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PUBLIÉ LE 05/11/2013
  • redigé par INREES INREES
    La rédaction

LE LIVRE À LIRE
Magazine » Bonnes feuilles

S’éveiller
de notre mal-être

Malgré la liberté et les possibilités que nous offre notre société, nous sommes de plus en plus nombreux à nous trouver empêtrés dans un profond mal-être. Dans un essai particulièrement juste et incisif, « La peur de l’insignifiance nous rend fous », Carlo Strenger nous livre sa perception des causes de ce mal-être, et comment y remédier.

Nous sommes en train de nous éveiller d’une période qu’Emmanuel Kant aurait qualifiée de sommeil dogmatique. Mais, contrairement aux sommeils dogmatiques des siècles antérieurs, régis par les croyances métaphysiques et religieuses que Kant a démolies dans sa Critique de la raison pure (1781), ces dernières décennies passeront sans doute dans l’histoire comme l’époque des fantasmes ineptes de l’omnipotence et du dogmatisme irréfléchi de l’économie de marché. (...)

La valeur de toute chose – des entreprises aux religions et des enregistrements musicaux aux idées – était déterminée par divers modes de classement et de cotation : Bourses, agences de notation, listes de bestsellers ou nombre de visiteurs sur le Web. Rien de plus logique dans cette perspective que d’étendre cette marchandisation aux êtres humains – et le nouveau système d’infodivertissement global n’a fait qu’accélérer le processus. L’une des principales activités de ce système consistait à classer les gens en fonction de ses propres objectifs : il lui fallait, en effet, des célébrités mondiales pour la commercialisation et la publicité globales. Ainsi imposa-t-il dans le monde entier deux modèles de la belle vie : la célébrité – quantification de la renommée individuelle – et la réussite financière. (...)

Une nouvelle espèce était née : Homo globalis – cette importante catégorie des gens dont l’identité se définit fortement par le fait qu’ils sont en prise directe sur l’infodivertissement global. Une fois marchandisé, Homo globalis n’a plus été simplement le détenteur d’un portefeuille, mais est devenu le portefeuille lui-même, distribué dans le monde entier via le système d’infodivertissement.

La marchandisation de l’individu a entrainé une instabilité permanente de l’estime de soi et du sentiment de mener une vie ayant un sens. A ce malaise existentiel constant a été bien incapable de remédier le cocktail de médicaments psychotropes et de solutions miracles des gourous du « développement personnel » prêchant partout que la célébrité et la fortune n’étaient qu’une affaire de volonté et de courage.

L’effondrement en cours des marchés financiers nous a arrachés à la croyance néolibérale selon laquelle le capitalisme incarnait l’essence d’une vie humaine comblée. Ce credo est définitivement mort avec la faillite de la banque Lehman Brothers, qui a montré, même aux plus récalcitrants, qu’une période historique avait pris fin. Mais malgré les ravages infligés à la vie et aux moyens d’existence de centaines de millions de gens, l’économie n’a pas été la seule victime de l’ère du veau d’or – ces décennies de la marchandisation de toute chose. Le plus grave est que l’idée du monde libre et de la société libre a été pervertie, réduite au dogme selon lequel tout ce qui compte vraiment doit pouvoir se mesurer en termes économiques. Un coup terrible a ainsi été porté au principe fondamental d’une société ouverte fondée sur une pensée critique acérée, héritage vivace des Lumières européennes.

Comment résoudre le malaise d’Homo globalis ? Ce livre entend démontrer que les idées nécessaires pour reconstruire les valeurs essentielles défendues par John Stuart Mill dans De la liberté doivent être recherchées dans l’histoire culturelle et intellectuelle de l’Occident.

La première idée, c’est que le développement humain lui-même constitue l‘essence de notre existence, et non les biens matériels qui en résultent. Le système de l’infodivertissement nous a fait oublier que la réalité de la comédie humaine est le processus par lequel nous devenons des individus dotés d’un caractère, d’une voix et d’une vision du monde. Il s’agit de vivre une vie qui soit notre propre création, plutôt que de nous adapter aux exigences du marché mondial.

L’existentialisme a développé cette idée en montrant que nous vivons dans la tension entre notre héritage culturel et la capacité de le critiquer ; entre nos désirs et nos possibilités ; et que nous devons transformer les données de base de notre vie, que nous n’avons pas choisies, en une existence qui soit véritablement la nôtre. A cet égard, nous sommes comme ces artistes de la récupération qui recyclent ce qu’ils trouvent dans la rue ou la nature, plutôt que d’acheter dans les circuits commerciaux les matériaux dont ils rêvent. Notre personnalité est le résultat de notre lutte pour intégrer ces tensions et les vivre fructueusement, au lieu de tâcher de les ajuster en une harmonie illusoire.

La deuxième idée – formulée initialement dans la Grèce antique et qui est la pierre angulaire de la tradition philosophique – est que nous pouvons libérer notre esprit et atteindre à toujours plus de vérité. La grande parabole de la caverne de Platon, son image des humains comme prisonniers jetés dans le monde par la naissance et qui prennent l’illusion pour la réalité est une grande allégorie de la démarche que les philosophies de toutes les cultures nous engagent à entreprendre : examiner sans complaisance les principes fondamentaux de nos représentations du monde.

La formulation la plus récente de cette idée est celle des Lumières européennes, que Kant définit comme « la sortie de l’homme de sa minorité dont il est lui-même responsable ». Pour être réellement libres, les êtres humains doivent s’efforcer de résoudre par un effort intellectuel soutenu les problèmes les plus centraux de l’existence : comment définir la bonne vie, la société juste ; comment se défaire des croyances erronées pour parvenir à une connaissance réelle. Sans vision cohérente du monde, il manque à notre vie la structure qui lui donne un sens à nos yeux ; et, sans critères de pertinence, il nous est impossible de situer ces représentations du monde en dehors de la valeur que leur accorde le marché, étalon notoirement douteux pour juger de la qualité des choses.


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