Magazine


©
+ Déjà dans mes favoris
+ Ajouter aux favoris

PUBLIÉ LE 10/03/2014

A RETROUVER DANS

Inexploré n°21

Nos pouvoirs de guérison

LE LIVRE À LIRE

Les perroquets de la place d'Arezzo

Eric-Emmanuel Schmitt
Albin Michel
Magazine » Entretiens

Eric-Emmanuel Schmitt :
Un instant d’éternité m’a transformé

Traduits en 50 langues, ses livres et ses pièces sont parmi les plus lus et les plus jouées dans le monde. Depuis plus de 20 ans, l’extraordinaire fait partie de la vie d’Eric-Emmanuel Schmitt et a nourri son évolution spirituelle. Rencontre.

Une expérience extraordinaire a marqué votre parcours. De quoi s’agit-il ?
É.-E. S. : En février 1989, je suis parti marcher dans le Hoggar algérien. Pour moi, il s’agissait d’un voyage d’aventure mais aussi de mémoire, sur les traces du père Charles de Foucauld. A l’époque, on m’avait proposé d’écrire un film – qui ne verra jamais le jour – sur ce fascinant missionnaire qu’on appelait le Marabout blanc. Loin de chercher à évangéliser les Touaregs, il s’est attaché à comprendre et préserver leur culture... Nous étions dix, accompagnés de deux guides, d’un astronome et d’un géologue. Un jour, nous avons fait l’ascension du mont Tahat, le plus haut de la région. Arrivé au sommet, très exalté, je lance : « Je passe devant pour la descente ! » Et me voilà parti à grandes enjambées, porté par l’enthousiasme, sans jamais me retourner ni vérifier que je suis sur le bon chemin, oubliant que je n’ai aucun sens de l’orientation !
A 7 heures du soir, je m’arrête enfin. Personne derrière moi. J’appelle ; pas de réponse. Je suis complètement perdu. Le vent se lève, je me protège derrière un rocher, puis m’ensable contre le froid – un réflexe puisé dans un souvenir littéraire de Marguerite Yourcenar. Je n’ai rien à manger ni à boire, c’est la catastrophe. Je pense être sur le point de vivre la plus horrible nuit de mon existence… Et ce sera la plus belle. J’ai passé la nuit irradié par la confiance. Une confiance énorme, irrationnelle, qui est une manière d’appréhender le mystère. La force qui m’est tombée dessus cette nuit-là était d’une telle puissance que je ne pouvais en être moi-même à l’origine.

Les gens qui traversent ce type d’expérience parlent souvent d’une « connexion ». L’avez-vous ressentie ?
É.-E. S. : Je me suis senti connecté à un Absolu, une sorte d’ordre ou d’intelligence bienveillante, mais aussi à une force intérieure. Comme si l’Absolu que je découvrais à l’extérieur se révélait également en moi, sous une forme aussi immanente que transcendante. Dans cet instant d’éternité, j’ai compris qu’au plus profond de soi, ce n’est pas soi qu’on découvre. Qu’à l’intérieur de soi, il y a plus que soi. Toute la nuit, j’ai reçu des messages, qui n’étaient pas forcément formulés en mots, mais en sentiments.
Le lendemain matin, en voyant le soleil se lever, j’ai compris que j’étais descendu du mauvais côté de la montagne. J’ai passé la journée à la gravir à nouveau. Lorsque j’ai atteint l’autre versant, le guide touareg, avec ses yeux d’homme du désert, m’a repéré. En découvrant l’angoisse de ceux qui m’avaient attendu, cherché, imaginé au fond d’un ravin, le crâne fracassé sur les rochers, je n’ai pas osé leur raconter ma nuit…

On dit souvent que ces expériences sont indéfinissables. Vous confirmez ?
É.-E. S. : Je l’ai longtemps tenue secrète, à la fois parce que je n’avais pas les mots et parce que je n’étais pas de cette culture. Je viens d’un milieu complètement athée. Lorsque j’étais étudiant en philosophie à Normale sup’, je suis bien allé voir du côté des philosophes chrétiens, mais c’était surtout une manière de jouer les rebelles… Puis, quand j’ai voulu verbaliser mon expérience, je me suis rendu compte qu’elle était indicible, qu’elle allait bien au-delà des mots. J’ai essayé plusieurs fois d’écrire à ce sujet, je ne désespère pas d’y arriver. Quand ça m’est arrivé, j’étais agnostique. Aujourd’hui, je suis un agnostique croyant : je ne sais pas, mais je crois ! Il faut toujours faire crédit au mystère. Dire « je ne sais pas » ne veut pas dire « il n’y a rien ». Affirmer que le monde est absurde est aussi mensonger que d’affirmer que tout y a un sens.

