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PUBLIÉ LE 22/04/2014

LE LIVRE À LIRE

Requiem pour l'espèce humaine

Clive Hamilton
Sciences Po. Les Presses.
Magazine » Enquêtes

Il était une fois l'espèce humaine…
Vers une 6e extinction ?

Il est des évidences difficiles à concevoir. L’être humain est en train de provoquer ce que les experts appellent maintenant la 6ème extinction de masse. Comment ouvrir nos consciences à un besoin pressant de changement ?

En 1739, Charles Le Moyne, Baron de Longueuil, un militaire de la Nouvelle France, descend la rivière Ohio dans l’actuel Canada avec ses soldats. Il reviendra de cette campagne chargé d’un butin insolite. En effet, en traversant des marais, ses pisteurs Iroquois découvrent des centaines et peut-être même des milliers d’ossements gigantesques. Quelques échantillons sont rapportés, notamment une dent de plusieurs dizaines de kilos. Du jamais vu. A quel animal peut bien appartenir une dent aussi énorme ? Quelques mois plus tard, ces ossements sont présentés à Louis XV qui les installe dans son cabinet du Roi.

A partir de là, les hypothèses vont bon train sur leurs origines. Eléphants, hippopotames, un mélange des deux ? Georges Louis Leclerc de Buffon est le premier à suggérer que certains ossements appartiennent sûrement à un animal encore inconnu. En 1796, l’anatomiste Georges Cuvier suggère qu’ils pourraient provenir d’une espèce animale dont nous ne trouvons « plus de trace vivante ». Pour la première fois, l’homme conçoit qu’il a pu exister par le passé des animaux qui n’existent plus. Dans notre cas : des mammouths. La notion d’extinction fait ainsi son entrée sur la scène scientifique. Elle ne la quittera plus.


Soudaine ou graduelle ?


L’arrivée sur les planches du concept d’extinction est assez fracassante. Fort de cette compréhension que des espèces ont disparu, Georges Cuvier invente le catastrophisme. D’après lui, notre histoire est régulièrement marquée de bouleversements excessifs de type inondations ou séismes, au cours desquelles des espèces meurent. Toutefois, bien que cette vision soit en partie avant-gardiste, elle est vite tournée en dérision. Charles Lyell, un géologue britannique qui a par ailleurs beaucoup influencé Charles Darwin et sa théorie de l’évolution, affirme que les changements ne se font que progressivement. Pas d’extinction soudaine en vue. Cependant, au milieu du 20ème siècle une seule vision graduelle n’est plus tenable. Si les évidences géologiques montrent des progressions lentes, de nombreuses espèces semblent aussi avoir souvent disparu de manière rapide et, par moment, toutes en même temps.

L’homme comprend alors qu’il y a eu, à certains moments de l’histoire, des disparitions massives. Ainsi, 5 grandes extinctions de masse - ayant des noms plus abscons les unes que les autres - sont identifiées dans l’histoire de la vie animale sur terre. La plus massive d’entre elles, l’extinction du Permien, il y a 245-252 millions d’années, a vu 95% de la vie marine disparaître ainsi que 70% des espèces terrestres. La cause de ces extinctions massives ? Changements climatiques, mouvements des plaques tectoniques... Les catastrophes n’ont pas dit leur dernier mot.

A la fin des années 1970, le géologue américain Walter Alvarez découvre des traces d’iridium dans une toute petite couche de sédiment qui correspond à la période durant laquelle les dinosaures ont disparu. L’iridium est un métal quasiment absent de la surface de la terre mais présent dans les météorites. La collision d’un objet céleste avec la terre aurait-elle causé l’extinction massive qui a aussi couté la vie des dinosaures ? La théorie de l’impact est maintenant reconnue par la communauté scientifique internationale.

Si étudier le passé pour comprendre les mécanismes de ces exterminations est une bonne chose, examiner le présent se révèle être maintenant urgemment nécessaire. Il y aurait un autre agent majeur à prendre en considération dans l’histoire des extinctions : l’homme.


L’homme, une catastrophe à lui tout seul ?


Envahissant, conquérant même, l’homme est en train d’envahir tout l’espace vital disponible sur cette belle planète et de consommer les ressources naturelles (minéraux, végétaux et animaux) qu’il trouve sur son passage. Darwin avait déjà constaté la disparition totale d’espèces d’oiseaux sur certaines îles, causée par la chasse humaine. Mais la vraie difficulté est que nous avons réellement du mal à comprendre que nos actions locales ont des répercussions globales bien réelles. Car depuis Darwin notre impact sur notre environnement n’a fait que grandir et son effet est tout simplement exponentiel. Pour le dire simplement : notre croissance démographique, notre main mise sur les terres ou les mers sauvages, notre tendance à la surconsommation et notre activité industrielle, sont un désastre pour notre planète.

Notre impact sur la terre entière est si important que pour certains scientifiques, nous sommes entrés dans une nouvelle ère géologique : l’Anthropocène. Est-ce réellement un honneur qu’une marque si importante dans l’histoire soit créée à cause de nous ? Cette période débuterait au début du 18ème siècle avec la révolution industrielle. Elle se caractérise par l’influence massive et néfaste de l’homme sur le système terrestre. « Nous sommes au milieu d’une 6ème extinction de masse, celle-ci est entièrement causée par la transformation de l’environnement écologique par l’homme », nous dit une déclaration gravée au prestigieux Musée américain d’histoire naturelle. C’est donc officiel. « Non seulement nous sommes témoins d’un événement des plus rares de notre histoire, mais nous en sommes la cause », souligne Elisabeth Kolbert dans son livre The Sixth Extinction.


