Magazine


© David Walker
+ Déjà dans mes favoris
+ Ajouter aux favoris

PUBLIÉ LE 11/07/2016
  • redigé par INREES INREES
    La rédaction

LE LIVRE À LIRE

Marcher sur le chemin sacré de la femme bison blanc

Brooke Medicine Eagle
Editions Véga
Magazine » Bonnes feuilles

Incarner la
Femme Arc-en-Ciel

Gardienne de la Terre, visionnaire, enseignante, poétesse et psychologue, Brooke Medicine Eagle retrace dans ce livre son développement spirituel, de ses premiers pas
jusqu'à son travail actuel qui a fait d'elle l'une des
enseignantes amérindiennes les plus réputées. Extrait.

Le pont vers les temps nouveaux doit être un pont de lumière ; toutes les couleurs, toutes les races, toutes nos relations doivent y être englobées pour que l’arc-en-ciel forme son arche au-dessus de l’abîme. La Femme Arc-en-Ciel ne m’a pas tant donné quelque chose de définitif, qu’elle a créé une connexion permanente avec mon centre, un chemin par lequel ses messages continuent de passer.


« Ahhhhhhhhh, je suis au sommet de Bear Butte, enfin ! » ai-je soupiré en reprenant mon souffle après ma rapide ascension. C’était une joie de me retrouver assise au sommet de cet endroit où j’avais ardemment désiré être, depuis des années. J’ai commencé ma quête de vision en me purifiant avec une fumigation de sauge et de foin d’odeur, pour pouvoir être une compagnie agréable et valable pour ceux chez qui je m’invitais.

Après la fumigation, j’ai offert le tabac pour m’unifier avec l’endroit et avec ceux de tous les royaumes qui le peuplaient. Puis, en priant à haute voix, j’ai appelé : « Grand Esprit, plutôt que de faire que cet endroit soit bien pour moi, s’il te plaît, fais en sorte que je sois bien pour cet endroit. » En me tournant vers chacune des directions, j’ai fait une prière. Puis, en disposant dessous moi ma couverture pour dormir, je suis entrée dans le silence.

Un faucon planait dans le ciel là-haut et je lui ai demandé, par ma voix intérieure, ce qu’il avait à me dire. Alors que je faisais ça, il s’est laissé porter par un courant d’air chaud qui montait de la butte et il a commencé une surprenante spirale, comme pour affirmer la justesse de voir les choses de haut dans les airs, de la même façon que je le faisais à présent là où j’étais. En le remerciant, je suis revenue en moi, et j’ai adouci mon regard extérieur, le laissant se poser devant moi sans le fixer sur quoi que ce soit, pour que ma conscience du côté gauche, ma vision intérieure puisse venir.

Comme dans tous mes jeûnes, les premiers jours ont été un processus pour me rendre compte de tout ce que nous humains amenons du monde où nous vivons dans notre continuel discours intérieur, même en laissant les personnes, lieux et choses réels derrière nous. Nous savons que le Grand Esprit vit en toutes choses, et donc absolument en chacun de nous, mais nous devons arrêter le petit bavardage de l’esprit pour toucher les profondeurs, la sagesse qui vit là. J’ai passé des heures à ce nettoyage intérieur, pour que le chemin soit clair et ouvert, afin de pouvoir entendre les grandes voix tranquilles qui parlent depuis les sources profondes, en soi et tout autour. J’ai pratiqué cela en observant simplement ce qui me venait à l’esprit, que je remerciais et lâchais en lui permettant de partir de son côté ; puis quelque chose encore venait à sa place et je répétais ce processus de nettoyage.

On aurait pu croire que je ne me sentirais pas confortablement installée sur la pierre dure que j’avais choisie comme lieu de quête, mais j’étais remarquablement à l’aise. La pierre formait derrière moi une marche d’environ un mètre, où je pouvais appuyer mon dos quand j’étais fatiguée. Et pour je ne sais quelle raison, tout au long de l’expérience, la pierre a continué à être aussi douce qu’un fauteuil – c’était certainement un cadeau de l’Esprit. La soif, qui avait été un grand sujet de préoccupation pour moi avant d’arriver là, n’a jamais été un problème. J’avais soif, mais ce n’était pas plus gênant que ça. En grande partie, j’ai de nouveau attribué cela au fait d’avoir un organisme très propre et léger, n’ayant pas besoin de grandes quantités d’eau, ce qui aurait été le cas si j’avais dû faire transiter dans mon système digestif une masse importante d’aliments.

Le deuxième soir, au coucher du soleil, j’ai vécu quelque chose d’étonnant. Je regardais vers l’est au-dessus des Plaines, passant doucement de la joie devant la beauté du soir d’été finissant à la tranquillité intérieure lorsque, soudain, une gigantesque figure sombre est apparue à côté de moi. Son énergie semblait si menaçante que j’ai sauté sur mes pieds en poussant un hurlement. Depuis lors, j’ai vu La Guerre des étoiles, et je peux dire que cette énergie avait quelque chose de Dark Vador. Terrorisée, je me suis empressée de chercher ce que c’était. Mais, quand j’ai bougé, quelque chose a changé dans ma perspective : en fait, il n’y avait rien. Je me suis assise, avec le cœur qui battait la chamade, et la bouche on ne peut plus sèche.

