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© Les Beatles, les yeux brillants, arborant des tubes de Préludine, une sorte d'amphétamine
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PUBLIÉ LE 10/06/2014
Magazine » Enquêtes

Les drogues stimulent-elles
la créativité ?

C’est presque un cliché : l’artiste recourant à la drogue pour ouvrir le champ de sa créativité. Mais est-ce vraiment le cas ?

Bluesmen comme rockeurs. Peintres comme écrivains. L’absinthe, le haschich, l’opium, le LSD, la cocaïne… En Occident, depuis la seconde moitié du dix-neuvième siècle, chaque époque, chaque art, semble avoir sa drogue. Pourquoi ces affinités ? Les substances psychoactives, « par définition, créent des états modifiés de conscience », explique le neurobiologiste Jean-Pol Tassin, directeur de recherche à l’Inserm. Ces états sont considérés comme propices à la créativité. « Depuis la nuit des temps, les chamanes d’un nombre significatif de traditions ont consommé des plantes et des molécules leur permettant d’ouvrir leurs circuits de conscience, afin d’explorer d’autres modes de perception, de compréhension et d’action », rappelle Laurent Huguelit dans les Huit circuits de conscience.

Sortir des contraintes et des schémas de pensée habituels, prendre du recul, voir les choses différemment… « Beaucoup d’auteurs ont raconté leurs expériences des psychotropes, remarque l’auteure Michka Seeliger-Châtelain, fondatrice de Mama Editions. On pourrait remplir une bibliothèque entière de leurs témoignages, en commençant par le Club des haschichins, avec Baudelaire, Gauthier, Balzac ! Puis, au vingtième siècle, avec Huxley, Kerouac, Burroughs... Même si le sujet est plus tabou, un certain nombre d’avancées scientifiques sont elles aussi liées à la prise de ce qu'il est convenu d'appeler des drogues. » Le biologiste britannique Francis Crick, par exemple, qui a obtenu le prix Nobel de médecine pour avoir co-découvert en 1953 la structure de l’ADN, ne cachait pas avoir touché à la marijuana et au LSD. Sans que ce soit 100% avéré, certains arguent que cette substance l’aurait aidé à visualiser la forme de double hélice.


A chacune ses effets


L’univers des Beatles est très lié à l’usage des drogues. Eussent-ils été moins créatifs sans elles ? Les 4 garçons découvrent les amphétamines au tout début des années 60, « quand ils doivent jouer plus de dix heures par jour dans les clubs de Hambourg », explique Jacques Volcouve, spécialiste français du groupe et co-auteur de Revolution… Les Beatles (éd. Fayard). Ils tiennent à coups de Préludine. « Ce type de psychostimulant, comme la cocaïne, à des doses relativement faibles, induit la libération d’adrénaline, de noradrénaline et de dopamine dans le corps, exacerbe la vigilance et accroît les facultés cognitives pendant son temps d’action, explique Jean-Pol Tassin. Sous son influence, on peut imaginer la résolution d’un problème complexe. »

Les effets du cannabis sont différents, « surtout sensoriels, poursuit le neurobiologiste. Il permet notamment de percevoir les sons plus distinctement – d’où sa popularité chez les musiciens. En écoutant une symphonie, vous entendez les violons en tant que violons, et plus seulement mêlés aux autres instruments. Cela donne accès à des sensations inhabituelles et par conséquent, possiblement, à des niveaux de créativité supérieurs. Il peut aussi en sortir des idées auxquelles on n’avait pas pensé auparavant. » Pour Michka Seeliger-Châtelain, qui s’intéresse depuis très longtemps aux plantes et à leur impact sur la santé, l’herbe est un potentialisateur. « Toutes les plantes sont mes amies, elles me relient à la Terre – au sens Gaïa du terme –, à l’univers, à ma source. En connectant la personne à son intuition, l’herbe guide sa créativité, la rapproche de son âme, de ce qu’elle est profondément. Quand on écrit, elle peut être un bon outil d’exploration, de défrichage. Elle peut stimuler l’imagination, ouvrir des portes, donner du sens, emmener dans des endroits où l’on n’irait pas autrement. Dans ces moments-là, on a parfois la sensation que quelque chose descend sur soi, comme une inspiration venue d’ailleurs. »

