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PUBLIÉ LE 23/04/2015
  • redigé par INREES INREES
    La rédaction
Magazine » Bonnes feuilles

Comprendre les normo-pensants
et s'adapter

Avez vous parfois l'impression que votre cerveau bouillonne ? Après son bestseller "Je pense trop", Christel Petitcollin revient avec un nouvel opus frais et plein d'humour, "Je pense mieux."

« Nous sommes peu à penser trop et trop peu à penser. » Françoise Sagan

"Comme je vous l’ai dit dès le début de ce livre, la réaction des normo-pensants face à Je pense trop a été pour moi une grande déception. Je croyais qu’ils seraient contents d’avoir une grille de décodage des surefficients. Depuis, j’ai de mieux en mieux compris leur fonctionnement et leur système de valeurs. Vous comprendre n’est pas une priorité, et ne le sera pas de sitôt. Ce n’est pas qu’ils ne veulent pas, c’est qu’ils ne peuvent pas. Marie me dit : « J’ai l’impression que ce que l’on est dépasse les normo-pensants. Vous savez, c’est comme ces images magiques. Au premier abord, on voit une forêt avec des points. Puis, en défocalisant le regard, on voit apparaître une image en relief. Ils ne voient que les points, et ils ne nous croient pas quand on leur dit qu’il y a une image en relief au milieu des points. » Effectivement, une pensée linéaire n’a pas la possibilité structurelle d’englober une pensée complexe. Ce n’est donc pas de la mauvaise volonté de leur part.

Récemment, je suis tombée sur un article publié dans Le Point du 28 septembre 2014 intitulé « Pourquoi lisons nous des livres de développement personnel ? » Cet article m’a beaucoup éclairée. Le ton était donné dès le départ : « Nicolas Marquis, docteur et chercheur en sociologie, professeur à l’université Saint-Louis-Bruxelles, a plongé dans le monde du développement personnel. Il en est revenu avec une certitude : si, à la lettre, ces ouvrages semblent ne délivrer que des conseils d’une platitude absolue, les lecteurs, eux, y trouvent des ressorts puissants de changement. Quelle est cette société dans laquelle des individus, lorsqu’ils rencontrent un problème dans leur vie, ne se lamentent pas, ne la subissent pas, mais se mettent à lire des ouvrages qui leur enjoignent de « travailler sur eux-mêmes ? » Nicolas Marquis a mené de nombreux entretiens et analysé le courrier des lecteurs de Boris Cyrulnik, Thomas d’Ansembourg et Thierry Janssen. Il voit un paradoxe incompréhensible entre la banalité du discours et l’enthousiasme des lecteurs, certains allant jusqu’à prétendre que tel ou tel livre « a changé leur vie. » Visiblement, tout cela laisse perplexe ce docteur et chercheur en sociologie. De son point de vue, il a raison : pourquoi tant d’engouement pour des images sur lesquelles il n’y a que des points à regarder.

A mon avis, non seulement il va falloir que vous arrêtiez d’espérer être compris par les normo-pensants, mais de plus, je vous invite à faire très attention à ce que vous leur dites : pour qui ne voit que les points, vous êtes paranoïaque ou psychotique de voir des images en relief. Marie en a fait la tragique expérience. Le psychiatre mandaté par son employeur n’a reconnu ni le harcèlement moral dont elle faisait l’objet dans son travail, ni la surdouance. Il l’a étiquetée paranoïaque et a convaincu son mari que sa femme était folle. N’ayant même plus le soutien de ses proches, Marie s’est suicidée, confirmant ainsi le diagnostique de fragilité mentale. CQFD.

Les normo-pensants considèrent qu’il faut prendre le monde tel qu’il est, et que c’est à l’individu de s’adapter à sa société, et non l’inverse. Par exemple, les enseignants normo-pensants pensent qu’on ne rend pas service à un élève en tenant compte de sa différence. Puisque la société ne lui fera pas de cadeaux plus tard, l’enfant doit apprendre tôt ou tard à s’adapter à la réalité. Ce discours a une certaine pertinence. Ayant un esprit cloisonnant et un besoin d’étiqueter les choses, les normo-pensants ne semblent pas savoir gérer la différence de façon inclusive. Ils la nient, la rejettent ou la stigmatisent en « minorité visible », histoire de lui redonner une boîte avec une étiquette. Quand ils émettent une théorie, et qu’apparaît un fait qui semble la contredire, ils l’appellent un « épiphénomène ». Les éléments, même factuels, qui pourraient déranger l’ordonnancement de leur monde, créent une « polémique » et non pas un débat, puis sont recadrés en mode, en croyance, en théorie fumeuse ou en secte ! Par exemple, en France, les médecines naturelles pourtant reconnues dans d’autres pays, sont étiquetées sectaires. C’est aussi ce que l’entourage normo-pensant a rétorqué à Amélie quand elle a essayé de parler de sa surefficience : « Non mais ces livres là, c’est comme l’horoscope, ils sont tournés de manière à ce que tu puisses t’identifier et du coup, tu te sens comprise. T’es sûre que c’est pas de la secte ? »

Ce manque d’ouverture d’esprit donne envie de hurler parfois. J’ai tant de chagrin pour Marie. Je pense que les suicides de surefficients incompris et poussés à bout doivent être nombreux. Certains d’entre vous me l’ont d’ailleurs écrit : Je pense trop les a sauvés du suicide. Ca pourrait épater Nicolas Marquis ! Dans Louis, pas à pas, Francis Perrin raconte que l’institutrice de Louis a refusé de prendre connaissance des informations sur l’autisme en arguant : « Je ne suis pas un voyeur. » C’est révoltant, mais vous ne changerez pas les normo-pensants, parce qu’ils ne peuvent pas changer. Alors, pour améliorer vos relations avec eux, il faut leur rendre le droit d’être ce qu’ils sont et les prendre comme ils sont.

