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PUBLIÉ LE 07/10/2013
  • Jocelin Morisson
    Auteur

LE LIVRE À LIRE

L’Eternité dans une heure

Daniel Tammet
Éditions Les Arènes
Magazine » Entretiens

Daniel Tammet :
la poésie des nombres

Daniel Tammet : son nom évoque un esprit mathématique prodigieux et une mémoire hors normes. Mais qui est-il vraiment, quel est son parcours de vie entre autisme et exploits ? Entretien avec cet écrivain d’une grande sensibilité.

Vous avez depuis l’enfance un lien particulier avec les mots et les nombres, avec leur poésie, là où ils se retrouvent dans la notion de beauté et d’élégance. Est-ce cela qui vous a donné envie d’écrire ce livre ?
Exactement, c’est mon propre parcours qui n’est pas celui d’un mathématicien. Je suis écrivain, c’est à dire dans le souci de l’écriture et du langage. Pour moi les mathématiques sont des histoires et il faut les raconter, pas seulement compter mais raconter, comme un roman, avec des personnages, des émotions, des couleurs… C’est donc une évidence pour moi qu’il n’existe pas cette division un peu artificielle entre la littérature et les mathématiques. A mes yeux il s’agit à peu près de la même chose : des grandes réponses aux questions universelles que nous nous posons tous : qu’est-ce que la vie, la mort, l’amour… ?
Et effectivement il y a cette fascination chez les mathématiciens, cette obsession même pour la beauté, que je partage entièrement. C’est pourquoi je parle de poésie, parce que la poésie est une quête obsessionnelle de la beauté et aussi de la vérité. Les mathématiciens comme les écrivains considèrent que la vérité et la beauté sont cousines, qu’on ne peut pas avoir l’une sans l’autre, la vérité sans beauté. La vérité est toujours controversée, mais la beauté reste quelque chose de plus universel. On peut tous être à peu près d’accord sur la beauté de telle ou telle musique, peinture, équation ou roman. Elle nous dit : oui, je suis sur le bon chemin.

Vous avez passé de tests à l’université UCLA avec Vilayanur Ramachandran ; expliquent-ils votre lien avec les chiffres ?
Ces tests ont montré que mon cerveau n’a pas de différences au plan de la taille ou la construction, il est « normal », mais présente des différences au niveau des connexions dans le cerveau. L’autisme dit « de haut niveau » est une question de développement. Le cerveau évolue différemment et quand quelqu’un voit un visage par exemple et ressent des émotions chaleureuses, je n’ai pas ce même sentiment, mais j’ai ces émotions quand je vois les chiffres. C’est donc une idée reçue de dire des autistes qu’ils ne sont pas dans l’émotion. C’est une émotion qui est vécue différemment, qui se construit différemment dans le cerveau et qui finalement porte ses fruits comme dans cette poésie, de façon originale et unique.

Les calculs que vous faites ne font pas intervenir la raison, mais la perception. Diriez-vous que vous avez un mode de perception supérieur à la normale ?
C’est de la perception mais ce n’est pas si « anormal » que cela. Par exemple, lorsque nous sommes en train de parler, nous construisons des phrases. Mais comment faisons-nous ? Il y a un vécu derrière. Nous lisons, nous écoutons, et ainsi nous apprenons que ce mot-là doit aller plutôt ici et que quand on dit ceci, il faut dire cela ensuite. Nous ne sommes pas dans un calcul continu pour savoir comment parler, cela prendrait trop de temps pour avoir une conversation.
De même, puisque les chiffres avaient aussi pour moi des couleurs, des textures et des images comme les mots, il m’était possible, enfant, de les imaginer de la même façon que les mots et donc de les traiter comme une phrase. Quand il fallait mettre ce chiffre et ce chiffre ensemble pour obtenir tel ou tel résultat, je pouvais les imaginer comme dans une phrase où il fallait mettre ce mot-là et ce mot-ci pour arriver à construire la phrase de la meilleure façon. C’est inhabituel, mais puisque mon vécu est différent, mes connexions dans le cerveau sont différentes, mon enfance, mon cheminement, et pour moi cela reste un processus normal. Je suis dans une perception des données où je ne fais pas de différence entre un nombre et un mot, et donc mon cerveau traite cette information de la même façon.

Quelle place a pour vous la notion d’intuition, le processus inconscient dans la créativité ?
Je sais que lorsque j’écris, la raison me dit qu’il faut tant de mots, telle structure, l’histoire, les personnages, etc. Et puis il y a la part de mystère, d’intuition, puisqu’à un moment donné on ne sait pas où aller alors qu’il y a un nombre potentiellement infini de façons d’aborder tel ou tel sujet, et qu’il faut trancher. Et à ce moment-là, écrivain comme mathématicien, on est obligé d’être très humble et de se dire qu’on ne sait pas quoi faire. Il faut alors rester éveillé à toute intuition, à la moindre pensée, la moindre image, le moindre souvenir. Tout cela peut venir d’un coup, surgir comme de nulle part et donner un sens à cette page blanche, à cette noirceur, à cet inconnu. Il faut laisser la place à ce travail inconscient, ne pas le négliger. Ce n’est pas parce qu’on ne le comprend pas totalement que c’est moins réel, moins intéressant ou moins important que le travail qui vient ensuite, qui est plus cohérent, plus logique, plus transparent.

Vous souhaitez vous éloigner de l’image d’un calculateur prodige, d’un ordinateur humain, suite à vos exploits ?
Les gens parlent de ma récitation de Pi comme un exploit et c’est normal, je le comprends très bien. Mais ainsi que j’en parle dans mes livres et surtout le dernier, c’était une démarche personnelle, artistique, une envie de partager et de raconter ce nombre qui est pour moi un poème numérique, gigantesque, qui parle de l’infini et donc par définition de tout. Et j’ai trouvé que le plus important dans cette expérience incroyable, le plus percutant, est cette émotion qui a été suscitée par ce nombre chez des gens qui étaient non pas des « matheux », mais des femmes de ménage, des ouvriers, des adolescentes, qui sont venus m’entendre et qui avaient parfois vraiment les larmes aux yeux. Puisqu’il y avait là dedans une musique, une poésie dont personne ne leur avait parlé auparavant.


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