Et c’est alors, en me détendant et en adoucissant mon regard, que je me suis rendu compte que, de ce même côté mais plus loin, se dressait un très grand pin, très sombre sur le ciel du soir, et qu’il ressemblait remarquablement à cette énorme et effrayante silhouette. La compréhension s’est faite en moi : cette figure menaçante provenait de la fusion de ce gigantesque contour sombre et de ma peur, qui l’avait rendue réelle sur mon côté gauche. Mais quelle que fut ma vision, cela m’avait terrorisée, et ma peur bloquait toute leçon que j’aurais pu en recevoir. J’ai compris ainsi combien la peur nous coupe de l’expérience aimante ainsi que de l’ouverture qui nous permet d’apprendre. J’ai alors envoyé mes prières, inlassablement, pour demander que vienne la lumière de la vision.

C’était le début du crépuscule, et la dernière nuit de ma quête, le moment le plus magique pour moi, lorsque la fissure entre le monde du jour et celui de la nuit laisse filtrer bien des choses mystérieuses, ouvrant le côté gauche qui passe du monde évident de la journée au monde lumineux de l’obscurité. Je me suis appuyée sur les rochers, en regardant alentour le paysage et le lac en bas ; quelques nuages légers qui flottaient là-haut m’amenaient le sentiment rafraîchissant de la pluie.

J’étais très paisible, en repos, lorsque sortie de nulle part, une femme est apparue à mes côtés, peut-être un peu plus âgée que moi, mais radieusement sans âge. Sa chevelure noir corbeau était coiffée de longues tresses. Elle était vêtue d’une simple robe de daim blanc, et en contemplant sa douce présence, j’ai été surprise de voir qu’il n’y avait pas de broderies de perles sur le magnifique vêtement de peau qu’elle portait.

Elle se tenait là tranquillement, observant mon âme avec un amour presque palpable. Juste à ce moment-là, les petits nuages qui voilaient la lune se sont déplacés, et alors qu’ils s’en allaient, le clair de lune en brillant sur sa robe a créé des tourbillons d’arcs-en-ciel, et j’ai vu que sa robe était entièrement couverte de centaines de minuscules perles de cristal. Le plus léger de ses mouvements réfractait en prismes une douce lumière arc-en-ciel alentour. J’étais fascinée par leur beauté tranquille.

Au même moment, à l’endroit le plus élevé de la montagne, j’ai vu une traînée de lumière qui commençait à serpenter vers moi en descendant la piste. Des battements de tambour ont commencé, très doux, et j’ai dû tendre l’oreille pour bien entendre. Comme cette lumière se rapprochait, j’ai vu que c’était les anciennes Grands-Mères, qui dansaient de leur pas lent et doux en descendant de la montagne – chacune si lumineuse en esprit que son aura se mêlait à la suivante, formant une ligne continue. Les Cheveux-Blancs, les Femmes de Sagesse, la lignée d’amour et de lumière descendait en dansant, en dansant, en dansant.

Elles avançaient sur ce rythme doux, qui semblait être le battement de cœur de la montagne sacrée, extérieur en même temps qu’intérieur et au milieu de nous – primordial, faisant écho, nous rappelant le vivant, l’esprit de Mère Terre elle-même. Comme ces anciennes se rapprochaient de l’endroit où j’étais assise, celle qui guidait a dévié pour commencer à danser en cercle autour de moi. Comme le cercle se refermait et qu’elles continuaient leur mouvement, à l’intérieur de ce cercle est apparu soudain un autre cercle. Il était composé de jeune femmes de mon âge et de mon époque, et j’ai reconnu certaines d’entre elles avec joies. Elles aussi brillaient d’une lumière radieuse, et elles aussi étaient en train de danser. Comme le mouvement continuait, les cercles de femmes ont commencé à se tisser ensemble et se dédoubler, à se balancer en s’entrelaçant, à se mélanger et se séparer.

À l’intérieur de ces cercles est alors venu un autre cercle formé de sept Grands-Mères – des femmes aux cheveux blancs, des femmes importantes pour moi, de vieilles femmes puissantes. Elles ont dansé autour de la Femme Arc-en-Ciel et de moi, tout près de nous. En regardant leurs merveilleux visages ridés, je ressentais l’amour qui nous liait toutes. Comme elles tourbillonnaient en se mouvant tout autour de moi, elles ont commencé à se transformer, comme si elles fusionnaient ou se mélangeaient en d’autres formes. Elles sont devenues six jeunes femmes de mes amies, des sœurs, sur le Chemin de Médecine – et moi-même qui les observais, mais aussi dansais avec elles. Du tréfonds de moi montait un sentiment de profonde connexion et d’engagement, et je savais qu’il faisait également partie de l’expérience des autres. C’est si bon pour nos esprits de danser ensemble sur cette douce Terre sacrée !