Depuis l’écriture de Je pense trop, j’ai reçu en consultation quelques couples « mixtes ». J’ai découvert à cette occasion à quel point un(e) surrefficient(e) peut être maltraitant(e) avec son (sa) partenaire normo-pensant(e), et à quel point un normo-pensant peut se retrouver en souffrance dans une relation avec un surefficient. Vous épuisez, vous harcelez, vous dénigrez, vous exigez sans cesse. Il (elle) devrait savoir, devrait comprendre, devrait deviner, devrait évoluer, devrait s’intéresser, devrait apprendre, devrait bouger… Il (elle) ne donne pas assez d’affection, d’attention, d’amour… Vos demandes sont irréalistes, incompréhensibles et épuisantes pour eux. Leur amour paisible et stable, leur douce admiration pour le personnage brillant que vous êtes ne vous suffisent pas. Maintenant que je comprends mieux les mécanismes en jeu, j’admire la patience de ces conjoints normo-pensants ! Dans beaucoup d’autres contextes, vous pouvez aussi être vraiment maltraitants avec les normo-pensants. Pierre reconnaissait houspiller les caissières et les bagagistes. En entreprise aussi, vous auriez tendance à humilier facilement vos collègues normo-pensants. En ramant trop vite et trop fort, nous l’avons déjà vu, mais aussi en voulant leur mettre coûte que coûte le nez dans leur médiocrité. Il existe une règle relationnelle fondamentale pour les normo-pensants, que vous transgressez sans cesse : il ne faut jamais faire perdre la face à quelqu’un.

Laissez-moi vous expliquer les choses ainsi. Si un jour vous êtes pris en flagrant délit avec les doigts dans le pot de confiture, vous assumerez votre faute. Vous avouerez, le front haut : « Oui, j’ai failli, j’assume, j’accepte la punition et je répare. » Si un normo-pensant est pris en flagrant délit avec les doigts dans le même pot de confiture, lui, il n’assumera pas. Il cherchera à « sauver la face ». Il prendra un air faussement étonné, sortira une excuse à deux balles, genre : « Ah, il y avait un pot de confiture ? Je ne l’avais pas vu. C’est donc pour ça que j’ai les doigts qui collent ! » Entre normo-pensants, les choses en resteront là. Il s’est fait choper. Personne n’est dupe, mais on lui laisse la possibilité de sauver la face parce qu’on part du principe qu’il ne recommencera pas. La honte suffit. C’est sans compter avec le surefficient, qui ne supporte pas qu’on n’assume pas ses erreurs et qui va acculer le pauvre normo-pensant à devoir reconnaître sa faute. Dans ces cas là, vous pouvez être très lourds ! Il ne pouvait pas savoir qu’il avait les doigts dans le pot puisqu’il a bien fallu qu’il ouvre le couvercle ! Philippe a de gros soucis relationnels avec son collègue. Je lui explique ce mécanisme et je conclu : « Votre attitude est humiliante. C’est comme si vous lui baissiez le pantalon. En public, de surcroit ! » Philippe me regarde ébahi et me dit : « C’est exactement ce que m’a dit mon collègue hier ! » Alors autant par charité que pour éviter de vous faire détester, laissez ces pauvres normo-pensants sauver la face à leur façon ! Enfin, pour bien vous entendre avec les normo-pensants, n’abordez pas de sujets personnels, profonds, intimes, complexes, et ne cherchez pas à bousculer leurs certitudes. Cela ne sert à rien. Vous allez les blesser et être blessés en retour par leurs réactions.

Amélie m’écrivait : « Cependant, quand je vous parle de ce défaut à prendre les gens de haut, je fais référence au fait que j’évince de ma vie toute personne non intelligente. Je ne m’entoure que des gens qui ont de la pertinence d’esprit (rien à voir avec leur niveau d’étude). Les autres, je considère que c’est du temps de gâché d’essayer d’entretenir une amitié avec eux, ils ne comprendront jamais ce que j’essayerais de leur démontrer (croyez-moi, j’ai essayé !). C’est comme s’ils n’avaient pas la « matière » pour comprendre, pas cette sensibilité d’analyse et de réflexion sur le monde. » A l’époque où j’écrivais Je pense trop, je lui aurais donné 100% raison. Aujourd’hui, je pense qu’elle a partiellement tort. C’est bien aussi d’être ensemble, juste pour le plaisir d’être ensemble. Les conversations passe-temps peuvent être très reposantes et apaisantes pour tout le monde."


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