Ce moment a-t-il changé autre chose à votre vie ?
É.-E. S. : Il a marqué un basculement total dans ma vie d’écrivain. J’ai toujours écrit, toujours été une bête en français et en philo, mais jusque-là, mes dons et mes écrits me semblaient vains. Et tout à coup, mon intelligence, mon cœur et mon corps se sont mis en harmonie. Tout à coup, j’étais un homme unifié. Je n’étais plus vide, j’étais plein. Dans cette confiance, je puisais aussi soudain – même si cela peut sembler prétentieux – une légitimité : s’il m’arrivait des choses aussi fortes, c’est peut-être que je pouvais prendre la parole.

Dans La Part de l’autre, vous imaginez ce que serait devenu Hitler s’il avait été reçu aux Beaux-Arts. Avez-vous parfois l’impression que le futur est écrit, que certains moments sont incontournables ?
É.-E. S. : Sommes-nous libres ou destinés ? Cette question me taraudera toujours. Ma morale me pousse à penser que je suis libre, mais la vie me ramène toujours au sentiment d’un destin : j’ai eu plusieurs fois l’impression, voire la démonstration, que je développais la formule de mon destin, comme une formule mathématique qui s’étalerait dans le temps.

Quelle forme prenaient ces démonstrations ?
É.-E. S. : Des pressentiments concernant mon avenir se sont avérés. Ainsi, alors que j’avais à peine formulé l’idée d’être écrivain, des proches « connectés » m’ont dit que je n’en baverais jamais, que je réussirais immédiatement. Et c’est vrai : en 1991, La Nuit de Valognes, ma première pièce, s’est jouée directement à Paris, à la Comédie des Champs-Elysées, puis a été reprise en Angleterre par la Royal Shakespeare Company – un début hallucinant ! La deuxième, Le Visiteur, a été un succès mondial. J’ai d’ailleurs moi-même eu un flash très précis à son sujet : alors que les premières recettes étaient désastreuses, que ça partait pour être un vrai bide, j’ai soudain « vu » le vieil homme que j’espère être un jour, se retournant sur son passé et disant : « Tu te souviens ? C’est là que tu as connu ton premier triomphe… » Idiot. Mais à partir de là, tout s’est inversé, le bouche-à-oreille s’est mis à fonctionner, la presse est venue, a crié au chef d’œuvre et c’était parti ! Depuis mon expérience dans le désert, j’ai plusieurs fois eu le sentiment confirmé de disposer d’une prescience d’éléments de destinée, pour moi ou pour d’autres.

Faites-vous attention aux signes, aux synchronicités ?
É.-E. S. : La vie m’en présente parfois, mais je me méfie de leur interprétation systématique, car je me dis : « C’est toujours l’homme qui fait parler les anges... » J’ai trop vu de gens s’accrocher à ce type de choses, leur donner une telle importance qu’ils finissent par dire des bêtises. Le rationnel et l’irrationnel cohabitent dans nos existences. Je ne veux me livrer tout entier ni à l’un, ni à l’autre. Je tends vers un idéal d’équilibre, de pondération, entre le rationnel et l’irrationnel. Les deux font partie de nous.

Avez-vous un rituel, une manière de retrouver la plénitude du désert ?
É.-E. S. : Je n’en ai pas besoin. La petite rivière née dans le Hoggar est devenue un fleuve. La confiance et l’optimisme que cet épisode a fait surgir m’accompagnent en permanence – alors qu’avant, j’étais une angoisse sur pied ! Bien sûr, j’ai parfois des périodes de creux. Comme tout le monde, la vie continue de me chahuter et de me surprendre, j’espère être ouvert à la rencontre, à la déconstruction et à la contradiction, mais globalement, je suis moi.

Le mot « extraordinaire » vous parle-t-il ?
É.-E. S. : Ma maxime est : « Vis chaque jour comme si c’était la première fois. » Garder un regard neuf sur tous les instants de la vie – première fois qu’on petit déjeune, qu’on embrasse, qu’on aime… – est un culte de l’extraordinaire. Cultiver en soi la fraîcheur et l’étonnement permet d’éviter la lassitude, le sentiment d’usure, de déjà-vu, de « je connais ». Je sais, ça sonne un peu « ravi de la crèche », mais n’est-ce pas mieux que de jouer les nains grognons ? La pratique continuelle de la plainte et du gémissement est stérile, parfois même contre-productive. Le cynisme n’est pas la profondeur. On peut être profond et émerveillé – voire plus profond si l’on est émerveillé. Ce ne sont pas les occasions d’émerveillement qui manquent, ce sont les émerveillés.