La 6ème extinction


« En 2050, le réchauffement aura condamné des millions d’espèces », dit le magazine National Geographic. 1/4 des mammifères, 1/6 des oiseaux, 1/5 des reptiles, 1/3 des requins et des raies, auront bientôt disparu. La déforestation anéantit une espèce toutes les heures, possiblement une toute les minutes. En 50 ans, le nombre de chimpanzés, de gorilles et d’orang outans sauvages est tombé de moitié. « Nous sommes en train de décimer notre arbre généalogique », dit Elizabeth Kolber. « Nous vivons dans un monde zoologiquement appauvri, duquel toutes les formes les plus grandes, sauvages et étranges ont récemment disparu », écrit le naturaliste Alfred Russel Wallace. Les pertes sont tellement généralisées que « si vous regardez bien, vous pouvez même les voir dans votre propre jardin », poursuit l’auteur de The Sixth Extinction.

Sur les 130 millions de km2 de terres qui ne se trouvent pas sous la glace, il resterait seulement 30 millions de km2 de territoires dits « sauvages », « mais la Tundra est quadrillée de gazoducs, la forêt boréale de lignes sismiques, et la forêt tropicale est envahie de ranchs, de plantations et de projets hydroélectriques », poursuit Elizabeth Kolbert. Les catastrophes nucléaires telles que Tchernobyl ou Fukushima rendent inexploitables de larges zones pour des centaines d’années. Nous sommes la cause d’une pollution dont l’ampleur nous échappe, de l’épuisement des ressources naturelles dont certaines ne sont pas renouvelables, d’un réchauffement climatique qualifié par des experts d’irréversible. « Il y a une grande probabilité que le changement climatique à lui tout seul génère un niveau d’extinction égal ou supérieur aux extinctions moyennes connues par le passé », déclare le Pr Chris Thomas dans le magasine Nature en 2004.

Nous pouvons toujours penser que l’extinction de masse que nous sommes en train de générer n’est pas la première tempête qu’essuie la vie sur terre. Et que cette vie trouvera le moyen de se renouveler. Mais le prix à payer à chaque destruction est extrêmement élevé : une imposante partie des espèces est littéralement anéantie. Et qui dit que, dans les pertes et fracas de cette 6ème extinction, nous serons nous-même exempts de toute atteinte ? L’équation est simple. Nous sommes dépendants de notre environnement. Détruire notre écosystème, c’est saccager la chaîne naturelle qui soutient notre propre survie. « En poussant les autres espèces à l’extinction, l’homme est en train de scier la branche sur laquelle il est assis », explique Paul Ehrlich, prix Nobel de medicine. « La vie a condamné sa plus belle création », s’exclame le père de la sociobiologie, Edward Osborne Wilson. Cette dernière déclaration est-elle trop radicale ?


La conscience pour s’auto-réguler ?


L’homme est une espèce intelligente souvent considérée comme l’aboutissement de milliards d’années d’évolution terrestre. Il serait en quelque sorte un magnifique joyau de la création. Mais il se pourrait qu’il ait encore du chemin à faire. Dans son livre Requiem pour l’espèce humaine, Clive Hamilton, membre du bureau pour le changement climatique du gouvernement australien et professeur d’éthique à l’Université Charles Sturt, souligne la tendance humaine à nier la réalité. Nous aurions du mal à prendre conscience que nous sommes en train de générer la destruction de milliards d’autres espèces et peut-être même la nôtre. L’ampleur de la situation est tellement impensable, que justement nous n’arriverions pas à en prendre la mesure. Mais dernièrement encore, une étude du Centre des vols spatiaux Goddard de la NASA avance que notre civilisation moderne est condamnée. « La rareté des ressources provoquée par la pression exercée sur l’écologie et la stratification économique entre riches et pauvres ont toujours joué un rôle central dans le processus d’effondrement », avance les chercheurs pour qui notre civilisation industrialisée va s’effondrer.

Alors, que faire ? Comment réveiller la conscience humaine ? Car si les faits scientifiques sont ce qu’ils sont, il reste certainement une marge de manœuvre. Nous pouvons soit continuer à accepter, dans une semi-conscience, de foncer dans le mur, soit ouvrir cette conscience dont la vie nous a fait cadeau, pour apprendre à nous auto-réguler et à respecter l’environnement dont nous sommes dépendants. Bien sûr, personne n’a dit que ce serait facile. Nous le savons, les habitudes reprennent vite le dessus et c’est une pratique qui doit s’installer dans tous nos gestes quotidiens. Moins consommer, recycler nos objets, choisir dans quoi l’on investit son argent et à quoi l’on accorde son attention, cultiver « une sobriété heureuse », propose l’agriculteur et philosophe Pierre Rabhi. Car une conscience pratique et incarnée, n’est-elle pas la force d’auto-régulation dont a besoin notre planète, et nous avec ? De tout façon, avons-nous le choix ? « Que les personnes se sentent concernées ou pas, ce n’est pas là l’important. Ce qui est primordial c’est que les gens changent le monde dans le bon sens », conclut Elisabeth Kolbert. Il va bien falloir que suffisamment d’homo sapiens sapiens – qui veut dire « l’homme sage sage » - évoluent de manière à ce que cette espèce cesse cette destruction massive.





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