De nouveau, à l’intérieur de ce cercle, trois formes tournoyaient ensemble et dansaient. D’abord, c’était Grand-Mère Rosie, Black Hand et Ella Jay. Puis c’était moi, et Grand-Mère et E. J. Ensuite, c’est devenu moi et ma mère et sa propre mère, cette Lakota à la voix douce. Les cercles de trois n’arrêtaient pas de changer. Je n’arrêtais pas de tournoyer et de me mélanger aux deux femmes de chaque cercle. On fusionnait, on devenait un, on se liait dans les enchainements lents et doux de cette danse rituelle.

Souvent, dans la tradition amérindienne, on a recours à l’humour pour éclaircir son esprit à l’apprentissage. Et l’humour est arrivé au beau milieu de cette solennelle, très lente et très belle cérémonie. Nous avons toutes entendu un léger bruit et regardé pour voir arriver – cavalant pour grimper la montagne, avec sa longue et somptueuse chevelure couleur de miel qui flottait derrière elle, vêtue de jeans moulants et de cuissardes de cuir fin à talons hauts – mon amie Diana de San Francisco. Diana avait failli participer à cette aventure pour être mon aide personnelle, mais elle n’avait pas eu la possibilité de se joindre à moi dans les temps, et en général elle avait tendance à courir après le temps. Mais elle était là, en retard comme toujours, étonnamment belle et aussi gracieuse qu’une biche. Elle s’est ruée dans le cercle, a freiné net devant la Femme Arc-en-Ciel, et s’est tenue là, solennelle et « innocente », comme si elle avait voulu faire croire qu’elle avait toujours été là.

Sur la main de Diana se tenait une belle colombe blanche. La Femme Arc-en-Ciel a baissé son regard vers moi et a dit : « Son nom est Moon Dove, Colombe de la Lune », et elle a souri à Diana d’un air de conspiration malicieuse, puis elle a hoché la tête. Moon Dove a lancé sa main vers le ciel et la colombe s’est envolée. Toutes les têtes se sont tournées pour observer cette minuscule tache d’un blanc radieux qui s’envolait vers la Lune, à travers des nuages duveteux, pour devenir à la fin un tout petit point qui se mêlait à Grand-Mère Lune.

En ramenant mon attention à moi, les cercles tout autour se sont dissous et ont disparu, et je me suis retrouvée de nouveau toute seule avec la Femme Arc-en-Ciel. De nouveau, elle est restée silencieuse un moment, emplissant tous mes sens de la beauté de sa forme et de son esprit. Puis une communication exceptionnelle a commencé entre nous.

Quand elle me « parlait », ce n’était pas sous la forme de mots que cela venait à mes oreilles, car je ne l’ai pas vraiment entendu dire quelque chose. Son message m’est venu comme une nourriture passant par mon nombril, et qui ensuite se répandait dans tout mon être. Je n’étais capable de traduire en mots qu’une petite portion. D’instinct, je savais qu’il y avait davantage d’informations que je ne pouvais en comprendre à ce moment-là, et qu’elles resteraient en sommeil dans l’attente de leur révélation ultérieure. Aussi les mots que j’ai mis sur sa profonde sagesse sont-ils les miens. Et au fur et à mesure des années, j’ai pris davantage conscience et mieux compris ce qu’elle m’avait donné. En regardant aujourd’hui cette expérience, elle ne m’a pas tant donné quelque chose de définitif, qu’elle a créé une connexion permanente avec mon centre, un chemin par lequel ses messages continuent de passer.

Pour l’essentiel, voici son message – qui est, en général, mieux compris maintenant qu’alors :

Mère Terre est en difficulté, et donc nous tous aussi qui sommes ses enfants. Notre marche sur Terre est dangereusement déséquilibrée, et il faut corriger cela rapidement. L’énergie d’ingérence, agressive, analytique, intellectuelle, arriviste et qui voudrait « pallier ce que Mère Terre n’a pas si bien fait » est devenue dominante. Elle a presque enseveli l’énergie féminine, réceptive, qui accepte, harmonise, s’en remet et unifie. Un équilibre doit se trouver dans lequel les énergies masculine et féminine en chacun de nous, ainsi qu’en toutes choses, peuvent s’harmoniser. Dans notre voie indigène, nous ne sommes pas considérés comme pleinement humains tant que nous n’avons pas équilibré ces deux énergies ; nous ne pouvons pas avoir le plein usage de qui nous sommes et de nos dons de créativité tant que nous n’avons pas équilibré le yin et le yang, le cerveau droit et le cerveau gauche, l’actif et le réceptif en nous.

Être pleinement humain est ce qui nous est demandé à présent sur Terre. Cela veut dire que l’accent doit davantage être mis sur le côté réceptif que le côté actif ; sur la relation plutôt que la séparation ; sur le pouvoir qui afflue avec les grandes forces plutôt que la domination personnelle sur les autres ; sur la germination souterraine dans l’obscurité de l’hiver autant que sur la croissance rapide des plantes en été ; sur prendre soin et nourrir plutôt que combattre ; sur se soutenir les uns les autres plutôt que se détruire ; et sur une écologie profonde et sacrée qui traite avec respect et dans l’harmonie Toutes Nos Relations plutôt que de les voir comme des choses séparées.


NOS SUGGESTIONSArticles