La nature et le voyage sont-ils des clés ?
É.-E. S. : Marcher dans le désert est une expérience fondamentale. Dans cette nature simplifiée à l’extrême, où le vivant se réduit quasiment au minéral, on sent bien que quelque chose dépasse notre conscience humaine, notre corps d’eau et de chair. J’adore ce que les romantiques appelaient la « recherche du sublime », c’est-à-dire ces occasions de se découvrir fini dans un univers infini. Regarder la mer, être dans les Alpes, assister à une tempête, voir les forces de la nature se déchaîner, nourrit mon évolution spirituelle.

La musique aussi occupe une place importante dans votre vie…
É.-E. S. : Dans ma famille, on en a toujours écouté. Assez vite, j’ai voulu faire du piano. Mais ma relation à la musique a pris son envol quand, lors d’une période très dure de l’adolescence, Les Noces de Figaro m’ont sauvé de la dépression, de la tristesse, de la mélancolie et du « à quoi bon ». Mozart m’est alors apparu comme un code me renvoyant à tout ce qui est beau, admirable, digne d’enthousiasme et d’admiration.

La création artistique vous semble-t-elle un phénomène extraordinaire ?
É.-E. S. : Quand j’écris, je n’ai pas le sentiment de créer, mais d’obéir au sujet qui s’impose à moi et qui me dicte sa forme, son histoire, ses personnages. Je ne suis pas un démiurge. Ecrire, pour moi, c’est écouter et retranscrire. Je n’ai pas le geste fondateur ; mon vécu est celui d’une soumission à la nécessité.

Comment un sujet s’impose-t-il à vous ? Est-ce une vision ? Une intuition ?
É.-E. S. : Comme tout le monde, je suis traversé par des idées à longueur de journée – d’où viennent-elles, c’est un autre sujet… Mais certaines font leur nid en moi, toujours accompagnées d’une fulgurance. Comme si j’apercevais pour la première fois quelque chose qui existe déjà. Au fond, je n’ai pas l’impression d’inventer, mais de découvrir. Par exemple, pour Les Perroquets de la place d’Arrezzo, tout a commencé lorsque je me suis rendu sur cette place de Bruxelles pour la première fois : le contraste entre son architecture d’Europe du Nord et les sons des perroquets qui y ont curieusement élu domicile m’est apparu comme une métaphore de la vie amoureuse et sexuelle – entre sensualité tropicale et élaboration sociale. Et là, poum ! J’ai l’intuition d’un roman, que tout ensuite vient nourrir, jusqu’à ce que la nébuleuse en moi soit assez forte pour je m’asseye et que je me mette à écrire.

Et ensuite ?
É.-E. S. : Sans parler de transe, un terme trop spectaculaire et drama queen pour décrire ce que je veux dire, j’ai l’impression qu’une zone de mon cerveau se met en vibration, autrement que dans la vie courante. Pour moi, c’est presque cataleptique : dès que je suis à mon bureau et que je commence à entendre mon personnage et à l’approcher, je m’endors ! Je me réveille quelques minutes après, vaseux, comme si je m’étais quitté, comme si je n’adhérais plus à moi-même, mais prêt à suivre l’écoute. J’écris alors toute l’après-midi. Au début, je me fustigeais de m’endormir dès que je me mettais au travail, puis j’ai fini par l’assumer comme une technique.

Les rêves nourrissent-ils votre travail ?
É.-E. S. : Ceux de certains de mes proches peuvent me donner des idées, mais pas les miens. Mes propres rêves m’ennuient : ils sont tout imprégnés de moi-même, alors que mon imaginaire romanesque ou théâtral se nourrit d’autre chose que de moi. Les zones où j’entre quand j’écris ne sont pas celles où j’entre quand je rêve. Les mondes parallèles, je ne les touche pas par les rêves mais par l’écoute créative.

