois de thérapie pour qu'ils se réunifient. »
De retour en France, Christiane Teissier a eu la chance de trouver chez ses deux thérapeutes une oreille attentive et une ouverture d’esprit lui permettant de décrypter les informations que ce voyage chamanique avait fait ressurgir de son inconscient.

« Ces plantes ingérées sont comme un catalyseur qui peut permettre de booster une psychothérapie. Mais en rentrant, il m’a quand même fallu plusieurs mois pour dresser objectivement le bilan de cette expérience éprouvante, et constater que le travail n’était pas complet. Il manquait le sens, les mots, l’interprétation. C’est ainsi que j’ai compris qu’un suivi thérapeutique me permettait de mettre de l’ordre dans mes pensées, de verbaliser ce flot d’images et d’émotions que la plante m’a fait voir et ressentir. L’accompagnement de mes deux thérapeutes, leur patience et leur compassion m’ont permise d’atteindre une sérénité intérieure. S’est installée en moi la sécurité qui me faisait défaut. Pour que je reprenne confiance en moi, en la vie. »
Aujourd’hui, à presque 64 ans, Christiane Teissier est une femme épanouie. « Réconciliée » avec elle-même, avec sa fille et avec les hommes. « Je n’ai plus peur de vivre une relation intime. J’ai enfin appris à m’aimer et à aimer. ».


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