Le cannabis a joué un rôle important chez les Beatles. « Lorsqu’ils sont arrivés aux Etats-Unis en 1964, Bob Dylan est venu les voir et leur a proposé de l’herbe, persuadé qu’ils en prenaient déjà ! » raconte Jacques Volcouve. Bonne humeur, clarté de perception : quelques mois plus tard, ils en consomment du matin au soir. Leurs compositions en deviennent plus douces, plus introspectives, l’album Rubber Soul s’en ressent. « Sur le tournage du film Help !, ils étaient totalement défoncés, au point d’en oublier leurs textes », souligne Jacques Volcouve. La chanson éponyme est « un véritable appel au secours. Ce qui les a sauvés, c’est d’être quatre, et originaires d’une région où les gens ont les pieds bien sur terre et une forme d’autodérision très particulière. »

En 1965, John Lennon et George Harrison découvrent le monde hallucinant du LSD, lorsqu’un dentiste londonien en glisse dans leur tasse, à leur insu ; sortie en 1966 sur l’album Revolver, la chanson Dr Robert y fait référence. « Ces substances induisent la combinaison dans notre conscience de stimuli extérieurs captés par nos sens et d’émotions ou d’éléments de notre monde intérieur, que nous connaissons peu parce qu’ils sont normalement bloqués par le cortex », explique Jean-Pol Tassin. D’une certaine façon, ces produits mettent le cerveau dans une situation proche du rêve : ils favorisent l’expression onirique des événements internes. « Les arbres changent de forme et de couleur, l’eau prend une autre texture, les murs bougent, d’où le sentiment de créativité. En peinture, cela donne indubitablement des expressions particulières. Le LSD peut aussi entraîner des impressions qui ne sont plus en lien direct avec le réel, mais qui permettent justement de se libérer de la réalité ordinaire. »


Une source d’inspiration


Plusieurs chansons des Beatles sont le reflet de leur expérience des drogues. Tomorrow never knows, par exemple, « tellement psychédélique dans sa structure mélodique qu’elle ne peut pas venir d’autre chose », estime Jacques Volcouve. Idem pour Strawberry fields forever, I am the walrus, Happiness is a warm gun. Et quid de la célèbre Lucy in the sky with diamonds – est-elle une référence au LSD ? « John Lennon a toujours nié, arguant que son fils Julian était un jour rentré de l’école avec un dessin représentant sa copine Lucy O'Donnell, dans le ciel avec des diamants. Cette fille a existé, le dessin a été reproduit dans un livre. Mais connaissant le côté malicieux de Lennon, il a dû trouver marrant de jouer sur l’ambiguïté. »

Pour autant, l’œuvre des Beatles est jalonnée de bien d’autres influences. John Lennon citait souvent Lewis Carroll et son Alice au pays des merveilles, et aimait rappeler que ses textes étaient toujours le reflet de situations vécues ou d’émotions ressenties, liées ou non aux stupéfiants. « Si les psychotropes peuvent ouvrir les portes de la perception, ce n’est pas parce que tu en prends que tu vas devenir génial ! Il faut une prédisposition, du travail, une sensibilité, rappelle Jacques Volcouve. Les Beatles se sont d’ailleurs vite rendu compte que lorsqu’ils composaient ou enregistraient des titres lorsqu’ils étaient défoncés, le résultat était très mauvais. » Michka Seeliger-Châtelain confirme : « Si un peu d’herbe peut être utile, ou du moins agréable, quand on est en recherche de pistes et d’idées, mieux vaut être sobre quand il s’agit véritablement de travailler un texte, de remettre 20 fois sur le métier son ouvrage. »


Pas de recette miracle


Les effets peuvent être contre-productifs : voir n’est pas faire, « les drogues qui boostent les stimulations sensorielles et la pensée créative vont plutôt affaiblir la possibilité que quelque chose de concret en émerge. Très peu de personnes sont capables d’utiliser les perceptions fantastiques qu’elles induisent sous une forme tangible », prévient Jean-Pol Tassin. Qui plus est, « le système de prohibition dans lequel nous nous trouvons depuis un demi-siècle induit la circulation de produits de piètre qualité », ajoute Michka Seeliger-Châtelain.