Vous avez consacré un livre à Milarepa. Pourquoi ?
É.-E. S. : Ce texte est né à la demande du comédien Bruno Abraham-Kremer, fondateur du Théâtre de l’invisible. Ce qui me passionnait, dans cette fascinante figure du bouddhisme tibétain, c’est le récit d’une révolution spirituelle et intérieure. Blessé dans son enfance, alors qu’il partait pour être heureux, Milarepa s’est mis à cultiver la vengeance et la haine, jusqu’à se rendre compte qu’il ne pouvait pas continuer sur ce chemin. Il a alors passé le reste de sa vie à essayer de bien agir. Les gens qui naissent et meurent en héros de la sainteté sont admirables mais leur histoire ne me parle pas – je ne suis ni un saint ni un héros. Milarepa, lui, incarne le principe de transformation radicale d’un être. Son histoire montre aussi la disproportion entre l’extrême rapidité avec laquelle on fait le mal, et le temps nécessaire pour arriver à la bonté, à l’excellence.

Ont suivi cinq autres récits sur le thème de l’enfance et de la spiritualité, parmi lesquels Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran et Oscar et la dame rose, qui ont été adaptés au cinéma…
É.-E. S. : A la sortie de Milarepa, un journaliste a cru que j’étais bouddhiste. Quand je lui ai dit que non, il m’a demandé : « Mais alors, pourquoi écrivez-vous sur le bouddhisme ? » Comme s’il fallait être noir pour être antiraciste ! On peut regarder avec attention et respect quelque chose qu’on ne va pas faire sien pour autant… J’ai alors compris la nécessité de systématiser une démarche portant sur les religions un regard humaniste, et non prosélyte ou contestataire. Je ne m’intéresse pas aux religions par intérêt pour Dieu mais pour les hommes, la complexité infinie de leur condition humaine, la façon dont ils l’habitent et parent le mystère de sens.

Quelle est selon vous la valeur à cultiver d’urgence ?
É.-E. S. : L’humilité de l’ignorance. L’école nous apprend à savoir, mais en dernière année, on devrait nous dire : « En fait, on ne sait rien ! » C’est paradoxal : d’un côté, j’ai un grand appétit de connaissance, je lis beaucoup, je voyage, je m’intéresse à des tas de domaines, au point d’être pointu dans certains, comme la philosophie, la musique, le théâtre ou le cinéma, mais je sais que ce savoir n’apportera des réponses qu’aux questions les moins intéressantes que je me pose. A mes grandes interrogations – pourquoi suis-je né, pourquoi vais-je mourir, qu’est-ce que la mort, est-ce que j’aime bien ou mal, ai-je raison d’aimer, est-ce que je me conduis bien… –, je ne peux répondre que sur le mode du peut-être. Les problématiques les plus fondamentales restent ouvertes.

Et l’amour dans tout ça ?
É.-E. S. : Il est la réponse pratique à toutes mes questions théoriques. Il n’est d’ailleurs pas qu’une réponse, mais un acte. Prouver qu’il existe, le faire vivre à chaque instant est un défi, que j’essaie de transmettre dans mes livres. C’est ce qui me plaît dans le christianisme : la valorisation, hautement inspirante, de l’amour au-delà de tout.

Quel regard portez-vous sur la mort ?
É.-E. S. : Une sérénité sans impatience. La mort est un mystère. La pire chose qui pourrait nous arriver serait d’y trouver une réponse. Pourquoi prétendre savoir ce qu’il y a après – rien, le paradis, l’enfer, le purgatoire, la réincarnation… Non ! On ne sait pas.
Ayons l’humilité de l’ignorance, le bonheur de l’ignorance. Ensuite, si l’on est comme moi un optimiste ou qu’on a la foi, la mort est éventuellement une bonne surprise.

Dans Le Visiteur, Dieu s’invite chez Freud. Dans Un homme trop facile, l’Alceste de Molière apparaît à un comédien. Dans Ma vie avec Mozart, vous parlez au musicien autrichien… Ces « visiteurs extraordinaires » font-ils partie de votre vie ?
É.-E. S. : Dans tous mes livres, il y a une philosophie de la rencontre. Dans tout ce que j’écris, des êtres sont enfermés, comme morts, dans leurs certitudes. Tout à coup, une porte s’ouvre, quelqu’un entre, les cartes sont rebattues, il va falloir tout voir différemment, tout reconstruire. Mes visiteurs, ce sont ces rencontres déterminantes qui changent tout. C’est aussi l’effraction de l’irrationalité dans la rationalité…
Au fond, mon œuvre ne cesse de métaphoriser ma nuit dans le désert et d’inciter au questionnement. Ce soir-là, j’ai vécu le truc dont, à l’époque, je ne voulais pas. Mais au lieu de refuser cette grâce, cette effraction, cette violence qui m’est faite, j’ouvre les bras et je me reconstruis. Plus fort de cette métamorphose.

L'accès à l'intégralité de l'article est réservé aux abonnés de la famille INREES.

OU

NOS SUGGESTIONSArticles