Dans les Huit circuits de conscience, Laurent Huguelit appelle aussi à la vigilance : « Le tabac, l’alcool et les opiacés sont les drogues les plus addictives physiquement ; lorsqu’elles sont mal utilisées, elles sur-enracinent l’être » et l’empêchent d’atteindre de plus hauts niveaux de conscience. Le cannabis et le LSD n’entraînent pas de dépendance physique, mais ont tendance à déraciner l’être, l’emmenant vers des crises aigües ou des délires mystiques. « C’est l’enracinement vital, émotionnel, intellectuel et social de l’être qui détermine l’utilité ou la nocivité d’une drogue. » Pour cette raison, « l’enfer des uns sera le paradis des autres, le remède miracle des uns sera inutile pour les autres, le carburant des uns sera le gouffre énergétique des autres. Chaque être humain réagit différemment selon la manière dont ses circuits de conscience sont structurés. »

Jean-Pol Tassin est formel, ce genre d’expérimentation nécessite de bien connaître les substances, mais aussi sa propre réceptivité à leurs effets. « Le produit est dégradé par le foie, indique-t-il. En fonction de votre métabolisme, vos doses personnelles seront plus ou moins élevées, avec des conséquences plus ou moins fortes. » Tout dépend aussi de votre histoire. « Tout le monde ne supporte pas de fortes modifications de son état de conscience, car elles font sauter les défenses. L’effet n’est ni prévisible, ni systématique. Les habitués peuvent manipuler l’expression de ce qu’il se passe en eux. Chez un débutant, l’expérience peut se révéler catastrophique. » Des doses trop importantes anéantissent tout effet créatif : l’alcool entraîne une perte de contrôle, la prise de psychostimulants modifie l’état de conscience jusqu’à l’incohérence, le cannabis rend malade… « Si vous avez des émotions un tant soit peu négatives, le LSD peut induire des expériences effrayantes », complète le scientifique.

Les choses se compliquent enfin sur la durée : « Plus on prend souvent de l’herbe, plus l’effet que l'on recherche a tendance à disparaître, plus on tombe dans l’habitude. Et plus on est dans l’habitude, moins on est dans la créativité. Il faut donc rester bien conscient de ce que l’on fait, et de pourquoi on le fait, estime Michka Seeliger-Châtelain. Pour elle, « il n’y a quasiment pas de bonnes ou de mauvaises substances ; il n’y a que de bons ou de mauvais usages ».


D’autres portes


Rappelons que dans notre société, les stupéfiants sont interdits, de même que toute incitation à leur consommation – passible d’une peine de prison. Pour développer sa créativité, d’autres pistes sont intéressantes à explorer. « La musique indienne et la méditation ont joué un rôle significatif dans l’œuvre des Beatles, note Jacques Volcouve. Leur ami Ravi Shankar ne commençait pas un concert sans conseiller au public de s’abstenir de fumer ! » Le psychologue Timothy Leary lui-même, chantre de l’ouverture à d’autres champs de conscience, indique que la méditation, le yoga et la privation sensorielle sont aussi des voies d’accès. « Ce n’est pas la drogue qui produit l’expérience transcendante, écrit-il en 1964 dans A psychedelic manual. Elle agit comme une simple clef chimique – elle ouvre l’esprit, libère le système nerveux de ses modèles et structures ordinaires. »

Pour Jacques Volcouve, les psychotropes ont eu raison des Beatles. « En 1968, lorsque John Lennon est passé à l’héroïne, l’ambiance du groupe s’est détériorée. Il était de plus en plus dans son monde, il devenait difficile de communiquer avec lui. Leur travail s’en est ressenti. » Exit l’unité créative des Beatles. « Au départ, leur complicité était telle que lorsqu’ils étaient ensemble, naissait un charme unique. La drogue, en leur révélant leur individualité, a tué cette magie. » S’ils sont passés de l’expérimentation à la consommation, n’est-ce pas aussi pour d’autres raisons ? « Beaucoup d’artistes se droguent pour échapper à la pression sociale. Ce n’est pas une question d’art, mais d’identité. »


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